Les objets connectés et la santé de machines

La propagande concernant les « objets connectés » bat son plein.

Et, en particulier, la propagande concernant les progrès formidables que les « objets connectés » vont apporter dans le domaine de la santé. Cette propagande m’écoeure un peu plus chaque jour. Je finirai par m’y habituer — on s’habitue à tout –, mais, en attendant, je vais essayer d’expliquer pourquoi elle m’écœure.

Les « objets connectés » — en anglais, « the Internet of Things », en abrégé « IoT » — c’est l’idée que toutes sortes d’objets vont être désormais équipés d’un petit système informatique et d’un peu de connectivité, pour être en permanence actifs et connectés, via Internet, à des systèmes informatiques centraux.

L’archétype de l’ « objet connecté » est bien connu : c’est le smartphone. Au-delà de ce totem visible, tous les objets vont y passer, certains y sont déjà sans qu’on le sache (vous n’imaginez tout ce que votre voiture transmet sur vous), et dans la plupart des cas d’ailleurs, cela se fera sans que les utilisateurs ne soient au courant (c’est pour votre bien !). Electroménager, jouets, vêtements, tout va y passer. Il n’y a qu’à lire la presse spécialisée pour trouver des exemples. La miniaturisation, la possibilité de faire tenir un petit système informatique à peu près n’importe où, et d’obtenir de la connectivité informatique à peu près n’importe quand, vont permettre à tout objet de devenir un « objet connecté ». Puisqu’on peut le faire, on va le faire !

Et l’un des grands marchés identifiés pour les « objets connectés », c’est la santé.

Certaines choses viennent de loin. Il faudrait typiquement relire des vieux textes de Jacques Attali, qui, dès les années 1980s, quand il parlait d’objets nomades. J’ai retrouvé ce soir mon vénérable exemplaire de « Lignes d’Horizon », publié en 1990, acquis à l’été 1990, alors qu’il était encore le sherpa de François Mitterrand. Troisième des quatre chapîtres : « Les objets nomades ». 1990. Je lis, page 153 :

Un jour, chacun portera au poignet un appareil enregistrant en permanence l’état de son cœur, sa tension artérielle, son taux de cholestérol, etc. D’autres appareils portatifs ou greffés mesureront de même d’autres paramètres de la santé.

Le désir de se connaître, l’angoisse devant la maladie, l’accoutumance aux écrans et aux images, la méfiance croissance envers les thérapeutes, la foi en l’infaillibilité des objets nomades ouvriront à ceux-ci d’énormes marchés.

De nos jours, Apple montre la voie. L’application « Santé », livrée avec iOS 8, ne peut être ni arrêtée, ni désinstallée. Même pas pour économiser la batterie, ou libérer de la place. Impossible. Elle fonctionne en permanence, que l’utilisateur le veuille ou non. En permanence, elle compte le nombre de pas que fait l’utilisateur, le nombre d’étages qu’il monte, et peut-être d’autres choses — données captées grâce au GPS et au gyroscope de l’objet. Tout est prêt pour livrer les données déjà collectées à un serveur central, et pour en collecter d’autres, le jour où il y aura les capteurs nécessaires pour de nouvelles données — rythme cardiaque, glycémie, tension, etc.

Il faut lire la notice en français sur le site d’Apple pour cette application « Santé ».

La nouvelle app Santé affiche un tableau de bord très lisible des données concernant votre santé et votre forme physique. Et nous avons créé un nouvel outil pour développeurs intitulé HealthKit, qui permet à toutes vos apps forme et santé d’unir leurs talents pour se mettre à votre service. Et si nous étions à l’aube d’une révolution dans la santé ?

Evidemment, Apple jure la main sur le cœur que ces données sont chiffrées, confidentielles, ne circuleront pas n’importe comment et n’arriveront pas chez n’importe qui. Il suffit de faire confiance à Apple et à ses partenaires. Comme il suffit de faire confiance aux autres GAFAs (Google, Amazon et Facebook), et à leurs confrères !

