De l’interdiction de la tristesse

Billet écrit en temps contraint

Encore quelques mots sur la tristesse.

Ça se passe boulevard Haussmann à cinq heures
Elle sent monter une larme de son cœur
D’un revers de la main elle efface
Des fois on sait pas bien ce qui se passe

Pourquoi est-ce que la tristesse est aussi mal tolérée dans le monde contemporain ?

Pourquoi le monde contemporain fait-il la chasse aux « sentiments négatifs », aux « comportements négatifs », et in fine aux « gens négatifs » ?

Dans le monde du travail, notamment, il est fortement recommandé d’exhiber en permanence un esprit « positif » et conquérant, et il est fortement déconseillé de laisser paraître scepticisme, tristesse et autres comportements considérés comme « négatifs ».

Je connais les arguments, je sais qu’ils sont en grande partie vrais. Les sentiments négatifs sont contagieux, les sentiments positifs sont contagieux aussi, il faut un minimum de croyance, de confiance et d’enthousiasme, il faut regarder vers le haut, etc. Il y a une part de vrai. Comme je l’ai reformulé à ma manière, en conclusion d’une de mes plus belles journées en cette sinistre décennie : « Ce qui est positif est faux, ce qui est négatif est inutilisable. »

Mais il n’y a pas que ça. Il y a autre chose.

Pourquoi est-il interdit d’être sceptique, réservé, ou a fortiori triste ?

Certains donnent en exemple, encore aujourd’hui, les Américains. Les Américains comme modèle de « positive attitude », de « can-do attitude », de dynamisme et de d’optimisme, de gaieté et d’absence de tristesse. Il y a une part de vérité dans ce cliché. C’est l’idée que beaucoup de gens en Europe se font des Américains. C’est l’image que renvoient beaucoup d’Américains. Positifs, enthousiastes, motivés.

Un cliché symétrique existe sur les Américains : ils sont sans profondeur, sans esprit critique, sans culture. Il y a une part de vérité dans ce cliché aussi. C’est aussi l’image que renvoient beaucoup d’Américains. Pas tous. Il ne faut pas généraliser. J’ai eu la chance de connaître des Américains d’une vraie profondeur. Mais dans mon expérience ils sont rares.

Ma théorie personnelle est qu’il y a un effet de génération. Qu’on le veuille ou non, depuis les deux tentatives de suicide ratées de l’Europe (1914-1918 et 1939-1945), les Etats-Unis d’Amérique ont eu un train d’avance, ou une génération d’avance, en beaucoup de matières. Comme le formule à sa manière Michel Houellebecq dans « Les Particules Elementaires » :

Il n’y a aucun exemple qu’une mode venue des États-Unis n’ait pas réussi à submerger l’Europe occidentale quelques années plus tard ; aucun.

Autrement dit, les Américains d’aujourd’hui sont les Européens de demain.

Et, symétriquement, les Européens d’aujourd’hui sont les Américains d’hier.

Et, partant de là, les pensées négatives, tristesse en tête, semblent aussi tolérables à un Européen né en 1970 qu’à un Américain né en 1940 … et aussi intolérables à un Européen né en 2000 qu’à un Américain né en 1970.

L’Européen né en 1970 ne comprend pas l’Américain né en 1970 … mais l’Européen né en 2000 le comprend beaucoup mieux.

Selon ma théorie donc, à des rythmes différents, toutes les sociétés dites modernes subissent les mêmes évolutions, telle celle qui rend les pensées négatives de plus en plus intolérables.

Idem pour la tendance à la superficialité. Idem pour le rejet de toute culture, à commencer par l’Histoire et la géographie. Idem pour beaucoup de choses.

Peut-être que les continents se rapprochent. Grâce à la généralisation de la non-pensée assistée par ordinateur, peut-être que l’Européen né en 2010 et l’Américain né en 2010 arriveront en même temps au même niveau de comportement positif et de rejet systémique du négatif ?

Pourquoi n’a-t-on plus le droit d’être triste, sceptique, faible, méfiant, ou juste fatigué — et autres sentiments réputés « négatifs » ? Parce que ce sont des sentiments du passé ?

Pourquoi faut-il en permanence, pour survivre dans le monde contemporain, se prétendre gai, convaincu, fort, confiant et en pleine forme — et autres sentiments réputés « positifs » ? Parce que ce sont les sentiments de l’avenir radieux et de l’homme nouveau ?

Pourquoi est-il exigé de ne pas penser, et de juste adhérer ? Pourquoi n’a-t-on même plus le droit de se défendre ?

Qu’est-ce que nous sommes en train de devenir ? Le Meilleur des Mondes ?

Suffit-il pour faire un monde joyeux d’éliminer les gens tristes ?

Suffit-il pour faire un monde heureux d’éliminer les gens malheureux ?

Suffit-il pour que tout le monde voyage en première classe de supprimer la deuxième classe ?

Je suis fatigué de ce monde décérébré.

Bonne nuit.

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