Le retour des somnambules

L’année 2015 a commencé en France par la tragédie de Charlie Hebdo et quelques autres incidents terroristes.

Je ne pense pas que ces évènements, bien que dramatiques, ni les réactions et sur-réactions qui ont suivi, auront une grande importance historique dès qu’on aura pris le recul suffisant.

D’ailleurs, plus le temps passe, et plus l’unanimisme de façade et l’indignation de pacotille qui ont suivi, et surtout les slogans idiots qui ont fleuri sur les tombes de cette horreur, m’insupportent. Décortiquons-en quelques-uns :

« Je suis Charlie » : slogan publicitaire inepte, qui ne veut juste rien dire, ou alors tout et son contraire. Dans le meilleur des cas, il aura juste servi à faire vendre des autocollants et des T-shirts, et à polluer des réseaux sociaux déjà bien pollués. Dans le pire des cas, il justifiera une chasse aux sorcières, comme envisagée avec le plus grand sérieux, par Nathalie Saint-Cricq, « responsable du service politique », au journal de France2 (première chaîne de service public de ce pays) le 12 janvier 2015 :

C’est justement ceux qui ne sont pas Charlie qu’il faut repérer, ceux qui, dans certains établissements scolaires ont refusé la minute de silence, ceux qui balancent sur les réseaux sociaux et ceux qui ne voient pas en quoi ce combat est le leur. Eh bien ce sont eux que nous devons repérer, traiter, intégrer ou réintégrer dans la communauté nationale.

« C’est le 11-septembre français » : grotesque. 17 morts abattus par 3 tueurs improvisés, c’est horrible, mais qu’est-ce que c’est par-rapport à 3.000 morts, deux tours de 400 mètres abattues, 4 avions, 19 terroristes préparés de longue date, etc ? Aucun rapport.

« On est en guerre contre le terrorisme » : stupide. Un mauvais remake d’un slogan de George W. Bush (« global war on terror »). Un slogan qui ne veut rien dire. Le terrorisme est une méthode. On ne fait pas la guerre à une méthode. On fait la guerre à un Etat, à une organisation, à des personnes. Qu’on nomme les Etats, les organisations ou les personnes à qui on déclare la guerre. Et qu’on arrête les slogans ineptes. On ne fait pas la guerre à un concept.

Et, par parenthèse, qu’on arrête de sacraliser la guerre, de lui prêter je ne sais quelle vertu magique ou purificatrice. On finira comme ces Américains agitant béatement des pancartes « Support our troops ». Soyons sérieux. Qu’on se rappelle d’abord la simple formule de Clausewitz :

La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens.

« L’esprit du 11 janvier » : ridicule. Et pourtant le gouvernement Hollande – Valls s’y raccroche, dans son naufrage, comme au Radeau de la Méduse. Ca fait là encore irrésistiblement penser à l’exploitation du 9/11 par George W. Bush et sa clique. Manuel Valls veut-il finir comme Rudy Giuliani, devenu en 2007 capable seulement de s’exprimer par des phrases ternaires  » a noun, a verb, and 9/11 « , selon la formule de Joseph Biden ?

« L’esprit du 11 janvier » : un rêve, un beau rêve d’unité nationale. C’est bien de rêver. C’est bon de rêver. Mais on ne fait pas de politique avec des rêves, on la fait avec des réalités. La manifestation du 11 janvier a été un beau rêve éveillé, pour les somnambules qui nous gouvernent.

Les attaques terroristes en région parisienne, du 7 au 9 janvier 2015, sont tragiques. Les réactions qui ont suivi sont importantes, quoique souillées de ridicule. Mais surtout, elles ne sont que des épiphénomènes au regard de l’Histoire, qui en ce début d’année 2015 est plus que jamais en mouvement. J’avais de l’admiration pour Bernard Maris et de l’affection pour Cabu, mais leurs meurtres ne sont que l’écume de l’Histoire. Je ne pense pas leur manquer de respect en écrivant cela.

En Europe — pour ne parler que de l’Europe — il y a au moins deux mouvements historiques majeurs en cours.

Et ils devraient inquiéter au plus haut point.

Et moi, ils m’inquiètent, pour différentes raisons, et notamment parce que l’an dernier, en 2014, j’ai essayé de méditer ce que je savais de la crise de Juillet 1914. Notamment, mais pas seulement, à la lumière du livre de Christopher Clark, « The Sleepwalkers » — « Les Somnambules ». Il y a une petite dizaine de billets qui traînent sur ce blog autour de 1914 en général, et de ce livre en particulier.

