Se perdre dans la carte de l’Europe

Billet écrit en temps contraint

Je voudrais me perdre dans la carte de l’Europe.

J’aime les cartes. J’ai toujours aimé les cartes en papier, les cartes routières comme les atlas. J’aime aussi les cartes informatiques, et tout particulièrement Google Maps et équivalent — avec cette capacité merveilleuse de changer d’échelle, de passer de l’échelle des avenues à celle des grandes routes, des ruisseaux aux fleuves.

Je pourrais passer des heures dans les cartes. Je voudrais y passer des heures, jusqu’à n’en plus sortir.

Virginia Woolf a écrit quelque chose d’équivalent :

Sometimes I think heaven must be one continuous unexhausted reading.

Ces derniers temps, c’est la carte de l’Europe, plus précisément de l’Europe de l’Est, qui me fascine le plus.

Essayons de faire un petit parcours à travers la carte de l’Europe de l’Est.

On peut partir de Stockholm, une des rares capitales d’Europe que j’ai visitées ces dernières années. J’aurais aimé avoir le temps de retrouver certains lieux de Millenium, notamment le palais caché de Lisbeth Salander, mais ça n’a pas été possible.

J’ai lu — j’ai dévoré les trois tomes de Millenium en 2011. Depuis, j’avais dans l’idée de lire d’autres romans policiers suédois — même si le genre est « à la mode » et je n’aime pas les modes. Récemment, j’ai découvert l’univers de l’inspecteur Kurt Wallander, le personnage principal de Henning Mankell, en Scanie, tout au Sud de la Suède, sur la Mer Baltique. Encore plus récemment, je n’arrive pas à avancer dans « La Princesse des Glaces », de Camilla Lackberg, un peu plus au Nord-Ouest, sur la Mer du Nord. Depuis le début de cette année 2015, je n’arrive plus à lire. Ça reviendra. Ça reviendra forcément.

La Suède est un pays beaucoup plus vaste qu’il n’y parait, et Stockholm est plus excentrée par-rapport au cœur du pays que je ne le croyais. La Suède est entourée, presque cernée par la Baltique.

En face de Stockholm, il y a Saint-Petersbourg. Et puis il y a la Finlande. Et puis il y a les pays baltes, où sont attisés ces derniers temps, de dangereux fantasmes de provocation et d’invasion russes. Les pays baltes, dont le poids à Bruxelles semble démesuré par-rapport à leur richesse et à leur population, ouvrant la voie à deux types d’explication.

Certains voient les pays baltes comme les chevaux de Troie des Etats-Unis — il suffit de lire, par exemple, la biographie de l’actuel président estonien, pour au moins comprendre l’argument. Quel autonomie de pensée pour des pays dont les élites politiques ont passé plus de la moitié de leur vie aux Etats-Unis ? Que disait Donald Rumsfeld, durant le triste hiver 2003 ? Soyons précis, c’était le 22 janvier 2003 :

Now, you’re thinking of Europe as Germany and France. I don’t. I think that’s old Europe. If you look at the entire NATO Europe today, the center of gravity is shifting to the east. And there are a lot of new members.

D’autres, comme Eric Verhaege (né à Liège, alias Lüttich, dont les forts obsédaient à juste titre Helmuth von Moltke), rappellent que les pays baltes, pour une bonne part, c’était jadis la Prusse Orientale. Les terres des chevaliers teutoniques. Donc, dans l’Europe actuelle, des alliés naturels pour la chancelière prussienne qu’est Angela Merkel. Argument suggéré dans divers billets de son blog, dont celui en date du 4 janvier 2015 :

Dans la déconfiture ambiante, deux nouvelles sont passées inaperçues en Europe: un Etat balte est entré dans la zone euro, un autre a pris la présidence de l’Union. Les anciennes terres prussiennes dominent le continent pour six mois critiques.

Il y a dix ans, j’avais hésité à faire un grand voyage dans les pays baltes, ou tout autour de la Baltique. C’était tombé à l’eau. C’est dommage. Aujourd’hui, il ne me reste guère que Google Maps ou de vieux atlas pour rêver. C’est toujours ça.

