Pourquoi toutes ces interventions, vaines et meurtrières ?

Billet écrit en temps contraint

A quoi servent toutes ces « interventions occidentales » qui se succèdent depuis plusieurs décennies ?

Soyons précis : depuis 25 ans. L’année zéro, en cette matière comme en beaucoup d’autres, c’est 1990.

Le jeudi 2 août 1990, l’Irak de Saddam Hussein envahit le Koweit — en ayant reçu des signaux suggérant que les Etats-Unis laisseraient faire. Mais, l’Union Soviétique étant neutralisée — en attendant d’être volatilisée –, les Etats-Unis ont pu alors mobiliser une coalition de plus d’un demi-million de soldats. Celle-ci, en six semaines de bombardements aériens et cent heures d’opérations terrestres, liquide l’armée irakienne et libére le Koweit. Puis, le président George H. W. Bush a la sagesse de ne pas aller plus loin.

Quelques années auparavant, une telle intervention aurait été inimaginable — des opérations telles que la Grenade en 1983 ou le Panama en 1989 n’ont rien à voir en ampleur et en propagande. Dans les années suivantes, les interventions, plus ou moins inspirées par ce modèle, se banalisent.

Dans les 25 années qui ont suivi 1990, les « interventions occidentales » ont été appelées de diverses manières. Certains les ont appelées « croisades », pour les dénoncer. D’autres ont assumé le mot « croisade ». Le plus souvent, beaucoup ont voulu y coller le mot « humanitaire » : « intervention humanitaire », « guerre humanitaire », « croisade humanitaire ». D’autres ont voulu y coller le mot « droit » : « guerre pour le droit », etc. Ces mots ne sont pas neutres. Ils donnent le ton.

A chaque fois, l’intervention est parée de bons sentiments. Elle est encadrée par une savante propagande, qui revient toujours à ceci : « nous sommes les gentils, et nous allons battre les méchants ». Nous allons apporter l’ordre et la lumière. Nous sommes désintéressés. Nous voulons la paix. Nous allons faire la guerre au nom de la paix. Nous sommes le camp du bien. « L’Empire du Bien », disait le regretté Philippe Muray.

Ces interventions se sont multipliées, mais la plupart se sont terminées en désastre. Balayons rapidement les principales.

L’intervention en Somalie en 1992 n’a rien apporté à ce pays à la dérive.

L’intervention en Bosnie en 1995 a certes mis fin à la guerre en Bosnie, mais n’a pas stabilisé pour autant l’ex-Yougoslavie, semant les germes qui ont justifié l’intervention suivante.

L’intervention en Serbie en 1999 a certes mis fin pour de bon aux guerres en ex-Yougoslavie. Mais, en arrachant de force le Kosovo à la Serbie, elle a peut-être préparé un prochain conflit. Et elle a certainement implanté un Etat hybride et mafieux au cœur des Balkans.

L’intervention en Afghanistan en 2001 n’a même pas permis de capturer Ben Laden — il a été abattu dix ans plus tard au Pakistan –, encore moins de construire un Etat, une nation, ou un Etat-nation. L’Afghanistan aujourd’hui est dans le même triste état que précédemment. Seuls les trafics d’armes et la production d’opium ont vraiment progressé.

L’intervention en Irak en 2003 reste la pire de toutes. Un million de morts pour quoi ? Un dictateur a été abattu. Un régime autoritaire a disparu. Le chaos s’est installé. Des décombres de l’Irak ont surgi diverses lugubres artefacts, le dernier s’appelle Daesh — qui permet de justifier, depuis l’été 2014, une nouvelle intervention.

L’intervention en Libye en 2011 a aussi abattu un dictateur et un régime autoritaire. Personne ne les regrettera. Certes, ce n’était pas ce que demandait la résolution 1973 des Nations-Unis. Mais surtout, cette intervention a plongé le pays dans un chaos durable. Les armes des arsenaux du tyran défunt circulent maintenant un peu partout, et alimentent d’autres foyers de tension — qui permettent de justifier de nouvelles interventions, du Mali au Nigéria.