Il y a l’Ukraine et il y a la Grèce.

Qu’est-ce qui se passe en Ukraine ?

Pour ce que j’en comprends, et pour faire court, l’Empire américain tente de porter un coup décisif au pays qui reste son seul rival stratégique : la Russie.

Ça peut surprendre, mais c’est ainsi. La Russie, en 2015, 24 ans après la fin de l’Union Soviétique, continue à faire de l’ombre aux Etats-Unis. C’est le seul pays qui a les moyens techniques de détruire les Etats-Unis. La République Populaire de Chine n’est pas encore un rival stratégique — dans 10 ou 20 ans, peut-être ? L’Union Européenne reste un protectorat. Le Japon aussi. L’Inde, l’Iran, le Brésil restent des puissances secondaires.

La prise de l’Ukraine, par le putsch du 21 février 2014, préparés de longue date par diverses officines américaines, devait être un coup décisif infligé à la Russie. Arseni Iatseniouk avait été désigné Premier Ministre par Victoria Nuland, sous-secrétaire d’Etat américaine, bien avant de l’être formellement après le putsch. Un coup bien monté.

Dès 1997, dans « The Grand Chessboard », Zbigniew Brzezinski annonçait la couleur :

Ukraine, a new and important space on the Eurasian chessboard, is a geopolitical pivot because its very existence as an independent country helps to transform Russia. Without Ukraine, Russia ceases to be a Eurasian empire.

Mais il semble que ces derniers mois, les manœuvres d’inspiration américaine pour consolider l’emprise de leur gouvernement fantoche de Kiev ont échoué. La Crimée est fermement rattachée à la Russie, et la révolte du Donbass tourne à l’avantage des insurgés. Dans un bain de sang épouvantable, et avec des dizaines de milliers de gens partis se réfugier en Russie.

La diabolisation de la Russie n’en est pas moins intense dans les médias occidentaux. Et ces dernières semaines, il semble que ces médias occidentaux préparent les opinions occidentales à une nouvelle escalade en Ukraine — envoyer officiellement des troupes de l’OTAN, des armes de l’OTAN, dans le Donbass, directement. Toujours plus invectiver la Russie, sanctionner la Russie, menacer la Russie.

En juillet 2014 déjà, le mot « ultimatum » avait été lâché. Même si ces dernières semaines il n’est pas revenu, il est proche.

Jusqu’où l’OTAN est-elle prête à aller en Ukraine ?

Jusqu’où les somnambules sont-ils prêts à aller dans leur « grand jeu » sur leur « grand chessboard » ? Se rendent-ils compte qu’ils jouent avec le feu ?

A mon humble avis, les somnambules de 2014 ne valent pas mieux que les somnambules de 1914. Ce n’est que mon avis.

Ça m’avait rassuré au printemps 2014 en lisant l’ancien chancelier Helmut Schmidt faire déjà ce rapprochement :

I don’t want to encourage a third world war and especially not calls for more money for arms for NATO. But the danger that the situation intensifies as in 1914 is growing day by day. (…) Europe, the Americans and also Russia are behaving in the way that the author Christopher Clark, in his book that’s very much worth reading, describes the start of World War I: like sleepwalkers.

Ça m’a rassuré il y a quelques jours de voir que je n’étais pas le seul à le penser, en tombant sur cet article du journaliste Patrice de Plunkett (qui écrivait dans Le Figaro-Magazine, quand je lisais Le Figaro-Magazine, c’est-à-dire il y a très longtemps), daté du 2 février 2015 :

Soumis à ces intérêts qui ne sont pas les nôtres, enfermés dans une OTAN où nous n’aurions jamais du revenir, nous voilà dans le convoi d’une guerre qui n’aurait pour nous aucun sens, mais qui en aurait un pour le capitalisme en crise : comme en 1914.

Ça m’a rassuré. Mais il n’y a en fait rien de rassurant là-dedans. Il n’y a que quelques jours du jeudi 23 juillet 1914 au samedi 1er août 1914.

Qu’est-ce qui se passe en Grèce ?

Plus largement qu’est-ce qui se passe dans la zone euro ?

