On devrait être en train de coloniser Mars

On est en 2015. On devrait être en train de coloniser Mars.

On est en 2015. On devrait travailler, tous, moins de trente heures par semaine. Les gains de productivité des quatre dernières décennies, de 1975 à 2015, raisonnablement répartis entre capital et travail, devraient avoir permis de continuer à réduire le temps de travail dans les pays avancés, comme l’avaient fait les gains de productivité des décennies prédécentes, notamment les trois décennies entre 1945 et 1975. Au lieu de ça, le capital a tout pris. Au lieu de ça, il s’agit plus que jamais, pour ceux qui ont encore un emploi, de travailler plus pour gagner moins. De ne jamais débrancher. Always on. De serrer les dents avec la peur du chômage, la peur de l’obsolescence, la peur de la délocalisation, la peur de l’uber-isation, la peur du déclassement. Les gains de productivité ? Les bénéfices des innovations technologiques ? C’est tout pour le capital. Tout, tout, tout. Jusqu’à la dernière miette.

On est en 2015. Le système économique devrait être plus que jamais régulé, sévèrement régulé, contrôlé, pacifié, à la lumière des leçons des excès du passé. Hélas, Keynes, Galbraith et Samuelson sont morts et enterrés. La cupidité domine tout. La spéculation dévore tout. L’indécence est sans limites. Le capitalisme a été décomplexé. On a refait un 1929. On refait un 1933. On en refera. L’appétit des 1% passe avant la pitance des 99%.

On est en 2015. On devrait avoir pris les moyens de maîtriser les dérèglements planétaires, notamment climatiques. Le rapport Meadows c’était en 1972, le rapport Hansen c’était en 1988. Le recours massif aux énergies fossiles devrait être une chose du passé. L’énergie nucléaire devrait être maintenant vraiment maîtrisée. Au lieu de ça, la cupidité des compagnies pétrolières et gazières est sans borne. Les capitalistes, par la voix de The Economist, osent même proclamer la mort de la notion de peak oil. Et le nec plus ultra en matière de nucléaire, c’est construire à Flamanville une grosse chaudière structurellement analogue à celles de Tchernobyl et Fukushima.

On est en 2015. On devrait avoir des trains à grande vitesse à travers toute l’Europe. Au lieu de ça, au nom de la concurrence « libre et non faussée », on a désorganisé les réseaux existants et découragé tout investissement significatif. Et on va encourager le transport inter-régional par autocars. C’est plus rentable.

On est en 2015. On devrait avoir toutes sortes d’avions supersoniques. Au lieu de ça, le Concorde n’est plus exploité depuis 2003 — et le Tupolev Tu-144 depuis 1999.

On est en 2015. On devrait avoir éradiqué le cancer. On en a les moyens. On a les moyens de faire des grandes choses. Seulement voilà, ce qu’on appelle encore les « laboratoires pharmaceutiques » ne sont plus que des multinationales financières cyniques, cherchant juste à engraisser leurs actionnaires en rentabilisant des brevets jusqu’à la dernière miette, ou en inventant des pathologies. Les seins en silicone et les pénis au viagra sont plus rentables qu’un remède pour le cancer.

On est en 2015. L’espérance de vie devrait être bien supérieure à ce qu’elle est maintenant. Les systèmes d’assurance-maladie universelle devraient avoir été généralisés à tous les pays avancés. Les épidémies, la faim, la misère, devraient être des choses du passé, des reliques barbares, des vieux cauchemars.

Mais comme on l’a vu en Grèce depuis cinq ans, et comme on le verra ailleurs dans les cinq, dix, quinze prochaines années, ces fléaux millénaires — épidémies, faim, misère — reviennent, vont revenir. On les croyait éradiqués à tout jamais, ils vont revenir. On croyait la mortalité infantile en perpétuelle diminution, en Grèce elle a augmenté de 43% en quelques années. On croyait l’espérance de vie en perpétuelle augmentation, elle diminue, elle va diminuer. Pour les 99%. Dans le cynisme et l’indifférence des 1% et du système.

On est en 2015. La notion même de « pays avancés », de « pays développés », de « pays riches », n’existe plus. Comme l’a résumé Naomi Klein le 6 octobre 2011, lors d’une intervention à Occupy Wall Street :

(…) it seems as if there aren’t any more rich countries. Just a whole lot of rich people. People who got rich looting the public wealth and exhausting natural resources around the world.

On est en 2015. On devrait en avoir fini avec les vieilles religions préhistoriques et médiévales, ces ramassis de préjugés, de superstitions et d’obscurantismes, appuyés sur des livres sacrés faisandés, ne servant qu’à engraisser des clergés aussi inutiles qu’exaspérants. Au lieu de ça, ces religions archaïques sont portées aux nues, elles aident les oligarchies à maintenir des milliards de gens dans l’ignorance et la misère, et des millions d’autres gens continuent à s’étriper aux noms de toutes sortes de dieux qui n’existent pas, pour le seul bénéfice des marchands de canons.

