Pistes de lecture – Contre la diabolisation de la Russie

Les derniers billets de cette année seront principalement des « Pistes de lecture ». Tentant de ralentir, forcé de ralentir, je tente de reprendre le fil de cette année 2014, comme beaucoup d’autres gens, et j’essaie de distinguer quelques grandes tendances.

La diabolisation de la Russie — et notamment du Président Vladimir Poutine — est une de ces grandes tendances.

Je vais être clair : de mon point de vue ouest-européen et français, je trouve la diabolisation de la Russie injuste, improductive, et idiote.

Injuste : En Ukraine, la Russie n’est pas l’agresseur. Ce qui a eu lieu en février 2014 à Kiev est un putsch, inspiré, financé, voir organisé par des officines occidentales. L’ « annexion » de la Crimée n’est pas une « annexion » au regard de l’histoire de cette presqu’île, de la langue de ses habitants, et in fine des souhaits de ses habitants. La guerre civile au Donbass n’est pas une invasion de l’Ukraine par la Russie, c’est l’oppression d’une province russophone par le pouvoir central de Kiev. Que je sache, les réfugiés du Donbass ont fui par centaines de milliers vers la Russie, et non pas vers l’Ukraine de l’Ouest. A-t-on jamais vu des réfugiés fuir en direction de l’agresseur ?

Improductive : L’Union Européenne a autant besoin de la Russie que la Russie a besoin de l’Union Européenne. On peut comprendre que, dans une perspective américaine (plus précisément, « états-unienne »), on veuille affaiblir la Russie, rival stratégique, rival pétrolier, rival historique. L’Europe occidentale pauvre en ressources naturelles a besoin de la Russie. La Russie a besoin des débouchés et des ressources techniques de l’Europe occidentale. Bâtir un nouveau rideau de fer sur le Bug et le Dniepr est improductif pour les deux côtés.

Idiote : La Russie est une nation d’Europe. Opposer l’Europe à la Russie est curieux. Prétendre unir l’Europe contre la Russie est aberrant. L’Europe est une notion qui transcende les nations d’Europe. Coaliser des nations d’Europe contre la Russie, ça a déjà été tenté, notamment le lundi 22 juin 1812, le samedi 1er août 1914 et le dimanche 22 juin 1941. Est-ce cela que préparent l’OTAN et l’UE ?

L’OTAN a été, jusqu’en 1992, une alliance défensive. Il s’agissait de contenir les ambitions de Staline, puis de ses successeurs. Sur les dernières décennies, il s’agissait de ramener à la raison un éventuel fou furieux ou vieux grincheux à Moscou.

L’OTAN est devenue, depuis une date difficile à déterminer (peut-être le 20 septembre 2001 ?), une alliance offensive, agressive, belliqueuse.

Un des détails les plus frappants de cette année 2014, pour moi, est que nulle part je n’ai entendu personne, en Europe de l’Ouest, parler d’envoyer, en Ukraine, au Donbass, des casques bleus, des forces d’interposition, des soldats de la paix. Personne ne semble y avoir pensé. La seule option qui est offerte aux opinions publiques d’Europe de l’Ouest, c’est de fournir des ressources, des armes, des mercenaires, à un pouvoir « ukrainien » douteux, et à une armée « ukrainienne » hétéroclite, truffée de neo-nazis et autres pourritures. C’est la seule option qui est discutée en Europe de l’Ouest : There is no alternative, comme d’habitude, évidemment. Ça pue.

Bref, la diabolisation de la Russie, qui n’a cessé de s’amplifier au long de l’année 2014, de mars (The Fog of War) à juillet (Ultimatums et preuves, de 1914 à 2014) à octobre (Europe Endless), me parait inepte.

Dans les derniers instants de la guerre froide, en 1985, Sting avait sorti une chanson, intitulée « Russians » qu’on ferait bien de méditer, trente ans plus tard, en 2015 :

In Europe and America, there’s a growing feeling of hysteria
Conditioned to respond to all the threats
In the rhetorical speeches of the Soviets
Mr. Krushchev said we will bury you
I don’t subscribe to this point of view
It would be such an ignorant thing to do
If the Russians love their children too

How can I save my little boy from Oppenheimer’s deadly toy
There is no monopoly in common sense
On either side of the political fence
We share the same biology
Regardless of ideology
Believe me when I say to you
I hope the Russians love their children too

Quelques pistes de lecture pour compléter le tableau.

