Pistes de lecture – Pour ne pas suivre Charlie

J’ai détesté, je déteste, et je détesterai longtemps encore, le slogan « Je suis Charlie ». Je l’ai déjà dit brièvement. Je développe.

C’est un slogan qui ne veut rien dire. Ou plutôt qui veut tout dire. Qui peut vouloir dire tout et son contraire. C’est un bout de phrase simple qui insulte la complexité et la profondeur de la réalité.

C’est un slogan qu’aurait adoré le regretté Philippe Muray, l’auteur de « L’Empire du Bien » et « Festivus Festivus ». Se rappeler de la pancarte d’une petite fille en avril 2002 : « Non aux méchants ! » Imaginer comment lui, l’inventeur des « mutins de Panurge », aurait interprété l’ambiguïté de « suis » : du verbe « être », ou du verbe « suivre » ?

C’est un slogan pour rassurer ceux qui se précipitent pour se cacher derrière lui — une manière de se dire « je suis du bon côté » , « je suis du côté des gentils », « je suis du côté des puissants », « je suis donc intouchable, insoupçonnable, invulnérable ». Dans un monde « diabolique » (du grec dia-ballein, couper en deux), il est primordial d’être, de se sentir du bon côté.

C’est aussi un slogan pour repérer les déviants, réels ou potentiels, ceux qui sont du mauvais côté, les méchants, les vilains, les sales. Les intimider. Les tenir à distance. En attendant de leur régler leur compte. Comme l’a dit l’idiote de service de France2 : « C’est justement ceux qui ne sont pas Charlie qu’il faut repérer, (…) traiter, intégrer ou réintégrer dans la communauté nationale ».

C’est un slogan hypnotique. Pour faire dormir. Faites de beaux rêves. « Bonne nuit les petits, Tonton veille sur vous. » ironisait Raymond Barre en 1988.

C’est un slogan pour ne pas penser, pour ne pas voir, pour ne pas comprendre. « Je suis Charlie » n’est qu’une énième déclinaison de « Ne pensez pas ! »

Pendant ces quelques jours, ces quelques semaines d’hystérie collective, tout a été fait pour éviter aux citoyens ordinaires de penser. De contextualiser. De relativiser. De mettre en perspective.

Essayons quelques pistes pour penser au-delà de « Je suis Charlie » …

J’écoute des podcasts comme je lis des journaux, avec des semaines de retard, parfois des mois de retard. Cela donne parfois des résultats saisissants.

Ainsi, je n’ai écouté que fin janvier l’émission « Géopolitique, le Débat » de RFI diffusée le dimanche 28 décembre 2014. Dans les dernières minutes de cette émission, concluant un vaste panorama du monde à la fin de 2014, le grand géopolitologue Gérard Chaliand commentait les soubresauts du Moyen-Orient, qui s’achemine, selon lui, vers encore vingt ans de guerres religieuses inutiles, aussi inutiles que les guerres religieuses européennes de 1618 à 1648. Et il ajoutait :

Par contre, on va subir le contre-coup. Il y aura des attentats en Europe occidentale, poussés par ce type de propagande. Il y aura toujours des fanatiques ou des crétins qui vont essayer de passer dans l’Histoire en faisant le geste qui tue. Bon. Ben voilà. Il va falloir vivre avec. C’est pas ça, non plus, qui va briser le statu quo. On va tenir.

C’est exactement cela qui s’est passé, à mon sens, le 7 janvier 2015. Ce sont des paumés qui ont pris les armes. Probablement plus crétins que fanatiques (quelle différence, d’ailleurs ?).

Contrairement à tout ce que les médias ont asséné ensuite, je ne pense pas que la religion musulmane soit en cause dans cette affaire. Demander à d’autres musulmans de s’excuser ou de se désolidariser est juste une insulte — a-t-on demandé à aucun catholique de ce continent de s’excuser ou de se désolidariser des crimes d’Anders Behring Breivik ? Et pourtant, à longueur de journée, ça n’a pas arrêté, pendant des jours et des jours.

En particulier, l’après-midi du dimanche 11 janvier, pour agrémenter les images de la marche, ça n’a pas arrêté de tartiner sur l’Islam, cette religion « incompatible avec la modernité » (comme toutes les religions, à mon humble avis), cette religion « violente » (on parle des Croisades, des Conquistadors, de la Saint-Barthélémy, ou de Gaza ?), cette religion « intégriste » (trouvez-moi une religion sans intégristes ?), etc, etc.

En particulier, TF1 avait même poussé le vice jusqu’à ouvrir son antenne cet après-midi-là à l’évêque aux armées, qui s’est bien lâché, pourquoi se priver, il n’avait personne pour le remettre à sa place. Non, c’est surement pas de la provocation, c’est juste TF1. « Télé de m… » comme l’avait dessiné Cabu lui-même, chez Michel Polac en 1987, encore un dessin de Cabu qui ne figurait pas dans les hommages officiels, comme c’est curieux.

Je ne pense pas que ces gens, les frères Kouachi, haïssaient « la liberté d’expression ». Je pense même qu’ils n’avaient jamais lu, ni même feuilleté, Charlie-Hebdo. De même que je pense que la grande majorité des six millions d’exemplaires du numéro suivant de Charlie-Hebdo n’ont jamais été ouverts, c’était juste un collector, un fétiche, un exorcisme — on ne parle bien que de ce qu’on ne connait pas. Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse …

Ces gens s’en sont pris à Charlie-Hebdo parce qu’ils en avaient entendu parler, parce que d’autres avaient essayé avant eux, parce qu’ils pensaient que ce serait un bon raccourci pour « passer dans l’histoire », peut-être parce qu’ils ont été manipulés à cet effet par tel ou tel groupe moyen-oriental, mais je pense qu’au fond ils se foutaient pas mal de « la liberté d’expression ».