La carte de l’Europe, ce sont des villes dont les noms changent parfois selon les langues (aux marches de la France : Brussel, Bruxelles, Rijsel, Lille, Lüttich, Liège). Ce sont aussi des villes dont les noms ont parfois changé au fil des siècles. Au bord de la Baltique, Königsberg, la ville d’Emmanuel Kant, est devenue Kaliningrad, du nom d’un président soviétique (qui n’était pas un maréchal). Dantzig, pour laquelle il eut fallu mourir en 1939, est devenue Gdansk, où beaucoup auraient pu mourir en 1981. Et il y en a tellement d’autres. Wilna, Wilno, Vilnius, selon la langue, selon l’époque. Lemberg, Lvov. Stettin, Szcezin.

La carte de l’Europe, ce sont des frontières qui n’ont cessé de bouger au fil des siècles.

Que dire des frontières de la Pologne ? Je suis tombé l’autre jour sur une chouette carte récapitulative des évolutions des frontières de la Pologne et pays assimilés, comme il en existe des dizaines. J’adore. On pourra s’y perdre. On s’y perd. Plus développée, la page Wikipedia intitulée « Evolution territoriale de la Pologne » est superbe. Il y en a d’autres.

La carte de l’Europe, ce sont des fleuves et des rivières. Nul ne peut changer le sens des rivières, mais la signification des rivières historiquement change.

Le Bug (aucun rapport avec l’informatique), cet affluent de la Vistule, qui marque aujourd’hui la frontière entre la Pologne et la Biélorussie, n’a pas toujours été une frontière. Brest-Litovsk, à mi-chemin entre Cracovie et Minsk (prévoir deux jours de voiture), petite ville connue pour le traité germano-soviétique de 1918, n’a pas toujours été une ville frontière.

Mais le Bug était une jeune frontière le 22 juin 1941. « Les Bienveillantes » de Jonathan Littell commencent ainsi :

A la frontière on avait jeté un pont flottant. Tout à côté, vautrées dans les eaux grises du Bug, émergeaient encore les travées gauchies du pont métallique dynamité par les Soviétiques. (…) Je contemplais la grande rivière paresseuse, les petits bois tranquilles de l’autre côté, la cohue sur le pont.

Dans l’un des premiers chapitres des « Somnambules » (« The Sleepwalkers »), Christopher Clark rappelle l’organisation abracadabrantesque de cette construction singulière, entre 1867 et 1918. Le double gouvernement, les ministres communs, les équilibres de pouvoir plus ou moins subtils. Le parlement qui siégeait à Vienne, et où chaque député pouvait parler sans limitation dans la langue de son choix, alors qu’il n’existait aucun moyen de traduction instantané, comme maintenant à Bruxelles ou à Strasbourg — et tant pis pour les collègues qui ne comprenaient pas.

L’Autriche-Hongrie est-il le modèle inconscient de l’Union Européenne de maintenant — fournissant une idée du destin qui attend cette construction brinquebalante et torturée ? Christopher Clark cite le journal de Sigmund Freud, qui s’y connaissait en matière d’inconscient, à la date fatidique du mardi 28 juillet 1914 :

For the first time in thirty years, I feel myself to be an Austrian, and feel like giving this not very hopeful empire another chance. All my libido is dedicated to Austria-Hungary.

Où passaient les frontières, extérieures et intérieures, de l’Autriche-Hongrie ? Savoir placer ces frontières permet de comprendre beaucoup de choses au présent et au passé de la moitié de l’Europe.  Typiquement, Cracovie, deuxième ville de Pologne, aux confins de la Silésie et de la Galicie, était-elle en Russie ou en Autriche-Hongrie ? Indice : Lénine séjournait à Cracovie en juillet 1914, hors de portée de la police politique du Tsar, donc c’était en Autriche-Hongrie. Varsovie était en Russie, et Breslau (aujourd’aui Wroclaw) était en Allemagne.

Que dire des régions de l’Ouest de l’Ukraine contemporaine ? Vu de Bruxelles, ce sont des terres infiniment européennes ; vu de Moscou, ce sont des viviers de néo-nazis, à commencer par Tchernivtsi, la ville natale du Premier Ministre Arseni Iatseniouk (mais aussi de la bimbo hollywoodienne dénommée Mila Kunis).