* * *

Une mine d’or : Le blog de l’économiste Jacques Sapir.

Une autre mine d’or : Le blog de l’actuaire Olivier Berruyer.

* * *

John Pilger, dans The Guardian, le 13 mai 2014, sous le titre « In Ukraine, the US is dragging us towards war with Russia » :

Like the ruins of Iraq and Afghanistan, Ukraine has been turned into a CIA theme park — run personally by CIA director John Brennan in Kiev, with dozens of « special units » from the CIA and FBI setting up a « security structure » that oversees savage attacks on those who opposed the February coup. Watch the videos, read the eye-witness reports from the massacre in Odessa this month. Bussed fascist thugs burned the trade union headquarters, killing 41 people trapped inside. Watch the police standing by.

A doctor described trying to rescue people, « but I was stopped by pro-Ukrainian Nazi radicals. One of them pushed me away rudely, promising that soon me and other Jews of Odessa are going to meet the same fate. What occurred yesterday didn’t even take place during the fascist occupation in my town in world war two. I wonder, why the whole world is keeping silent. » [see footnote]

Russian-speaking Ukrainians are fighting for survival. When Putin announced the withdrawal of Russian troops from the border, the Kiev junta’s defence secretary, Andriy Parubiy — a founding member of the fascist Svoboda party — boasted that attacks on « insurgents » would continue. In Orwellian style, propaganda in the west has inverted this to Moscow « trying to orchestrate conflict and provocation », according to William Hague. His cynicism is matched by Obama’s grotesque congratulations to the coup junta on its « remarkable restraint » after the Odessa massacre. The junta, says Obama, is « duly elected ». As Henry Kissinger once said: « It is not a matter of what is true that counts, but what is perceived to be true. »

In the US media the Odessa atrocity has been played down as « murky » and a « tragedy » in which « nationalists » (neo-Nazis) attacked « separatists » (people collecting signatures for a referendum on a federal Ukraine). Rupert Murdoch’s Wall Street Journal damned the victims — « Deadly Ukraine Fire Likely Sparked by Rebels, Government Says ». Propaganda in Germany has been pure cold war, with the Frankfurter Allgemeine Zeitung warning its readers of Russia’s « undeclared war ». For the Germans, it is a poignant irony that Putin is the only leader to condemn the rise of fascism in 21st-century Europe.

  • Sans commentaires.

Andrei Gratchev, ancien proche conseiller de Mikhail Gorbatchev, interviewé le 22 octobre 2014 dans « L’Humanité Dimanche », sous le titre « L’Europe est responsable du Tchernobyl politique en Ukraine » :

Les élites qui dirigent l’Union européenne ont fait preuve d’un véritable amateurisme. Le bilan est désastreux car ils n’ont rien anticipé. Et je préfère espérer que ces bureaucrates ont réveillé un volcan de rancoeurs par ignorance. L’Ukraine n’a connu que récemment une période d’indépendance avec la chute de l’URSS. Avant, elle a tour à tour été partagée au sein d’empire et de duché (austro-hongrois, Pologne, Russie). Cette diversité s’exprime à travers des régions ukrainiennes marquées par leurs héritages respectifs qui tiraillent le pays vers la Pologne et l’Église catholique et vers la Russie et l’Église orthodoxe. Ce magma culturel pour un jeune État s’est transformé en une situation comparable à l’ex-Yougoslavie. L’éclatement de cette république avait été encouragé de l’extérieur et le même scénario se répète avec l’Ukraine.

(…) Les contradictions ont refait surface. Toute la partie orientale avait été rattachée à l’Ukraine pour diminuer le poids du parti rural. Ces immenses terres minières et industrielles avec une large population ouvrière servaient de contre-pouvoir : lors de la Seconde Guerre mondiale, le soulèvement de la Galicie (à l’ouest), qui a combattu aux côtés des forces nazies, avait plongé l’Ukraine dans le camp des perdants de la grande guerre patriotique.

Aujourd’hui, les partis issus de cette région ne sont pas « pro-européen », ils défendent un projet nationaliste et antirusse, et profitent de la situation pour prendre une revanche sur le passé. En somme, ces événements sont un Tchernobyl politique. L’Europe en est pleinement responsable. Son hypocrisie sur l’intégration de l’Ukraine dure depuis des années. Au début du processus, le pays qui avait besoin de liquidité du fait d’une situation économique dramatique s’est vu proposer 650 millions d’euros par Bruxelles. La Russie proposait 7 milliards d’aides au président ukrainien Viktor Ianoukovitch. Le bilan est donc désastreux. Les relations entre la Russie et l’Europe vont vers la fracture.