Vous avez confiance ? Moi, je n’ai pas confiance !

Comment peut-on faire confiance à ces « objets connectés », quand on y réfléchit un peu ?

C’est bien simple : on n’aura pas le choix. Et il vaudra mieux ne pas penser. Ne pensez pas ! Ne réfléchissez pas !

L’application « Santé » de iOS 8 ne peut être ni désinstallée, ni arrêtée. Le ton est donné. Le leader a montré la voie. Les concurrents s’en réclameront. Malheur à qui ne suivra pas.

Les objets connectés, de l’informatique très faillible

En tant qu’informaticien aguerri, je vois bien ce qu’il y a derrière la vitrine, d’un point de vue purement technique.

Les objets connectés, ce seront des bouts de logiciels vite conçus, vite développés, vite testés, vite mis sur le marché. Autrement dit : mal conçus, mal développés, mal testés, mal déployés. Quick-and-dirty. Ship it. Fast. Quick. Faut aller vite, faut vendre, faut exciter les analystes et les investisseurs, faut être les premiers, faut occuper le terrain. Il faut vendre. A tout prix. N’importe quoi. N’importe comment.

Ces dernières années, même Apple, traditionnellement au-dessus de la moyenne en matière d’assurance qualité et de contrôle de qualité, semble avoir accumulé suffisamment de problèmes pour que, malgré sa puissance de feu médiatique, ces problèmes se voient. Avec Microsoft, on est habitués, mais avec Apple, moins. C’est que même pour Apple, la pression vers le quick-and-dirty est intense. Voir par exemple un article détaillé de Jean-Louis Gassée, sur son blog Monday Note, en date du 18 janvier 2015.

Alors, rien de bien nouveau à attendre avec les « objets connectés » : ce sont, ce seront, des systèmes informatiques truffés de bugs.

Parenthèse : j’utilise le mot « bug » pour faire simple — en sachant bien que, selon les contextes, je pourrais utiliser « anomalie », « dysfonctionnement », « défaut », « défaillance ». Essayons de faire simple. Le Bug est aussi une rivière d’Europe de l’Est. Fin de la parenthèse.

De nos jours, les problèmes de qualité les plus dramatiques sont les problèmes de sécurité. Une « faille de sécurité » dans un système informatique, c’est avant tout un bug pas corrigé — et souvent pas détecté. C’est que ça prend du temps, de tester, de réfléchir, de penser. La sécurité, ça prend du temps. Et le temps c’est de l’argent. Faut aller vite. Faut mettre sur le marché. Faut que ça sorte. Allez, vite, on traîne pas !

Donc, rien de bien nouveau à attendre avec les « objets connectés » : ils sont, ils seront, truffés de failles de sécurité.

Et bien sûr, la mise sur le marché des objets connectés, à marche forcée, au son du tambour du marketing, se fera sans la moindre réflexion de fond, sans la moindre anticipation des conséquences sociales ou humaines, et sans le moindre petit début de commencement d’éthique. Ça prend du temps. Ça prend de la place. Ça rapporte rien. Bref, comme on dit maintenant : OSEF (On s’en fout) !

Là encore, rien de bien nouveau. Pour paraphraser Clausewitz : les objets connectés, c’est la continuation de l’informatique par d’autres moyens.

Les objets connectés, des mouchards pour des gens intéressés

De manière très intéressante, les assureurs sont les premiers à ne pas cacher leur appétit pour les objets connectés et les données liées à la santé. Les assureurs — les compagnies d’assurance, entreprises commerciales multinationales décomplexées à but extrêmement lucratif — que je soupçonne d’être déjà les premiers clients de Facebook, sont aussi les premiers « vrais » clients des objets connectés. Ils sont en pointe dans la propagande visant à convaincre le grand public que les objets connectés sont bons pour leur santé.

