On vit mal

Billet écrit en temps contraint

On se voile la face constamment. Comme le murmure l’Architecte de « The Matrix Reloaded », dans sa barbe à la Sigmund Freud :

Denial is the most predictable of all human responses.

La vérité, c’est qu’on est malheureux.

La vérité, c’est qu’on vit mal.

On n’a le temps de rien. On court après le temps. Comme des rats dans une cage. On n’a pas le temps de vivre, à peine le temps de survivre.

On vit mal.

On dort mal.

On mange mal. On n’a pas le temps. On ne fait pas attention. On mange n’importe quoi, n’importe quand. Pour tromper la faim. Pour tromper le stress. Pour gagner du temps. On s’est moqués des Américains et autres peuples rongés par l’obésité, mais tous Français qu’on est, on vaut pas mieux qu’eux. On ne regarde pas les étiquettes. On ne cherche pas à savoir ce qu’on mange. On n’a pas le temps. On n’a pas envie. On pare au plus pressé.

On se soigne mal, quand on est malade, ou qu’on croit l’être, ou, plus fréquemment, quand on finit par admettre qu’on l’est — la situation la plus courante restant le déni, l’époque déteste les gens malades, et nous sommes l’époque. On se croit invulnérables. Et sinon, on se croit très forts dans l’auto-médication. Le Web aidant, on se croit plus intelligents que les médecins. On croit se connaître, mais on ne prend même pas le temps d’écouter les symptômes. On fait n’importe quoi.

On éduque mal nos enfants. On les laisse à la merci de tous les écrans possibles et imaginables, et de toutes personnes ou choses qui auront le temps de s’occuper d’eux. Nous, parents, on n’a pas le temps. On n’a pas assez de temps pour eux. On n’a pas le temps de leur parler, on a encore moins le temps de les écouter, et d’ailleurs on ne sait plus écouter. On est devenus incapables de voir plus loin que le bout de notre nez, plus loin que le trimestre, plus loin que la semaine.

On ne sait même plus ce qui est important. Ni pour nous, ni pour les enfants, ni pour personne. On ne sait plus. On nous a tellement dit de ne plus penser, qu’on a fini, malgré toute la meilleure volonté du monde, par ne plus penser. Le lâche soulagement de ne plus penser. Le pire, c’est qu’on n’en vit pas mieux pour autant. Ignorance is bliss, mais les faits sont têtus. Факты — упрямая вещь.

On travaille mal. On travaille trop vite, toujours sous pression. Le sens des priorités est faussé. Le sens des mots est perdu — la sécurité c’est un coût, la qualité c’est un luxe, la confiance c’est pour les gogos, la sérénité ça sert à rien, faut vendre, faut accélérer, faut écraser la concurrence et niquer les clients et tuer tout le monde. On fait n’importe quoi. On a peur. On réfléchit pas. On pense pas. Faut aller vite. Faut vendre. Vite. N’importe quoi, n’importe comment.

On se fait du mal. A soi-même et aux autres. Tout le temps. On ne sait plus faire que ça.

On se comporte mal. On se parle mal. On répand le mal autour de nous. On fait du mal aux autres. On se fait du mal les uns les autres. On ne sait plus faire que ça. On ne sait plus faire du bien. C’est pas l’envie qui manque, mais on ne sait plus faire. On a perdu l’habitude, on a perdu les gestes, on a perdu les mots, on a perdu la manière de faire du bien. On ne sait plus parler gentiment, poliment, affectueusement. L’époque nous a dit et répété qu’on ne vit pas dans un monde idéal, ni dans un monde parfait, ni dans un monde juste, qu’on n’est pas des Bisounours, qu’il ne sert à rien d’être gentil, qu’il vaut mieux être méchant que perdant, que toute bonne action est une prise de risque, que la fin justifie les moyens, que seuls les paranoïaques survivent … alors on a fini par devenir tout ça. Comment appeler ça ? Des « homos economicus » ? Des « homos égoïstus » ? Des « anti-Bisounours » ? Dogs with iPhones ? Quelles sortes de monstres sommes-nous devenus ?

On vit mal.

On vit mal. On ne prend pas soin des corps, et encore moins des âmes. On n’écoute pas les autres, on ne s’écoute même pas soi-même, on écoute encore moins l’inconscient, on n’écoute rien. On ne veut pas entendre, ou on n’a pas le temps, ou les deux. On ne veut ni entendre, ni écouter, encore moins comprendre. On est dans la fuite en avant, dans toutes sortes de fuites en avant. Tout le temps.

On vit mal. On est à bout de souffle. Tout le temps. Il n’y a jamais de répit. Il n’y a jamais de blanc. 24/24. 7/7. Always on.

On vit mal. On ne croit plus en rien. On n’espère plus rien. On n’attend plus rien. Sauf dans le domaine matériel, pour ceux qui y croient encore. Les objets, toujours les objets, encore plus d’objets. Sous une épaisse couche d’abondance matérielle, on cache un abîme de misère intellectuelle, morale et spirituelle. Et on le sait. Mais on n’a pas le temps.

Advertising has us chasing cars and clothes, working jobs we hate so we can buy shit we don’t need.

On vit mal. Parfois on s’en rend compte, mais toujours on se dit qu’on n’y peut rien.

Un jour ou l’autre, il faudra qu’il y ait la guerre
On le sait bien
On n’aime pas ça, mais on ne sait pas quoi faire
On dit c’est le destin

Un jour, tout ça va s’arrêter. D’une manière ou d’une autre.

Le moment venu, il ne faudra rien regretter.

Le moment venu, il faudra tout brûler, ou tout laisser brûler. Se dire que tout ça ne méritait pas d’être. Se rappeler que tout ça ne méritait plus d’être, depuis longtemps. Se rappeler qu’on y était malheureux. Se rappeler qu’on vivait mal.

Le moment venu … qui peut très bien ne jamais venir.

Bonne nuit.

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