La tentation du Front National

Ce billet a été médité depuis des mois. Je pensais initialement l’intituler « On finira tous au Front National ». Son but n’est pas de choquer. Il est d’expliquer, quitte à forcer un peu le trait ici et là.

Il y a exactement 29 ans, le 16 mars 1986, étaient élus 35 députés Front National — scrutin proportionnel départemental.

Je n’ai jamais voté pour le Front National, et je pense que je ne voterai jamais pour le Front National.

Pendant très longtemps, mon opinion sur le Front National a tenu dans cette phrase d’un personnage de Michel Houellebecq, dans « Les Particules Elementaires » en 1997 :

J’aurais pu adhérer au Front national, mais à quoi bon manger de la choucroute avec des cons ?

Mais on est en 2015. François Bayrou a échoué à faire émerger un grand parti centriste. Jean-Luc Mélenchon a échoué à faire émerger un grand parti de gauche. Nicolas Dupont-Aignan, François Asselineau, et quelques autres, sont juste de sympathiques inconnus. Jean-Pierre Chevènement est mort depuis un certain temps. C’est déplorable, mais c’est comme ça. La vie politique française se résume, pour paraphraser Frédéric Lordon, à la droite, la droite et la droite — plus précisément, la droite-extrême (FN), la droite décomplexée (UMP) et la droite complexée (PS). C’est déplorable, mais c’est comme ça.

On est en 2015, dans un monde de bruit et de fureur, un monde qui fonctionne en UBM (Unité de Bruit Médiatique), il faut être audible, et seules les trois droites sont audibles.

On est en 2015, et on se fait facilement traiter de « rouge-brun » en 2015. Sur son site « Arrêts sur Images », en date du 6 mars 2015, Daniel Schneidermann a méticuleusement décrypté comment il s’est fait traiter de « rouge-brun » par l’inénarrable Jean Quatremer, ce petit employé de banque bruxellois qui se prétend journaliste dans un journal de gauche :

A propos de la vente par l’Etat de 3,96% de Safran, je résume donc les arguments (…) je préfère voir un certain nombre d’entreprises stratégiques entre les mains de l’Etat, plutôt qu’entre celles du privé. C’est mon opinion de citoyen, chacun a le droit d’en avoir une autre. (…) Ce que [Quatremer] me reproche, c’est d’avoir cité Florian Philippot, comme seul responsable politique français à avoir critiqué cette cession. Alors précisons les choses, puisque Quatremer en a visiblement besoin : si je relève que Philippot est le seul à avoir à ce jour réagi, j’en suis, en citoyen, désespéré. Comme je suis désespéré à chaque fois que sur un sujet ou un autre je me sens « exprimé » par le seul FN (…)

On est en 2015, et ce pays est bien planté. Que faire ?

Que faire quand le Front National semble être la seule voix qui constate l’échec de l’euro ?

Que faire quand il est la seule voix qui parle ouvertement de préparer la dissolution en bonne ordre de la zone euro, avant qu’il ne soit trop tard ?

La zone euro n’est pas, n’a jamais été et ne sera jamais une « zone monétaire optimale ». Elle ne se remettra jamais de ses vices de conception (Maastricht 1991, Amsterdam 1997), aggravée des erreurs dramatiques de 2010 (Trichet, Merkel, Sarkozy, Barroso, Rehn). C’est trop tard. C’est moche, mais c’est comme ça.

Très nombreux sont les observateurs qui ont diagnostiqué cet échec. D’Alain Cotta à François Heisbourg, la plupart n’ont rien à voir avec le Front National.

Nombreux aussi désormais sont les observateurs qui décrivent comment organiser proprement la dissolution de la zone euro. Voir par exemple divers billets de Jacques Sapir — et voir aussi comment il refuse vigoureusement toute assimilation au Front National.