On est en 2015. On devrait avoir des institutions politiques mondiales, ayant définitivement liquidé les vieux conflits, les vieilles querelles, les vieilles habitudes. Au lieu de ça, l’Union Européenne n’est plus qu’un syndicat d’intérêts capitalistes. Au lieu de ça, les somnambules de 2014 ne valent pas mieux que les somnambules de 1914. L’Empire américain tente de porter un coup fatal à la Russie, après avoir désorganisé le Moyen-Orient pour plusieurs décennies. The Empire never ended. L’Union Européenne n’a même pas l’idée d’envoyer en Ukraine, comme jadis en Yougoslavie, une force d’interposition, des soldats de la paix ou des casques bleus — non, elle donne de l’argent au régime de Kiev pour qu’il achète des armes américaines et des mercenaires américains. Pauvre Aristide Briand qui disait le 10 septembre 1926 :

Plus de guerres, plus de solutions brutales et sanglantes à nos différends ! Certes, ils n’ont pas disparu mais, désormais, c’est le juge qui dira le droit. Arrière les fusils, les mitrailleuses et les canons ! Place à l’arbitrage, à la conciliation et à la paix.

On est en 2015. On devrait être dans l’avenir. Mais le discours dominant ne parle plus d’avenir, il ne parle que du passé. Il parle de payer les dettes. De payer des dettes savamment organisées pour être éternelles. Non, elles ne seront jamais remboursées, car elles ont été conçues pour n’être pas remboursables, juste pour assurer un tribut permanent aux capitalistes. Les Etats ne doivent plus servir qu’à ça, collecter le tribut. Encaisser le loyer de la dette.

On est en 2015. On devrait être dans l’avenir. Mais l’Europe est aux mains d’une vieille femme sinistre, sans enfants, sans projets, sans avenir, servant de façade à une horde de banquiers pourris et de multinationales cupides. Il faut rembourser les dettes ! Il faut laisser les équipements publics péricliterIl faut couper les dépenses sociales ! Il faut baisser les salaires ! Il faut diminuer l’espérance de vie ! Tout est à vendre ! Tout doit disparaître !

On est en 2015. Qui croit encore que les conditions de vie vont s’améliorer, en Europe occidentale et ailleurs ? Qui croit encore que ses enfants vivront mieux qu’elle ou lui ? Ce que Philippe Séguin affirmait au conditionnel et avec effroi le 29 mai 1997 est devenu juste banal :

En vérité, les Français constatent (…) que, pour la première fois depuis des décennies et des décennies, leurs enfants ne vivront peut-être pas dans un monde meilleur. C’est un sacré choc !

On est en 2015. Qui croit encore qu’on échappera au retour des fléaux millénaires qu’on croyait à jamais éradiqués ?

On est en 2015. Qui croit encore au progrès ?

On est en 2015. 1% de la population a confisqué 50% de la richesse. Mais le pire je crois, c’est qu’ils ont confisqué la notion même de progrès.

On est en 2015. On devrait être en train de coloniser Mars.

On devrait, comme les générations précédentes, participer pleinement à ces grands mouvements historiques positifs qu’ont été, que sont, que devraient être, le progrès technique, le progrès social, l’amélioration des conditions de vie, l’augmentation de l’espérance de vie, le développement de la conscience universelle, la fraternité humaine, la paix universelle, l’unification du monde, et la conquête spatiale.

On devrait participer au progrès. On devrait être dans le progrès. On n’y est pas. On n’y est plus.

On devrait être en train de coloniser Mars.

On est en 2015. On tourne en rond, comme des rats dans une cage, on s’entre-tue et on s’épuise, on se ruine la santé et on se pourrit la vie, juste pour participer à l’enrichissement d’oligarques toujours moins nombreux et toujours plus opulents. On a peur. On a peur. On nous a volé le progrès. On nous a volé l’avenir. On nous a volé la perspective. On nous a volé la ligne droite. On tourne en rond.

Bonne nuit.

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2 commentaires pour On devrait être en train de coloniser Mars

  1. SEBLEB dit :

    Très bonne mise en perspective.
    Bon choix d’illustration 😉

  2. Anonyme dit :

    Perso, on ne m’a rien volé. J’ai choisi la décroissance et la politique des petits pas, dont je ne verrai pas l’issue. C’est le propre de notre condition humaine. Rester humble et avoir confiance est un signe de grandeur indispensable. Le ressentiment ne construit rien.

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