Avant 1914, la Bukovine (capitale Tchernivtsi) et la Galicie (capitale Lvov) étaient les marches orientales de l’Autriche-Hongrie, de l’autre côté des Carpathes. Une très belle carte de l’atlas Rand McNally de 1897, disponible sur Wikimedia, adjoint à la Galicie, la Lodomérie, le Grand-Duché de Cracovie, et les Duchés d’Auschwitz et de Zator. Je ne savais pas qu’Auschwitz était une capitale ducale au XIXème siècle. On en apprend tous les jours.

D’une certaine manière — et c’est une des idées que j’avais retenue « des Bienveillantes » — la Galicie, corridor ouest-est entre les Carpates au Sud et les immenses régions marécageuses du Pripet au Nord, est la voie naturelle d’expansion de l’Allemagne vers la Mer Noire. L’équivalent terrestre, pour l’Allemagne encerclée et débordante de vitalité, des voies maritimes empruntées par l’Angleterre et la France vers leurs colonies respectives.

Dans son livre « 1914 – 2014 », Jean-Pierre Chevènement cite l’une des idéologues du pangermanisme à l’apogée du Deuxième Reich, un dénommé Paul de Lagarde (nom plus prussien qu’il n’y parait), dans un écrit daté de 1881 :

Il faut créer une Europe centrale qui garantira la paix à tout le continent à partir du moment où on aura écarté de la Mer Noire les Russes, et conquis pour la colonisation allemande les larges espaces à l’Est. Nous ne pouvons pas déchaîner ex abrupto la guerre qui devra constituer cette Europe centrale. Tout ce que nous pouvons faire, c’est habituer le peuple allemand à penser que cette guerre viendra.

Peut-on comprendre la situation actuelle dans l’ensemble de l’Ukraine en faisant l’impasse sur l’Histoire et la géographie de l’ouest de l’Ukraine ?

Que dire de la ville de Lvov, jadis appelée Lemberg, située presque sur le seuil entre le bassin versant de la Vistule (Mer Baltique) et celui du Dniestr (Mer Noire) — ou, si l’on peut dire, entre une pointe avancée du monde germanique et une pointe avancée du monde slave ?

Il faudrait que je relise « Les Bienveillantes », décidément. Et il y a d’autres livres à lire.

De Lvov à Kiev, capitale de l’Ukraine contemporaine : 540 kilomètres — 6h40 par la route selon Google Maps.

De Kiev à Donetsk, désormais capitale de la « République Populaire de Donetsk » : 700 kilomètres — 9h15 par la route selon Google Maps.

Les bavards style BHL qui proclament l’unité incontestable de l’Ukraine actuelle, et l’inflexibilité des frontières qu’ils croient héritées de la Deuxième Guerre Mondiale, se rendent-ils compte que l’Ukraine est plus étirée que la France — ou que l’Allemagne — et bien plus diverse ?

Qu’il y a bien plus loin de Lvov à Donetsk que d’Arras à Marseille (c’est-à-dire des Bouches-du-Nord aux Bouches-du-Rhône, comme on disait du temps de Guy Mollet et Gaston Defferre) ? Ou bien plus que de Munich à Berlin (de la Bavière à la Prusse), ou de Francfort-sur-le-Main à Berlin (de la Confédération du Rhin à la Prusse) pour reprendre les diverses réflexions d’Eric Verhaege ?

Si on voulait continuer la promenade, commencée à Stockholm, et descendre jusqu’à la Mer Noire, il faudrait aussi comprendre la Moldavie, coincée entre la Roumanie et l’Ukraine, entre le Prout et le Dniestr, mais aussi la Transnistrie. Il faudrait comprendre Odessa. Il faudrait remonter — ou redescendre — jusqu’à Byzance, la deuxième Rome, intercalée entre la première Rome (qui est toujours Rome elle-même), et la troisième Rome (qui est Moscou).

Mais le temps manque, c’est un billet écrit en temps contraint, et minuit va bientôt sonner.

Je voudrais me perdre dans la carte de l’Europe.

Demain matin, il n’y a aucune chance que je me perde dans le plan du métro parisien.

Bonne nuit.

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