Seulement voila, in fine, si la politique française se ramène à la « bande des trois », s’il faut choisir entre « les trois droites », la tentation ne sera-t-elle pas de choisir la seule qui propose franchement de liquider l’euro avant qu’il ne s’effondre sur l’Europe ? Comment éviter cette tentation ? Que faire ?

Que faire quand le Front National semble être la seule voix qui dénonce l’alignement de la France sur les directives impérialistes venues de Washington ?

Nicolas Sarkozy a réintégré la France dans l’OTAN, François Hollande l’y maintient, au moment même où l’OTAN ne semble plus être qu’une alliance agressive et belliciste, en Ukraine et ailleurs ? Nicolas Sarkozy affichait volontiers son américanophilie de pacotille, son goût pour les feuilletons américains débiles et les T-Shirts NYPD, et son anglais à deux balles. François Hollande, en bon ex-« young leader » docile, se précipite maladroitement au secours de l’offensive avortée contre la Syrie ou pour une ratification aveugle et accélérée du traité de soumission économique et financière appelé TTIP. Que faire si on ne veut pas de tout ça ?

Que faire quand le Front National semble être la seule voix qui réclame un changement substantiel de politique économique ?

Quand il est le seul à exiger que les intérêts de la nation, de l’Etat, du pays soient pris en compte dans les choix économiques — et pas simplement des intérêts financiers ?

Pourquoi cet acharnement à continuer ces politiques qui depuis dix, vingt, trente ans (1976 ? 1983 ? 1993 ? 2002 ?) ont mené au démantèlement de la base industrielle de ce pays, à la ruine de régions entières, au déclassement de millions de travailleurs, et à la liquidation des clefs de son indépendance stratégique ?

Le dernier exemple en date est la prise de contrôle d’Alstom par General Electric. Comme l’a constaté Jean-Michel Quatrepoint dans Le Figaro en date du 5 janvier 2015 (entretien saisissant à lire en entier) :

Le drame de l’appareil d’Etat c’est qu’il est dirigé par Bercy où la fibre industrielle a pratiquement disparu. Soit nous avons des politiques qui ne connaissent l’activité économique qu’à travers le prisme des collectivités locales soit nous avons de jeunes technocrates formés, imprégnés par la mentalité de banquier d’affaires . Un bref passage par Rothschild ou Lazard n’est pas forcément un gage de compétences en industrie…

(…) il y a un lien direct entre la désindustrialisation de la France, son déficit abyssal du commerce extérieur, sa perte d’influence dans le monde, la lente attrition des emplois qualifiés et les désastres industriels à répétition que notre pays a connu depuis vingt ans. De Péchiney à Arcelor, en passant par Bull, Alcatel, la Générale de Radiologie et aujourd’hui Alstom, la liste est longue de nos fleurons industriels qui ont été purement et simplement liquidés par l’absence de vision stratégique de la classe politique et de la haute administration, par la cupidité et l’incompétence de certains dirigeants d’entreprise qui ont fait passer leurs intérêts personnels avant ceux de la collectivité. Oui, il y a bien une corrélation entre l’étrange défaite de 1940, qui vit en quelques semaines l’effondrement de notre pays et celle, plus insidieuse et plus longue, qui voit le délitement de notre appareil industriel.

A Bercy, le banquier d’affaires Emmanuel Macron (PS courant Rothschild) agit exactement comme aurait agit l’avocate d’affaires Christine Lagarde (UMP tendance Baker & McKenzie). Alors que faire ?

Pourquoi s’acharnent-ils à continuer des politiques qui n’enrichissent qu’une petite caste, aux dépens du pays ? Pourquoi s’entêter sur des paris perdus des années 1990s ? Pourquoi nient-ils jusqu’à la possibilité d’une alternative ? Comment en sont-ils tous arrivés à n’être que des clones lugubres de Margaret Thatcher — There is no alternative, TINA, TINA, TINA ! Et maintenant, les voilà qui participent de toutes leurs forces, Michel Sapin et Pierre Moscovici en tête, au sabotage de tout ce qui pourrait ressembler à une alternative — l’expérience de Syriza depuis quelques semaines en Grèce, en attendant peut-être celle de Podemos, dans quelques mois en Espagne ?

