La fin de toute vision commune du monde

Billet écrit en temps contraint

Commençons par une caricature : Les jeunes ne regardent pas le journal télévisé, n’écoutent pas le journal parlé, ne lisent pas les journaux imprimés.

Mon propos n’est pas de faire l’éloge de TF1, de RTL ou du Parisien.

Mon propos n’est pas non plus de déblatérer sur « les jeunes ». En l’occurrence, ils sont juste en avance sur les autres. Et ils ont vocation à devenir vieux.

Mon propos n’est pas de constater le désintérêt pour l’actualité et l’Histoire se faisant.

Mon propos est de constater un changement d’époque. Un changement d’optique.

Il y a quelques décennies, les moyens de suivre l’actualité du monde n’était pas si nombreux que cela. Il n’y avait que quelques chaînes de télévision, quelques chaînes de radios, et quelques dizaines, au plus quelques centaines de journaux d’information généraliste. Il y avait un certain pluralisme, mais au final, des millions de gens recevaient à peu près la même information, objective ou subjective, sur le monde. Au-delà des divergences d’opinion, les journaux parlaient tous à peu près de la même chose, et permettaient ainsi à leurs lecteurs, c’est-à-dire grosso modo à l’ensemble de la population, de pouvoir parler entre eux d’après la même chose.

On pouvait parler de « sujets d’actualité », de « sujets d’intérêt général », de l’image de la semaine, de l’homme du mois. On avait de quoi parler.

Au sein d’une famille, tout le monde regardait le même journal télévisé, ou écoutait le même journal parlé, ou feuilletait le même journal en papier. Et ça pouvait donner matière à parler.

Ça n’avait rien d’idéal, mais au moins ça existait.

Et maintenant ? Ou dans quelques années, au rythme où vont les choses ?

L’idée même d’objectivité est à peu près morte — mais c’est une autre histoire.

Il y a beaucoup plus de chaînes de télévision, mais il n’y a quasiment plus de journaux télévisés dignes de ce nom. La radio est marginalisée, l’information à la radio encore plus. La presse écrite est en sursis, notamment la presse d’informations générales. Que restera-t-il si on se projette dans cinq ou dix ans ?

Au sein d’une famille, chacun est le nez sur sa tablette, sur son écran personnel, dans son coin, parfois avec son casque. Personne ne parle à personne. Et, pire, il n’y a plus in fine matière à parler. Il n’y a plus de fonds commun dont on pourrait parler, de sujets généraux mis à la disposition de tous.

Je déteste TF1, mais au moins on pouvait parler de ce qu’on voyait sur TF1.

Ce qui remplace TF1 (et ses confrères), c’est Facebook (et ses confrères).

Dans la France contemporaine, un homme de pouvoirs a incarné cette transition à la perfection : Laurent Solly, bras droit de Sarkozy jusqu’à son élection en mai 2007, numéro deux de TF1 de juin 2007 à avril 2013, patron de Facebook France depuis avril 2013. Aucun mélange des genres, évidemment. Du premier pouvoir au quatrième pouvoir, et maintenant une sorte de cinquième pouvoir ?

Parmi des chiffres cités par Frédéric Filloux dans un billet en date du 2 décembre 2013, j’ai retenu celui-ci : 30% des adultes américains prennent leurs « nouvelles », leurs informations (comment traduire « news » autrement ?) sur Facebook ! Jusqu’où cela ira-t-il si on se projette dans cinq ou dix ans ?

Or, quelle est la caractéristique essentielle des « nouvelles » diffusées par Facebook — et ses confrères ? La personnalisation.

Qu’est-ce qui n’est plus « personnalisé » sur le Web — quand on n’y prend pas garde ?

Qui n’a pas encore compris que Google renvoie, pour le même mot-clef, des choses bien différentes suivant ce qu’il croit savoir de chaque utilisateur ?

A-t-on vraiment bien pris conscience du changement de monde que représente la personnalisation de ces médias — à moins qu’il ne faille parler d’hyper-personnalisation ?

Ne parlons même pas de surveillance et de fichage des individus. On y reviendra surement. Ou des manipulations que cela permet. On va l’effleurer.

Considérons juste la dispersion. L’isolement. L’enfermement.

Le principal ressort de tous les algorithmes de « personnalisation » tient, en anglais, en quatre mots : « More of the same ». Toujours donner plus de ce qu’on croit que l’utilisateur apprécie. Toujours plus, mais de la même chose.

Conséquence principale : on tourne en rond ! Cette logique commence à être bien connue. Avec Facebook (et la plupart de ses confrères), on tourne en rond. On s’enferme. On se fige. Les possibilités d’évasion, d’originalité, d’imprévu, de contradiction s’amenuisent. Ce n’est pas Facebook qui va amener un de ses gentils utilisateurs à faire face à des contradicteurs, à des choses qu’il n’a pas envie de voir (ou que les algorithmes croient qu’il n’a pas envie de voir). Restez comme vous êtes. Ce n’est pas un slogan de McDonald’s, ça : Venez comme vous êtes ? Surtout ne changez pas ! Surtout ne pensez pas ! Vous avez raison, vous avez forcément raison ! Vous êtes sur Facebook, vous êtes avec vos amis, vous n’avez que des amis !

Les médias « sociaux » style Facebook enferment les gens dans leurs petits groupes, leurs micro-communautés, et les dispensent de tout esprit critique, de tout esprit curieux, de tout esprit concerné, de tout intérêt pour le vaste monde, la politique intérieure et la politique internationale, l’Histoire et la géographie, l’économique et le social — tous ces trucs tellement chiants et pas cools. Chacun dans son petit monde, et plus personne pour s’intéresser au reste du monde.

Il y a deux ans, je me demandais dans quelle mesure Google pourrait jouer le rôle du Parti Unique imaginé par George Orwell dans « 1984 » :

In the end Google would announce that two and two made five, and you would have to believe it. (…) For, after all, how do we know that two and two make four? (…)

J’avais sous-estimé alors la logique de l’hyper-personnalisation.

Dans le monde imaginé par Orwell, le Parti a la capacité de convaincre l’ensemble de la population de ce qu’il veut, de sa vérité unique à un moment donné — et d’en changer. Que l’Océania a toujours été en guerre contre l’Estasia. Que deux et deux font cinq. C’était la logique de TF1.

Dans un futur proche, Google, Facebook et leurs confrères pourront faire beaucoup fort. Une partie de la population sera encouragée à croire que deux et deux font cinq, une autre que deux et deux font trois, et une autre que deux et deux font sept. Simultanément. Discrètement.

Le tout, sans que personne ne s’aperçoive de rien. Puisque chacun est le nez dans sa tablette, à ne recevoir que des informations personnalisées pour lui, à n’échanger qu’avec des gens qui ne pensent que comme lui, etc. Diviser pour mieux régner. Le rêve des hommes de pouvoir.

Bref, « More of the same » conduit à une énième « tragedy of the commons ».

Une sorte de « fin du monde », en un sens. La fin du monde commun, ouvert aux vents, remplacé par une multitude de petites prisons individualisées, « personnalisées », autant de « cauchemars climatisés ».

Bonne nuit.

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