Je les trouve beaux

Billet écrit en temps contraint

C’est l’histoire de deux collègues.

Un homme et une femme.

Il est arrivé il y a plus d’un an, je pourrais situer la date précise à un mois près. Elle est arrivée il y a quelques mois ; je ne sais pas très bien quand, probablement à l’automne. Non, je ne donnerai pas leurs noms, ils resteront aussi anonymes que moi, et ils ne sauront jamais que j’ai écrit ces quelques lignes sur eux.

Je travaille avec lui, je connais un peu ses qualités et ses défauts, je sais où il habite, je sais un peu son parcours, je sais le prénom et la carrière internationale de sa compagne ; elle, je la connais à peine.

Ils sont plus jeunes que moi, je sais qu’il a exactement trente ans, je suppose qu’elle a une ou deux années de moins, je peux me tromper.

Ils sont gentils, polis, sympathiques, sociables. Simples. Des personnes ordinaires, même s’ils font des métiers compliqués. Ils sont plutôt mignons l’un et l’autre, sans excès, chacun à leur manière, de taille moyenne. Discrets. Il est très sportif, elle je ne sais pas. Ils ne prétendent pas être parfaits.

Je les ai vus, comme d’autres les ont vus sans doute, beaucoup se parler à la soirée de Noël de l’entreprise, « se rapprocher », comme on dit parfois. Cette soirée de Noël empoisonnée qui concluait un trimestre pourri, une année difficile, qui a achevé d’épuiser une cohorte de gens épuisés, certains dont moi à bouts de nerfs, certains donnant le change et d’autres pas, et moi plus du tout.

Je les ai aperçus, quelques jours plus tard, quelques jours avant Noël, côte à côte à la salle de pause, seuls, regardant au loin à travers la grande baie vitrée, qui donne sur un large pan de la région parisienne. Je n’ai rien conclu, je les ai juste trouvés beaux. Un instant, la scène avait quelque chose de Luke Skywalker et la princesse Leia contemplant la Voie Lactée à la fin de « L’Empire Contre-Attaque », seuls face à l’immensité. Sauf que eux ne se touchaient pas, ne se donnaient même pas la main, ils étaient juste debout l’un à côté de l’autre.

Ce qui était beau, je crois, c’était leur manière de regarder silencieusement, sereinement, imperturbables, dans la même direction.

Et puis il y a eu la semaine des vacances de Noël, les semaines des maladies diverses, le temps a passé, je ne les ai plus vraiment vus.

Et puis je les ai revus, souvent ensemble, aux pauses. Et puis j’ai appris la rumeur qu’ils avaient emménagé ensemble, ou seraient sur le point d’emménager ensemble, on m’a même dit où, si c’est vrai, ça va lui faire un sacré changement. Mais ce n’est qu’une rumeur, évidemment. Mais j’ai senti qu’elle était vraie. Et surtout j’ai ressenti une immense sympathie, et presque de la joie.

Et puis un midi d’un jour pourri, je suis allé chercher quelque chose au grand magasin de bricolage à quelques stations de métro du travail. Et, par hasard, complètement par hasard, je les ai aperçus, ensemble, en train de regarder je ne sais plus quoi. Le parfait jeune couple qui doit aménager son chez-lui. Je ne sais pas s’ils m’ont vu et ça n’a aucune importance. Je n’ai pas voulu les déranger.

Ce jour-là, je n’ai pas trouvé tout ce que je cherchais, j’étais pas bien, il faisait trop chaud dans le magasin et trop froid dehors, j’étais pressé par le temps, j’étais fatigué, mais j’ai ressenti à nouveau une joie étonnante. Les avoir aperçus ainsi, ce midi de février, comme les avoir vus regardant la région parisienne un après-midi de décembre, j’ai juste trouvé ça beau.

Comme deux points de couleurs au milieu d’un océan de grisaille. Comme deux bouquets de fleurs au milieu du béton. Comme un défi à la fatalité.

C’est sûrement idiot, mais, j’insiste, je les ai trouvés beaux. Je les trouve beaux. Ils semblent bien ensemble. Ils sont gentils, discrets, pudiques. Je leur souhaite silencieusement tout le bonheur du monde. Je n’ai aucune idée de ce qu’il adviendra d’eux et de leur histoire, de ce qu’ils arriveront à bâtir, de ce que le destin leur réserve, ça ne me regarde pas, ça ne regarde qu’eux. Je voudrais juste qu’ils soient heureux.

C’est sûrement idiot, mais me dire que leur histoire a émergé au milieu du fatras de ces derniers trimestres, ça sauve peut-être un peu tout le reste. Ou, d’une certaine manière, ça compense le mal que ce fatras aura fait à plein de gens, à leurs couples et à leurs familles. De tout ce fatras, et plus généralement, de tout ce monde moche, laid et méchant, il restera au moins eux.

Neal Stephenson dans « The Diamond Age », publié en 1996, a glissé cette merveilleuse formule :

The universe was a disorderly mess, the only interesting bits being the organised anomalies.

La vie est tellement moche. Ce monde est tellement moche, désespérant et désespéré. Il restera au moins une belle chose — eux. C’est déjà ça.

Bonne nuit.

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