  • Sans commentaires.

Une équipe de journalistes de Der Spiegel a publié, en date du 24 novembre 2014, une remarquable chronologie synthétique des événements ayant amené l’Ukraine au chaos, dont le point culminant est le jeudi 28 novembre 2013 à Vilnius (Lithuanie).

Only six meters separated German Chancellor Angela Merkel and Ukrainian President Viktor Yanukovych as they sat across from each other in the festively adorned knight’s hall of the former Palace of the Grand Dukes of Lithuania. In truth, though, they were worlds apart.

Yanukovych had just spoken. In meandering sentences, he tried to explain why the European Union’s Eastern Partnership Summit in Vilnius was more useful than it might have appeared at that moment, why it made sense to continue negotiating and how he would remain engaged in efforts towards a common future, just as he had previously been. « We need several billion euros in aid very quickly, » Yanukovych said.

Then the chancellor wanted to have her say. Merkel peered into the circle of the 28 leaders of EU member states who had gathered in Vilnius that evening. What followed was a sentence dripping with disapproval and cool sarcasm aimed directly at the Ukrainian president. « I feel like I’m at a wedding where the groom has suddenly issued new, last minute stipulations. »

The EU and Ukraine had spent years negotiating an association agreement. They had signed letters of intent, obtained agreement from cabinets and parliaments, completed countless diplomatic visits and exchanged objections. But in the end, on the evening of Nov. 28, 2013 in the old palace in Vilnius, it became clear that it had all been a wasted effort. It was an historical earthquake.

Everyone came to realize that efforts to deepen Ukraine’s ties with the EU had failed. But no one at the time was fully aware of the consequences the failure would have: that it would lead to one of the world’s biggest crises since the end of the Cold War; that it would result in the redrawing of European borders; and that it would bring the Continent to the brink of war. It was the moment Europe lost Russia.

For Ukraine, the failure in Vilnius resulted in disaster. Since its independence in 1991, Ukraine has strived to orient itself towards the EU while at the same time taking pains to ensure that those actions don’t damage its relations with Moscow. The choice between West and East, which both Brussels and Moscow have forced Kiev to make, has had devastating consequences for the fragile country.

But the impact of that fateful evening in Vilnius goes far beyond Ukraine’s borders. Some 25 years after the fall of the Berlin Wall and almost 70 years after the end of World War II, Europe is once again divided. The estrangement between the Russians and the Europeans is growing with Moscow and the West more inimical toward each other today than during the final phase of the Cold War. It’s a reality that many in Europe have long sought to ignore.

The story of the run-up to Vilnius is one filled with errors in judgment, misunderstandings, failures and blind spots. It is a chronicle of foreign policy failure foretold — on all sides. Russia underestimated the will of Ukrainians to steer their country toward the EU and was overly confident in its use of its political power over Kiev as a leverage.

  • C’est long, mais c’est édifiant. Cet article illustre les responsabilités écrasantes des soi-disant « dirigeants européens » évoqués par Andrei Gratchev, à commencer par Herman Van Rompuy, José Manuel Barroso et Angela Merkel, en attendant Jean-Claude Juncker. Ces gens jouent avec le feu. Ces gens sont, à leur manière, des somnambules. Et le pire, c’est qu’ils sont contents d’eux !

Le même Spiegel avait publié, le 13 novembre 2014, une remarquable interview d’Henry Kissinger, sous le titre « Do We Achieve World Order Through Chaos or Insight? » :

Crimea is a symptom, not a cause. Furthermore, Crimea is a special case. Ukraine was part of Russia for a long time. You can’t accept the principle that any country can just change the borders and take a province of another country. But if the West is honest with itself, it has to admit that there were mistakes on its side. The annexation of Crimea was not a move toward global conquest. It was not Hitler moving into Czechoslovakia. (…)

One has to ask one’s self this question: Putin spent tens of billions of dollars on the Winter Olympics in Sochi. The theme of the Olympics was that Russia is a progressive state tied to the West through its culture and, therefore, it presumably wants to be part of it. So it doesn’t make any sense that a week after the close of the Olympics, Putin would take Crimea and start a war over Ukraine. So one has to ask one’s self why did it happen? (…)

Europe and America did not understand the impact of these events, starting with the negotiations about Ukraine’s economic relations with the European Union and culminating in the demonstrations in Kiev. All these, and their impact, should have been the subject of a dialogue with Russia. This does not mean the Russian response was appropriate.