Et maintenant, nous observons avec stupeur depuis fin 2013 la déstabilisation méthodique de l’Ukraine. Bien entendu, là encore, le bien est en action contre le mal. Les pions des Américains style Porochenko et Iatseniouk sont les gentils, alors que les séparatistes russophones de Crimée, d’Odessa et du Donbass sont les méchants — avec, derrière, le méchant absolu, Vladimir Poutine, sorte de synthèse entre Sauron et Voldemort, et la Russie qui devrait être rebaptisée le NovoMordor. Pour l’instant, cette intervention — car c’est bien une « intervention », sans soldats certes, mais avec toutes sortes d’ « organisations non-gouvernementales » (quelle expression hypocrite !), agents d’influence, conseillers militaires et autres barbouzes — pour l’instant, cette intervention n’a produit que du chaos.

Bref, ces interventions, surtout celles depuis 2001, mènent avec une belle régularité à des désastres.

Alors, pourquoi on continue ?

Parenthèse : Qui est « on » ? Réponse brève : « on », c’est le système centré sur les Etats-Unis d’Amérique, composé des Etats-Unis et de leurs protectorats. De 1966 à 2007, la France a eu un statut ambigü dans ce système. Depuis 2007, son statut est en voie de normalisation accélérée. Fin de la parenthèse.

Pourquoi on continue ?

Les justifications sont un peu toujours les mêmes. Je trouve qu’au fil des années, elles se banalisent, elles s’uniformisent.

On nous dit aussi qu’on n’a pas le choix, qu’on est les agressés, et qu’ils sont les agresseurs, même si tout ça ne se passe pas chez nous.

On nous dit qu’on n’intervient que par réaction, contre des gens qui veulent nous détruire, qui nous haïssent, qui détestent « nos libertés », qui exècrent « notre mode de vie ».

A ce sujet, il faut lire un petit article extrêmement bien écrit de Pascale Casanova sur le site « Les mots sont importants », en date du 21 janvier 2015, intitulé « À propos du « terrorisme » et de la « haine de l’Occident » » :

Pourquoi, par exemple, ne retient-on le plus souvent que l’idée d’une irréductible « différence » religieuse entre « eux » et « nous », et non pas celle, très rationnelle, d’une révolte contre ce que « nous » leur faisons ?

Pourquoi l’hypothèse d’une cohérence proprement politique (intolérable, terrifiante par son implacabilité même, mais qui n’est peut-être que la mesure précise de l’oppression subie collectivement et depuis si longtemps) est-elle constamment déniée ?

Pourquoi ne pas considérer, parmi d’autres possibilités interprétatives, que ces « musulmans radicalisés », comme dit la presse, sont entrés en guerre contre les occupations militaires (en Irak, en Arabie, dans les territoires palestiniens), mais aussi contre les humiliations collectives, les dénis d’existence, les racismes ordinaires, les alliances militaires, le « droit » international, etc. ?

Pourquoi les mots de domination économique et culturelle (et ceux qui vont avec — colonialisme, impérialisme) sont-ils si peu prononcés par ceux qui prétendent à l’interprétation légitime du « terrorisme » ? (…)

Plus profondément parce qu’une très puissante machine à inventer insensiblement un adversaire radicalement différent, unilatéralement caractérisé par sa haine, sa violence, son archaïsme et un mode de pensée brutal, c’est-à-dire prétendument irréconciliable avec le nôtre, s’est mise en marche dans tous les lieux de diffusion de la pensée. Cette machine qui se prétend rationnelle est en réalité un instrument très puissant de conservatisme et d’archaïsme intellectuel et politique. La seule véritable régression est là : dans le refus de considérer l’histoire et surtout l’évidence de la réalité écrasante des rapports de domination sous toutes ses formes.

On nous donne ainsi, souvent, toutes sortes de savantes justifications supposées géopolitiques, religieuses ou ethniques. Il s’agit d’aller rétablir tel équilibre géopolitique, ou de lutter contre tel fanatisme religieux, ou d’empêcher la domination de telle ethnie. Ces justifications résistent rarement longtemps à l’analyse. C’est la poudre aux yeux. Ils ont bon dos, le géopolitique, le religieux, l’ethnique !

La géopolitique, le religieux, l’ethnique sont en général des camouflages pour masquer des problèmes de développement, des problèmes d’inégalités et de misère. Ils permettent de remplacer une gestion économique et sociale par une gestion militaire et propagandiste. C’est plus facile d’envoyer des drones bombarder des supposés méchants, que de prendre les moyens économiques et financiers d’améliorer le niveau de vie de pauvres gens.

Et les interventions continuent.

Au fond, le système dominant contemporain justifie ses interventions impérialistes comme il justifie l’austérité en matière économique : il n’y a pas d’alternative possible ! There is no alternative! TINA!

