La vie sous anesthésiant

Billet écrit en temps contraint

Il y a bien longtemps, on m’a expliqué l’utilité théorique d’un médicament antidépresseur par une analogie avec un agent anesthésique.

L’anesthésiant ne guérit pas la maladie, mais il rend possible son traitement.

L’anesthésiant atténue la douleur, il ne traite pas les causes de la souffrance.

L’anesthésiant atténue la douleur, pour permettre d’opérer — au sens d’une opération chirurgical, au sens large : réparer, remettre en place, nettoyer, cautériser, remplacer, toiletter, etc. L’anesthésiant arrête ou atténue les douleurs, celle causée par la maladie et celle causée par l’opération. Une fois l’opération terminée, on referme. La douleur de la maladie peut revenir brièvement, une période de rééducation ou d’adaptation ou de transition sera peut-être nécessaire. Mais la cause première, la « cause racine » comme on dit parfois maintenant, en croyant traduire « root cause », la cause de la cause — la cause profonde est supposée résolue. Et le reste va suivre. Et la maladie va s’éteindre.

L’analogie entre antidépresseur et anesthésiant suggère donc d’abord la notion d’opération.

La prise d’un antidépresseur doit accompagner une opération, un travail sur soi, pour identifier la cause profonde — si elle n’est pas déjà connue –, et surtout traiter et résoudre la cause profonde. Dans la plupart des cas, cette opération s’appellera une psychothérapie. Elle a un début, elle devra avoir une fin — comme une opération chirurgicale. On ouvre, et, quand on a fini, on referme.

L’analogie suggère aussi que le prise de l’antidépresseur, comme l’opération elle-même doit avoir une durée courte.

L’échelle de temps considérée peut varier — mois, trimestres, années. La perception du temps est elle-même liée à l’espérance de vie — plus précisément, à l’espérance de vie en meilleure santé : pour faire court, à 30 ans, il vous reste 50 ans à vivre mieux, une année prise sur ces 50, c’est 2% du temps restant ; à 60 ans, il vous reste 20 ans à vivre mieux, une année prise sur ces 20, c’est 5% du temps restant.

Mais dans tous les cas, l’idée est qu’à un moment on va pouvoir se passer de l’anesthésiant, ne serait-ce que parce que l’anesthésiant est dangereux à doses prolongées, bousille tel ou tel organe, fatigue l’organisme, réduit l’espérance de vie, a toutes sortes d’effets secondaires indésirables, etc.

Dans tous les cas, l’idée est de pouvoir, après une période temporaire, reprendre une vie sans anesthésiant — sans « béquille chimique » ou sans « camisole chimique », selon le point de vue.

Dans tous les cas, il n’est pas question que ce soit permanent.

Et en pratique ?

Combien de milliers de personnes, dans ce pays, prennent des antidépresseurs — ou substances assimilées, calmants, sédatifs, psychotropes, etc — sans limitation de temps ? Depuis des années, et pour des années encore, et vraisemblablement « ad vitam aeternam », comme on disait jadis, pour l’éternité, pour toujours, jusqu’à ce que la mort ne nous sépare ?

Dans certains cas, ça n’est pas par choix. C’est faute de mieux. C’est parce qu’ils ne peuvent plus vivre sans cela. Parce qu’ils ne sauraient plus vivre sans cela. Parce qu’ils ont renoncé à vivre autrement. La maladie, la cause de la souffrance, la cause de la cause, tout cela est hors de leur portée. Ils ne s’en débarrasseront jamais. Ils ont essayé, ils n’y sont pas arrivés, ils ont peut-être essayé maintes fois, mais la chose était trop forte, trop dure ou trop loin.

Dans d’autres cas, c’est par choix.

Combien de milliers de gens ne voient leur médecin prescripteur que comme un « dealer » ?

Ils ont une idée, plus ou moins précise, de la cause profonde de ce qui les ronge, mais ils ont décidé qu’ils n’agiront pas dessus. Ou qu’ils ne peuvent pas. Qu’ils ne se battront pas. Qu’ils doivent s’en accommoder. Qu’ils doivent s’adapter. Vivre avec. Bref, que tout ce qu’il leur faut, c’est leur dose régulière d’anesthésiant pour masquer la douleur.