  • Sans commentaires.

Joseph Savès, dans Herodote, le 2 décembre 2014, sous le titre « Europe – Russie : Les occasions manquées » — une chronique analogue à celle du Spiegel, mais dans une chronologie beaucoup plus large :

Est-il possible, cent ans après Sarajevo, 25 après la chute du Mur, de rallumer les feux de la guerre ? C’est le jeu insensé auxquels se livrent les gouvernants européens en poussant leur voisin russe dans ses derniers retranchements.

Ignorants de l’Histoire, qu’espèrent-ils en s’immisçant dans le pré carré de Moscou ? Qu’espèrent-ils en proposant à la Géorgie en 2008 puis à l’Ukraine en 2014 un billet d’entrée dans l’OTAN, une alliance conçue pour un autre temps, quand il s’agissait de contenir l’URSS, une superpuissance qui n’existe plus depuis un quart de siècle ? (…) Une politique judicieuse eut consisté pour les Européens à organiser un rapprochement entre l’Union et la sphère russe, Ukraine et Biélorussie comprises, en vue de mutualiser les capacités financières, industrielles et énergétiques des uns et des autres.

Mais de cela, il n’est pas question du fait de l’opposition de principe des Polonais, Baltes et Suédois qui ont un contentieux historique de quelques siècles avec Moscou, sans parler des Allemands qui se souviennent en leur for intérieur de Tannenberg et Stalingrad. Comme si les ressentiments devaient tenir lieu de politique !…

Oublieux du précédent géorgien, les Européens préfèrent détacher l’Ukraine de sa soeur siamoise, la Russie. Ils envisagent même son entrée dans l’OTAN, soit une provocation du même ordre que celle de Khrouchtchev installant à Cuba des missiles dirigés vers la Floride voisine…

Et durant l’hiver 2013, le gouvernement ukrainien issu de l’insurrection de Maidan n’a rien de plus pressé que d’enlever à la langue russe, parlée par plus du quart de la population, son statut de langue officielle… C’est un peu comme si un gouvernement flamingand ultranationaliste accédait au pouvoir en Belgique et s’en prenait aux Wallons et aux Bruxellois, conduisant ceux-ci à appeler la France à l’aide ou demander à lui être rattachée.

  • Sans commentaires. A lire en entier — comme tout le reste.

Gideon Rachman, dans « The Financial Times », le 17 novembre 2014, sous le titre « The nuclear gun is back on the table » :

Both in private and in public, the Russians are now making increasingly explicit references to their country’s nuclear arsenal. A couple of weeks ago, I witnessed a prominent Russian warn an audience, at a private seminar in Washington, that « President [Vladimir] Putin has put the nuclear gun on the table. » The Russian president has indeed told an audience at home that outsiders should not « mess with us », because « Russia is one of the leading nuclear powers ».

My only hesitation in writing about this is that I have little doubt that one aim of all this nuclear posturing from Moscow is precisely to get western commentators talking about a Russian nuclear threat. Russia is desperate to stop the west supplying military aid to Ukraine. So, they want to get across the message that any such escalation would provoke a ferocious reaction from Moscow and — who knows — perhaps even the use of nuclear weapons.

Mr Putin seems to adhere to what Richard Nixon called the « madman theory » of leadership. The former US president explained: « If the adversary feels that you are unpredictable, even rash, he will be deterred from pressing you too far. The odds that he will fold increase greatly. » President Putin may be right in calculating that, by putting the nuclear gun on the table, he can always out-madman Barack Obama, the coolly rational US president.

Nonetheless, even assuming that the Russian nuclear talk is a bluff, it is still dangerous — since to make the bluff intimidating, the Russians have to raise tensions and take risks. Last week, General Philip Breedlove, commander of Nato forces in Europe, said that Russia had « moved forces that are capable of being nuclear » into Crimea. As fighting in Ukraine continues, the danger of Russia and Nato misreading each other’s intentions increases.

Russians love their children too.

Bonne nuit.

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