Et malheur à qui essaie de remettre en question la pertinence des interventions ! La phrase fondatrice de ce siècle a été prononcée le 21 septembre 2001 par George W. Bush :

Either you are with us, or you are with the terrorists.

Et il y a bien peu de grandes voix pour demander un changement de cap.

Dominique de Villepin fait de temps en temps entendre sa voix, comme dans cet article publié le 30 septembre 2014 par Le Monde, sous le titre « Résistons à l’esprit de guerre » — mais qui l’écoute ?

A chaque fois on m’a objecté cet argument : c’est la guerre ou rien. Et même si la guerre ne sert à rien. Pourquoi cette logique aveugle ? Parce que la France ne croit plus en elle-même. Parce qu’elle est comme possédée par le vertige des idées simples. Depuis sept ans, elle a glissé dans un militarisme démocratique et occidentaliste qui traduit son doute sur son avenir et sa vocation. Elle s’enfonce chaque jour davantage dans un esprit de corps expéditionnaire mollettiste qui fleure la IVe République.

Mais le mal est plus large. Il s’est emparé de l’Occident. La guerre contre le terrorisme trahit une vision du monde. C’est la tentation du suicide d’une civilisation souffrant du sentiment de l’impuissance et du déclin, de la peur du monde et des autres et de la conviction de la supériorité morale. L’islamisme est un vertige nihiliste. Le Moyen-Orient traverse une crise de modernisation qui tourmente les identités confessionnelles et nationales. Les solidarités traditionnelles, fragilisées par la colonisation, sont balayées par la mondialisation, le développement, l’émergence des classes moyennes, l’essor des communications, réveillant vieux démons et nouvelles peurs.

J’entends parfois, à la radio, notamment sur RFI, des experts moins connus tels que Gérard Chaliand ou Bertrand Badie, donner de la voix à leur humble échelle.

Je lis parfois, sur le Web, les observations de William Pfaff, vétéran du journalisme américain, un peu marginalisé ces dernières années. Voir ainsi son article en date du 18 février 2015, intitulé « Compulsion to dominate » :

Washington has been obsessed with the Middle East since 1990, because of oil, Israel, and the recognition that the region constitutes the center and dynamism of Islamic religion –even though the majority of the world’s Muslims are in Indonesia, Pakistan, elsewhere in Asia, and in Africa.

Washington, since the fall of the Soviet Union, has been driven by a compulsion to dominate, and not only in the Middle East. This is what most recently inspired the coup in Ukraine: to complete a NATO wall around Russia, and intimidate the government of Vladimir Putin, so as eventually to see to his replacement. It inspired the intervention of Angela Merkel and François Hollande last weekend to block the American program to ship NATO arms to that country in a dangerous effort to intimidate Vladimir Putin. The major countries of Western Europe no longer trust the American government. This may — perhaps must — be taken as a reassuring development, although most Americans don’t yet understand why.

Et les interventions continuent.

Le temps me manque ce soir pour continuer à creuser le sujet.

En conclusion, je voudrais insister sur la continuité de tout cela, au moins apparente.

Un des aspects les plus frappants de l’intervention américaine en cours en Ukraine, pour moi, c’est la personnalité de son pilote à Washington, la sous-secrétaire d’Etat à l’Europe de l’Est, Victoria Nuland. Victoria Nuland est l’épouse de Robert Kagan. Robert Kagan, au début des années 2000s, fut l’un des théoriciens de l’invasion de l’Irak (qui devait être suivie d’une invasion de la Syrie, de l’Iran et d’autres), et de la construction d’un « grand Moyen-Orient » et autres foutaises.

Robert Kagan est resté célèbre pour une formule (titre d’article ou de livre, je ne me rappelle plus), expliquant pourquoi des Européens style Villepin refusaient les guerres qu’il voulait lui, Américain, mener avec enthousiasme :

Americans are from Mars, Europeans are from Venus.

Alors, critiquant ainsi les interventions de l’Empire américain, ne suis-je qu’un Européen de Vénus, décadent et fatigué, pour tout dire « has-been » ?

Je repense aux sentences de Jean-Louis Bourlanges l’été dernier :

Le problème, c’est pas l’Union Européenne. Le problème, c’est la fatigue des Européens en face des responsabilités qui sont les leurs. Cette fatigue, c’est le grand ennemi de notre temps.

Philip K. Dick a écrit, au cœur d’une oeuvre monumentale :

The empire never ended.

Bonne nuit.

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