Au fond, l’anesthésiant mental n’est qu’un produit dopant comme un autre. Les frontières sont tellement floues — entre produits dopants et médicaments, produits légaux et illégaux, produits naturels et produits artificiels, produit normal et produit pas normal. Alors pourquoi s’en priver — tant qu’il y a un « dealer » compatissant ?

Tout dans l’idéologie dominante contemporaine pousse l’individu à un tel choix cynique.

Soit la cause profonde du mal-être est dans l’individu — dans ce cas, honte à cet individu, honte à ce malade, honte à ce déviant, honte à ce faible, honte à ce terroriste ! Cachez ça tout de suite, qu’importe ce qu’il vous en coûtera, qu’importe le moyen, qu’importent les effets secondaires … sinon vous disparaîtrez !

Qu’est-ce que vous êtes venus foutre sur Terre, nom de Dieu ? Vous n’avez pas honte d’exister ? (…) Salauds de pauvres !

Soit la cause profonde du mal-être est dans le système — économique, social, financier, politique — dans ce cas, n’oubliez pas qu’il n’y a pas d’alternative. TINA. There is no alternative. Le système contemporain ne peut être ni renversé, ni modifié, ni amendé, tenez vous le pour dit. Il n’y a rien à négocier. Vous devez vivre avec. Vous devez être flexible. Vous devez être adaptable. Vous devez vous adapter. Marche ou crève.

We don’t change our policy according to elections.

Ajoutons aussi l’importance de la facilité. Le côté pratique. C’est moderne, c’est pratique, c’est cool ! « C’est pratique », comme disait Florence Foresti dans son sketch sur le matériel moderne de puériculture. « I Pledge Allegiance to the United States of Convenience » , comme ironisait il y a quelques années Bruce Schneier, expert en sécurité informatique. Il faut que tout soit pratique !

Donc, c’est pratique, d’avaler quelques comprimés. C’est facile. Et puis ça assure des flux financiers pour les actionnaires des multinationales de la chimie (qu’on ose encore appeler « laboratoires pharmaceutiques », on salit ces mots). Et au fond, ça ne coûte pas si cher que ça, puisque c’est in fine un processus industriel et massifié.

Alors que, penser, parler avec un psychothérapeute ou assimilé (psychologue, curé, coach, voyant, confident, ami, etc), écouter, échanger, creuser, quel gâchis ! C’est pas pratique. C’est pas facile. Ça n’assure guère de flux financiers capitalistes. C’est pas industrialisable. C’est pas massifiable. Ça prend du temps. Et le temps c’est de l’argent. On n’a pas le temps. Il faut que ça aille vite. Allez, hop, hop, prends ton truc et passe à autre chose !

Bref, dans ce merveilleux monde contemporain où l’individu est tenu d’être parfait, et où les expressions de souffrance sont à peine tolérées, combien de millions de personnes prennent de manière permanente ce qui ne devrait être que temporaire ?

Combien de millions de vies sous anesthésiants ?

Nous n’en sommes pas encore au Meilleur des Mondes formalisé en 1931 par Aldous Huxley, avec son « soma » omniprésent, polyvalent et permanent, mais nous sommes décidément en bonne voie.

Et si jamais, par quelque malchance, il se produisait d’une façon ou d’une autre quelque chose de désagréable, eh bien, il y a toujours le soma qui vous permet de prendre un congé, de vous évader de la réalité. Et il y a toujours le soma pour calmer votre colère, pour vous réconcilier avec vos ennemis, pour vous rendre patient et vous aider à supporter les ennuis. Autrefois, on ne pouvait accomplir ces choses-là qu’en faisant un gros effort et après des années d’entraînement moral pénible. A présent, on avale deux ou trois comprimés d’un demi-gramme, et voilà. Tout le monde peut être vertueux, à présent. On peut porter sur soi, en flacon, au moins la moitié de sa moralité. Le christianisme sans larmes, voilà ce qu’est le soma.

Bonne nuit.

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