Que faire quand, par pur calcul tactique, un pouvoir exécutif aux abois promeut le Front National comme son principal adversaire ? Le seul et unique espoir en 2017 du candidat de la droite complexée (PS) est de devancer au premier tour d’une courte tête des candidats de droite décomplexée divisés (UMP), pour être élu assez largement au deuxième tour contre le candidat de droite extrême (FN). Comme Chirac en 2002. Point final. Ils n’ont rien d’autre en tête.

Que faire quand le Front National semble être la seule voix qui constate la trahison des élites ?

Ou, plus précisément, la forme contemporaine de la très classique « trahison des élites » — cette situation où il n’y a plus d’élites que les élites de l’argent. La généralisation de ce que j’appelle « la mentalité HEC ». Il n’y a pas d’intérêt général, il n’y a que des intérêts particuliers. Tout est à vendre, tout peut être liquidé, tout s’achète, tout se vend, tout sera liquidé, tout doit partir. Les « élites économiques » — et les « élites politiques » qu’elles ont contaminées (sinon corrompues) — ne se reconnaissent plus aucune responsabilité envers le pays, aucune devoir envers le peuple, aucune dette envers la nation. Elles se pensent « globalized », « offshore », « hors sol », internationales, apatrides, fluides comme l’air — et surtout préoccupées de placer leurs magots le plus loin possible de tous ces salauds de pauvres restés accrochés au sol.

Pourquoi n’y a-t-il plus d’hommes d’Etat ? Des hommes d’Etat — des individus capables d’incarner l’Etat, dans toute sa dureté, sa froideur, voire sa monstruosité (ne jamais oublier Nietzsche : « L’Etat est le plus froid de tous les monstres froids. ») — tout autant que dans son sens du long-terme, de l’Histoire et de la géographie ?

Que faire quand le Front National semble être la seule voix qui, au niveau du pays, résiste aux chantages à la modernité ? De la même manière que, au niveau du continent, ce rôle revient très paradoxalement au président Poutine ?

Comment la prophétie prêtée à François Mitterrand en 1995 a-t-elle pu devenir à ce point réelle ?

Je suis le dernier des grands présidents. Après moi, il n’y aura plus que des comptables !

Bref, je suis certain que je ne voterai pas pour le Front National aux élections départementales de ce mois de mars 2015. Je voudrais bien pouvoir écrire que je ne voterai jamais pour le Front National, mais l’expérience m’a appris à me méfier des promesses éternelles, il ne faut jamais dire jamais, on ne sait pas ce que l’avenir apporte et ce qu’on peut devenir.

Je ne veux pas voter pour le Front National.

Mais je comprends que, en toute bonne foi, des millions de gens puissent l’envisager, pas par racisme, xénophobie, beaufitude, méchanceté, fanatisme religieux, homophobie, vengeance ou dépit. Juste pour une certaine idée de la France. Juste pour une certaine idée positive, noble, voire même romantique, disons-le clairement, de la République, de l’Europe et du monde !

Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour
Pardonne-nous nos offenses
Comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés
Et ne nous soumets pas à la tentation
Mais délivre-nous du mal

Bonne nuit.

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Un commentaire pour La tentation du Front National

  1. Sana dit :

    La proximité idéologique entre PS et UMP est un bon exemple d’application de la loi de Hotelling : le PS se déplace vers la droite pour capter la part de marché au centre, tout en pariant sur la constance des électeurs les plus à gauche à toujours voter PS au deuxième tour.
    Cela explique également pourquoi ceux qui se disent centristes (ni à gauche du PS, ni à droite de l’UMP) n’ont pas de visibilité dans l’espace quasi-nul entre les deux. Cette situation a aussi pour effet de valider la réalité du fameux slogan « UMPS » et donc de crédibiliser le FN.

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