Il faut lire les articles de Guillaume Champeau dans Numérama, par exemple celui daté du 22 août 2014, intitulé « Apple approche les mutuelles pour divulguer le comportement des assurés » :

L’objectif premier est d’alerter l’utilisateur en cas d’anomalie (par exemple de l’imminence d’un malaise cardiaque), ou de permettre aux professionnels de santé d’avoir un historique et un bilan médical extrêmement précis, ainsi que des données statistiques basées sur un immense échantillon de la population, pour savoir quelle approche curative est la mieux adaptée au métabolisme et à l’ADN de chaque patient.

Mais le but mercantile est aussi et surtout de permettre aux assurances de surveiller le comportement des assurés avec la remontée d’informations permise par Health et l’API HealthKit, afin de réaliser des contrats d’assurance sur mesure, orwélliens. Ils pourront prévoir que les remboursements de frais médicaux sont exclus par exemple si l’utilisateur ne marche pas plus de 30 mn par jour, s’il fume, s’il boit, s’il ne mange pas assez de légumes ou s’il a couru alors que son docteur le déconseillait formellement. De façon plus pernicieuse, mais avec au final le même résultat, des réductions de prix pourront être accordées à ceux qui respectent un certain nombre d’engagements de comportement, et qui en apportent la preuve grâce aux capteurs qu’ils portent (par exemple avec la future iWatch, qui pourrait être un véritable laboratoire médical portatif).

L’enfer est pavé de bonnes intentions. Les assureurs officiellement veulent mieux gérer les risques, favoriser des comportements vertueux, encourager des bonnes pratiques (traduction de l’expression américaine « Best Practices »). En pratique, les objets connectés vont leur permettre de limiter leurs garanties en cas de pépin, justifier des futurs refus de prise en charge, et d’organiser des très lucratives augmentations de tarifs ciblés et individualisées. Vous pensez que je suis paranoïaque, qu’il faut faire confiance aux assureurs ? Eh bien, non, je n’ai pas confiance dans les compagnies d’assurances !

Et il n’y a pas que les compagnies d’assurance.

Lire par exemple l’article de Philippe Vion-Dury, sur Slate le 18 février 2015, intitulé « Big Boss is watching you: votre patron va adorer les objets connectés » :

La «soft surveillance» pose surtout des problèmes de vie privée. Illustration: en mars 2014, une employée de la firme pharmaceutique CVS a déposé plainte contre son employeur après que celui-ci avait exigé sous peine d’amende, dans le cadre de son programme de bien-être, qu’elle communique son poids et son niveau d’activité sexuelle. (…)

Le marché américain a ouvert grands les bras à la «soft surveillance». La moitié des entreprises comptant plus de 50 employés ont des programmes de bien-être, et la popularité des objets connectés devrait rapidement rendre ceux-ci particulièrement invasifs. La législation encadre très peu ces pratiques, autorisant par exemple un employeur à poursuivre en justice un employé pour «vol de temps».

Ou lire encore Guillaume Champeau, dans un autre article de Numerama, daté du 6 janvier 2015, intitulé « Qui d’Apple ou Google saura quand vous faites l’amour ? » :

Les rapports sexuels portent une signature caractéristique qui permet de savoir facilement, en analysant les courbes de pulsations des individus, s’ils font l’amour, quel jour, à quelle heure et pendant combien de temps. Voire avec qui, si des courbes sont synchronisées dans un même rayon géographique. (…)

Pendant que l’utilisateur voit le nombre de pas qu’il a effectués chaque jour, ou regarde sa courbe de pulsations pour vérifier qu’il n’a pas frôlé l’infarctus dans la journée, les prestataires (…) peuvent en tirer des enseignements sur l’activité du propriétaire, et affiner la publicité ciblée qui lui est présentée. Vous n’avez plus de rapports depuis 3 mois ? Voici du Meetic. Votre activité est débordante ? Voici du déo.

Brave new world!

Les objets connectés, l’illusion de l’omniscience des données mesurées

Revenons à la santé.

Qu’est-ce que la santé ?

