Bouffé par la vie

Ça a commencé par une conversation avec un collègue, dix ans de moins que toi, des enfants moins âgés que les tiens, à propos des vacances scolaires.

Tu lui as expliqué que chez toi et ta femme, même si les enfants se débrouilleront ou passeront quelque temps chez des grands-parents, pas question de congés, plus de jours à poser, trop de travail pour toi, trop de travail et de voyages pour elle, on va juste se croiser, comme d’habitude, pas le temps, le nez dans le guidon.

Il t’a expliqué que chez lui et sa femme, non seulement les enfants seront confiés deux semaines à leurs grands-parents, mais eux en profiteront pour prendre un ou deux jours de congé, pour eux seuls, juste tous les deux.

Le contraste était saisissant. Il a raison, ils ont raison. Et tu as tort, vous avez tort.

Il a encore la vie devant lui, mais pour vous, c’est probablement trop tard. La vie vous a bouffés.

La vie vous a bouffés … Et ensuite ? Qu’est-ce qu’il y a, après ? Qu’est-ce qu’on devient, une fois qu’on a été bouffés ? La métaphore digestive n’offre que deux alternatives : assimilés comme nutriments, ou expulsés comme excréments ?

Formule facile : une fois que la vie vous a bouffés, il ne vous reste plus qu’une vie de merde.

Dans notre monde insensé et cynique, l’expression « Vie de merde » est devenue un business, un site Web, une application pour smartphones, un hashtag, du merchandising, un signe de reconnaissance, un réservoir de bonnes blagues — au mépris de millions de gens qui vivent une vie de merde, qui la ressentent douloureusement, et qui n’arrivent plus, vraiment plus à en rire. Les gens satisfaits et épanouis ne se sont jamais autant moqués des gens insatisfaits et malheureux. L’indécence de cette époque est répugnante.

En attendant, la vie continue. La vie continue à vous bouffer. Toi, ta femme, les collègues, les proches, tout le monde.

Parfois, faute de mieux, vous vous bouffez entre vous. Cannibalisme, auto-cannibalisme, toutes ces sortes de choses. Le système adore retourner la violence qu’il suscite contre ses propres victimes, montées les unes contre les autres. Diviser pour régner. C’est ignoble, mais ça marche très bien.

Tu t’en rends bien compte, mais tu es bien incapable d’arrêter quoi que ce soit. Tu n’as aucun prise, ni sur l’ensemble, ni sur les détails. Tu es impuissant. Tu es spectateur. Tu es tantôt victime et tantôt bourreau, mais surtout tu es spectateur. Tu ne peux rien changer. Tu ne peux que subir.

We’re flying high
We’re watching the world pass us by

En attendant, ta santé se détraque.

Tes premiers cheveux blancs t’ont ému, presque fait sourire. Maintenant ils t’inquiètent. Tu as essayé de reprendre le sport, ça n’a pas tenu longtemps. Comme le reste : pas le temps. Ton hygiène de vie est très discutable, mais tu n’as pas le temps, ou tu n’as pas le choix. Tu sais que tu te fais beaucoup de mal que tu pourrais éviter, mais tu n’y arrives pas. Pas le temps. Plus d’énergie. Plus de volonté. Bouffé.

Ton temps ne t’appartient plus. Chacun vient se servir. Chacun vient bouffer un morceau, tout le monde passe avant toi, et à la fin il n’y a plus rien à bouffer pour toi. C’est pas ta vie.

Ta vie ne t’appartient plus, chacun vient, se sert, en arrache un morceau, dévore son morceau, et à la fin tu n’es plus qu’une bête carcasse vide, dépouillée, avec quelques filaments qui pendent, quelques morceaux sanguinolents mal mâchés.

Tu repenses souvent à une phrase de Michel Houellebecq, vers la fin des Particules Élémentaires, dans un tout autre contexte, les derniers jours d’Annabelle :

« On m’a vidée, se dit-elle, on m’a vidée comme un poulet. »

Tu te sens vide, tu te sens vidé.

Il n’y a plus rien en toi. Il n’y a plus à toi.

L’autre jour, tu t’es mis à saigner du nez, sans raison, sans préavis, tu ne t’étais même pas mouché. Ça a mis assez longtemps avant de cicatriser, peut-être le contre-coup de tel ou tel médicament de consommation courant, anti-rhume ou anti-douleur. Ça a coulé longtemps. Ça a fini par s’arrêter. Ton corps arrive encore à arrêter les hémorragies ; ton esprit, c’est moins clair.