Ces gens — ces tueurs sanguinaires, ces monstres — étaient des paumés. Des laissés-pour-compte du système contemporain, comme il y en a des millions d’autres, comme on en fabrique à tour de bras l’Europe de l’austérité, où il est plus important pour un Etat de « payer ses dettes » et « rassurer les marchés » que de donner à manger et à espérer à des millions d’êtres humains.

Mais qui ose encore faire le lien entre l’économique et le social ? Qui y pense encore, à l’ère de l’indécence ? Et il n’y a pas que l’austérité psycho-rigide et pro-cyclique imposée par Angela Merkel depuis 2010, il y a avant elle plusieurs décennies de choix préférant la défense de la monnaie au plein-emploi, faisant passer les intérêts du capital avant ceux du travail.

C’était le 16 juin 1993 que Philippe Seguin dénonçait :

La préoccupation de l’emploi demeure seconde dans les choix qui sont effectués, reléguée qu’elle est après la défense de la monnaie, la réduction des déficits publics, le productivisme ou la promotion du libre-échange. (…) Nous vivons depuis trop longtemps un véritable Munich social. Nous retrouvons sur la question du chômage tous les éléments qui firent conjuguer en 1938 la déroute diplomatique et le déshonneur : aveuglement sur la nature du péril, absence de lucidité et de courage, cécité volontaire, silence gêné, indifférence polie à l’égard de générations d’exclus…

C’était en 1993. Il y a 22 ans !

En 1993, Saïd Kouachi avait 13 ans, Chérif Kouachi et Amedy Coulibaly avaient 11 ans. La mère des frères Kouachi est décédée en 1995.

Didier Fassin, professeur de sciences sociales à Princeton, dans Le Monde daté du 15 janvier 2015, sous le titre « Notre société a produit ce qu’elle rejette aujourd’hui comme une monstruosité infâme » récapitule :

Vivant dans des quartiers fortement ségrégués dans lesquels les taux de chômage et de précarité sont particulièrement élevés, ils prennent très tôt l’habitude de la stigmatisation et des discriminations. En guise d’éducation civique, leurs parents leur enseignent qu’ils doivent subir sans broncher les provocations des policiers lorsqu’ils sont soumis à des contrôles d’identité en raison de leur apparence. Quand ils recherchent un emploi, ils observent que, quelque diplômés qu’ils soient, leur couleur et leur patronyme érigent des obstacles difficilement franchissables, et quand ils sont en quête d’un logement, ils constatent que les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Eloïse Lebourg, pour Reporterre, en date du 15 janvier 2015, a eu l’idée d’enquêter sur « L’enfance misérable des frères Kouachi » :

Chérif rentre de l’école comme chaque midi. Accompagné comme toujours de son grand frère, il découvre ce midi-là, en plein milieu de l’appartement, sa maman morte. Morte de quoi? Elle aurait avalé trop de médicaments. Pour beaucoup, il s’agit d’un suicide.

Finalement, tout le monde connaissait le quotidien de cette mère célibataire. Et les langues des habitants du quartier finissent par se délier. Elle ne parvenait plus à subvenir aux besoins de ses cinq enfants, elle avait fini par faire le trottoir pour arrondir les fins de mois. Elle serait morte, selon la gardienne qui était la seule qui lui parlait, enceinte d’un sixième enfant.

Je serai très étonné d’apprendre qu’un des gentils « grands médias » aient repris cette enquête de Reporterre. Ça aurait sûrement fait tâche au milieu de leur propagande stupide pour « Je Suis Charlie ». Ça aurait dérangé l’unanimisme de pacotille et la mobilisation grotesque pour la « guerre contre le terrorisme ».

Virginie Despentes, dans Les Inrockuptibles en date du 17 janvier 2015, a publié un texte très baroque, assez tordu pour tout dire, mais plein de vérités, de vérités au pluriel, la vérité est rarement singulière :

Leur façon de dire — vous ne voulez pas de moi, vous ne voulez pas me voir, vous pensez que je vais vivre ma vie accroupi dans un ghetto en supportant votre hostilité sans venir gêner votre semaine de shopping soldes ou votre partie de golf — je vais faire irruption dans vos putains de réalités que je hais parce que non seulement elles m’excluent mais en plus elles me mettent en taule et condamnent tous les miens au déshonneur d’une précarité de plomb. (…)

Une saleté de preuve supplémentaire de ta propre nullité : puisque d’autres réussissent à le faire, qui te ressemblent quand même beaucoup, c’est vraiment que t’es qu’une merde, toi et tous ceux qui te ressemblent. Alors crevez tous.

La haine est mon élément premier, je ne suis pas suffisamment débile pour imaginer que c’est vraiment ce qu’ils ont en tête, mais ça marche aussi comme ça, je crois : ce sur quoi on tire, c’est sur la preuve de ce que nous sommes responsables de notre échec. On veut contaminer l’autre de notre sensation de nullité. On veut qu’il sente ce qu’on sent. Et puisqu’il a l’air de se pavaner dans sa belle réussite en refusant d’entendre nos appels, on va s’inviter dans sa réalité, de la façon la moins négociable. En la niant, complètement. C’est fini, pour tout le monde.

Mais c’est tellement plus confortable de coller « Je Suis Charlie » sur son profil Facebook, en se disant, on est les gentils, et les autres sont des méchants.

Marilyn Manson, sur la bande originale de « Lost Highway », en 1997 :

I’m dying, I hope you’re dying too (7x)
Take this from me, (hate me, hate me,) (2x) (…)
I’ve got something you can never eat (3x) (repeat till fade)

Bonne nuit.

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