Je crains que l’irruption des objets connectés ne vienne consacrer le triomphe d’une certaine conception de la santé. La santé comme une série de chiffres, un ensemble de mesures — toutes considérées évidemment comme « objectives ».

L’un des slogans explicites de la France du Maréchal Pétain était : « La terre, elle, ne ment pas. » L’un des slogans implicites du monde contemporain est : « Les chiffres, eux, ne manque pas. »

Il y a un mot qui signifie « Pathologie qui consiste à vouloir traduire systématiquement les phénomènes sociaux et humains en langage mathématique » : « quantophrénie« . Je l’ai déjà traité. Beaucoup de choses y ramènent de nos jours.

Si on réduit la santé à juste des séries de chiffres, alors on va leur appliquer divers postulats que j’ai vu à l’oeuvre depuis des années dans le monde professionnel — et leurs innombrables dérives. Dans le désordre : Tout doit être mesuré. Tout doit être rendu mesurable. Ce qui n’est pas mesuré n’existe pas. Tout ce qui se mesure peut s’améliorer. Il faut des indicateurs chiffrés. Il faut regarder la courbe.

Si vous voulez faire chic, plutôt que « chiffre » ou « indicateur chiffré », dites « KPI », à prononcer ké-pi-aïe (rien à voir avec la gendarmerie), ça veut dire « Key Performance Indicator ».

Ce que j’aime bien avec l’acronyme KPI, c’est qu’il me fait penser à Potemkine. Ce ministre et amant de la Grande Catherine II de Russie a laissé son nom dans l’Histoire en partie comme l’inventeur des « villages Potemkine » : des villages propres, modernes, aux façades impeccables, donnant à la souveraine en visite l’image d’un pays prospère, et lui cachant des réalités pauvres et arriérées. Combien de « dashboards » et autres « balanced scorecards » sont truffés de « KPIs Potemkine » ? Mais je m’égare.

La propagande d’Apple déjà citée dit :

« Comment allez-vous ? » La réponse est dans vos apps.

La santé est-elle vraiment réductible à une batteries de KPIs ?

La santé est-elle vraiment réductible à des données exploitées par des algorithmes ?

Certes, les données chiffrées comptent, les données chiffrées sont souvent pertinentes, donnent des informations importantes sur la santé … Mais il me semble qu’il n’y a pas que ça. Seuls peuvent croire qu’on peut réduire la santé à quelques chiffres, disons, des ingénieurs, des jeunes ou des naïfs (j’ai été les trois à la fois, je sais de quoi je parle).

La santé d’un être humain, ce n’est pas juste des données remontées en permanence par quelques capteurs — comme on peut le fait pour une voiture, un train, un avion, une chaudière, un lave-vaisselle.

La santé d’un être humain, comme toute chose humaine, ce n’est pas que des chiffres, c’est aussi des lettres.

La santé c’est parler. La santé c’est écouter. C’est observer, c’est entendre. C’est comprendre. C’est faire des phrases. C’est mettre des mots sur des maux, pour reprendre une formule célèbre dont j’ignore l’auteur.

Ça prend du temps. Ça ne rentre pas forcément dans des cases. C’est de l’humain.

Un jour je relirai le roman de Martin Winckler « La maladie de Sachs », qui, dans mon souvenir, exprime mieux qu’aucun autre livre, cette réalité non-chiffrée, non-chiffrable, non-mesurée, non-mesurable, de ce qu’est la santé.

– Je voulais vous remercier de m’avoir écoutée, mais je… je suis un peu gênée…
– Gênée ? Pourquoi ?
– Je… Je suis venue vous prendre votre temps… Alors que je ne suis pas malade…
– Non, mais vous souffrez.

Une réalité qui échappe et échappera aux objets connectés.

Une réalité que la généralisation des objets connectés va aider à nier.

Bref, les objets connectés vont accélérer la réduction de l’homme à la machine.

Dogs with iPhones.

Bonne nuit.

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