En attendant, tu te sens fatigué, tout le temps fatigué. Et tu t’es bien rendu compte qu’il vaut mieux éviter d’en faire état, que ça aussi, il faut apprendre le cacher, une énième condition de survie. Le pire, ce n’est pas que telle personne ou telle organisation te fatigue, c’est qu’ensuite la même te reprochera d’être fatigué. In fine, personne ne t’aidera. Tu ne peux compter sur personne. Tu dois t’adapter. Tu t’adapteras. Tu attendras ton tour.

Tu seras sur liste d’attente.

En attendant, sur ton iPhone, il y a des listes. Tu les alimentes de temps en temps.

Les livres que tu voudrais lire, si-tu-avais-le-temps. Parfois parce que tu sais ce qu’il y a dedans, parfois juste parce que le titre te plait. Exemple : « La vie devant soi », de Romain Gary. Au hasard.

Les films que tu voudrais voir, si-tu-avais-le-temps.

Les villes que tu voudrais voir, si-tu-avais-le-temps.

Tu ne te dis même plus : « quand-j’aurais-le-temps », tu te dis bien : « si-j’avais-le-temps ».

Ou, dans certains cas, tu te dis même : « avant de mourir ». La crise de la quarantaine, toujours elle, la mid-life crisis. Tu es passé du mauvais côté. Le temps tourne. Vieillir, c’est ne plus avoir le temps. Il te reste de moins en moins de temps. La fin approche, d’une manière ou d’une autre. Tu ne vas plus pouvoir attendre bien longtemps. La patience devient un luxe.

Un jour peut-être tu colleras tes listes dans ce blog. Pourquoi ? Pour rien.

En attendant, tous les jours la vie te bouffe. Et tous les soirs, ou dans quelques moments de relâchement, tu arrives à le mesurer, tu prends des repères, tu vois tout ça partir miette après miette. Te glisser entre les mains.

Et même quand tu arrives à avoir une bulle de temps — comme on dit, une bulle d’oxygène –, elle aussi va te glisser entre les doigts. Tu ne sauras rien en faire, ou presque. Tu n’y arrives plus. Quand un sol est trop sec, un peu de pluie ne le sauvera pas, elle glissera juste à la surface sans l’imprégner.

Et tu te vois, mois après mois, toujours plus moche. Et tu vois la vie toujours plus moche. Et tu vois le monde toujours plus moche.

Mais c’est surtout toi qui est toujours plus moche.

Toujours plus irrécupérable.

Toujours plus impuissant, incapable de reprendre la main.

Tu sens grandir en toi des sentiments mauvais

Tu encaisses de plus en plus mal le mépris des autres. Et tu deviens toi-même à l’occasion de plus en plus méprisant. Ou agressif. Ou juste méchant. Mauvais.

Tu as l’impression que les jeunes te narguent et te méprisent, et tu ne te rends pas compte qu’en toi monte un vrai mépris pour les jeunes.

Tu as l’impression que les femmes t’ignorent et te méprisent, et tu ne te rends pas compte qu’une haine des femmes commence à ronger. Ou plutôt, tu t’en rends compte trop tard, tu t’en rends compte sans savoir comment t’en défaire.

Ce doit être ces jours-là que Belbo a cherché à se rendre compte de ce qui lui arrivait. Mais sans que la sévérité avec laquelle il avait su s’analyser pût le détourner du mal auquel il s’habituait.

Tu es fasciné depuis toujours par les personnages — cyniques, misogynes, froids, lucides, désabusés — de Houellebecq, et tu te rends compte que, si tu n’y fais pas garde, tu vas finir par ressembler à l’un d’entre eux — sans vraiment savoir lequel, peut-être Michel Djerzinski ?

Tu commences à devenir dangereusement familier avec toutes sortes de sentiments toxiques et mauvaises pensées. Le mépris. Le dépit. Le cynisme. La Schadenfreude. L’envie. À force de mal vivre, tu vas devenir méchant.

La vie te rend méchant.

La vie vous rend méchants.

La vie vous a bouffés.

Que va-t-il rester de vous quand la vie aura fini de vous bouffer ?

Que va-t-il rester de toi ?

J’aimerais tellement croire à la résurrection, à la transmigration, à la métamorphose, ou au recyclage. Au retour du printemps.

Bruce Sterling, dans un de ses romans de science-fiction que tu n’as pas lu — tu n’as lu que « The Hacker Crackdown » en juillet 1994, il y a plus de vingt ans, tu t’en souviens comme si c’était hier — a écrit :

Tomorrow composts today.

C’est une formule magnifique.

Mais tout ne repart pas au printemps.

Bonne nuit.

Publicités
Cet article, publié dans mid-life crisis, est tagué , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s