Nous en sommes presque à cinq ans sous la chape de plomb imposée par Angela Merkel et quelques complices, tel Jean-Claude Trichet (« le plus mauvais banquier central de l’Histoire », comme l’avait baptisé Yanis Varoufakis avant de devenir Ministre des Finances d’Alexis Tsipras). Faisons court : Cette politique est un fiasco complet — en termes humaines, sociaux, économiques et même financiers — sauf pour une petite poignée de privilégiés. L’austérité est un échec. L’austérité ne mène nulle part. Qui ne voit pas encore qu’il est temps d’en finir avec le modèle Merkel ?

Qui peut être surpris que les électeurs grecs aient porté au pouvoir, le dimanche 25 janvier 2015, le parti Syriza, après tout ce qu’ils ont enduré depuis cinq ans ? Qui peut être surpris que la population grecque veuille le changement ?

Depuis son rêve, Jyrki Katainen, un des vice-présidents de la Commission Européenne, a déclaré, cité par le New York Times, le 28 janvier 2015 :

We don’t change our policy according to elections.

Depuis son rêve, Jean-Claude Juncker, le président de la Commission Européenne, a déclaré au Figaro le 29 janvier 2015 :

Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens.

Hier soir, dans la soirée du mercredi 4 février, quelques heures après que Yanis Varoufakis ait rencontré Mario Draghi à Frankfurt-am-Main, et quelques heures avant qu’il ne rencontre Wolfgang Schäuble à Berlin, la Banque Centrale Européenne (BCE) a annoncé unilatéralement une décision technique de nature à mettre en grande difficulté le système bancaire et financier grec. Une décision qualifiée d’agressive par un grand nombre d’observateurs. Une tentative d’intimidation. Un chantage.

Ou encore — ça y est, le mot est lâché : un ultimatum. Voir typiquement le billet de Jacques Sapir daté de ce 5 février 2015 :

Concrètement, cela équivaut à mettre un pistolet sur la tempe d’un gouvernement nouvellement élu pour exiger de lui qu’il renonce à des mesures approuvées par son électorat. On appréciera le sens aigu de la démocratie des dirigeants de la BCE et plus généralement des autorités européennes.

Quand j’entends le mot ultimatum, je pense à l’ultimatum du 23 juillet 1914. The Empire never ended.

Un ultimatum de l’OTAN au Donbass — un ultimatum d’une puissance impériale à un allié de la Russie.

Un ultimatum de la BCE à la Grèce — un ultimatum d’une puissance germanique à un petit pays balkanique.

Ça m’a rassuré ce soir de voir que je ne suis pas le seul à voir dans cette crise, peut-être terminale, du système monétaire européen, des parallèles avec la crise de Juillet 1914, en lisant la transcription d’un dialogue (« Webchat ») d’Ambrose Evans-Pritchard avec des lecteurs du Daily Telegraph, le 5 février 2015, à midi et demie heure de Londres :

This is FX equivalent of 1914. Everybody thinks other is bluffing. Once again, a damn fool thing in the Balkans threatens to blow up European structure.

Ça m’a rassuré, mais tout ça n’a rien de rassurant.

Ces gens, ces somnambules, mettent en mouvement des forces qui les dépassent, dont ils n’ont pas idée, dont ils n’assumeront pas les conséquences. Ils raisonnent trop bas, à trop courte vue, à trop courte échelle. Ils ne pensent qu’à défendre des intérêts trop étroits, parfois même de simples intérêts financiers égoïstes. Ou ils ne pensent qu’à se cacher derrière la lettre de tel ou tel traité, oubliant l’esprit de ces traités et méprisant le vent de l’Histoire. Ils se prétendent n’être que les exécutants mécaniques des textes et des lois, ils rêvent de n’être que des machines algorithmiques, ils devraient assumer d’être des êtres humains, acteurs libres de l’Histoire.

Je reviens souvent, je l’ai déjà cité, au verdict de Raymond Aron sur le président le plus technocratique de la Cinquième République, Valéry Giscard d’Estaing :

Cet homme ne sait pas que l’Histoire est tragique.

Bref, les somnambules préfèrent rêver tranquillement à « l’esprit du 11 janvier », et autres fables rassurantes.

Je ne peux qu’espérer qu’ils ne déclencheront pas le pire, ni en Ukraine et en Russie, ni en Grèce et dans la zone euro.

Citons encore une fois Christopher Clark :

In this sense, the protagonists of 1914 were sleepwalkers, watchful but unseeing, haunted by dreams, yet blind to the reality of the horror they were about to bring into the world.

Bonne nuit, et faites de beaux rêves.

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