L’ère des brutes

Billet écrit en temps contraint

Je déteste la violence.

Je déteste les jeux vidéos où il faut incarner une brute, dans lesquels je vois régulièrement se vautrer certains adolescents, à commencer par « Grand Theft Auto V ». C’était pareil il y a dix ans ou il y a vingt ans ? Les jeux vidéos ont toujours été violents ? Peut-être. Je n’en sais rien. Je n’ai jamais goûté aux jeux parfumés à l’hémoglobine, mon truc à moi c’était Tetris, SimCity et Civilization.

Je déteste Manuel Valls, et l’image de brute qu’il a cru bon de se construire année après année, avec une brutale accélération depuis qu’il a été nommé Premier Ministre après l’éviction brutale de Jean-Marc Ayrault.

Je déteste la violence.

Je déteste tous ces politiciens qui, de Benyamin Netanyahou (dont la carrière a commencé en 1986, comme le rappelle très opportunément Alain Gresh dans Le Monde Diplomatique de ce mois d’avril 2015, par la publication d’un opuscule visionnaire intitulé « Terrorism : How the West Can Win ») à Manuel Valls, se complaisent dans des postures violentes, brutales, agressives.

Je déteste tous ces politiciens qui, suivant le modèle néo-colonial brutal inauguré par Margaret Thatcher en 1982, multiplient les interventions militaires tous azimuts. Ils ont banalisé, au fil des décennies, l’idée que les forces armées sont un « outil ». Un outil parmi d’autres dans leur « boîte à outils ». Un outil très efficace et très efficient. Un outil qui permet, par-dessus le marché, de surfer sur des réflexes « patriotiques » et de rallier la nation à soi.

Et, puisque ces mêmes politiciens, pendant ces mêmes décennies, ont abdiqué au saint-marché et aux instances internationales tous leurs outils de souveraineté financière, économique et sociale, leur dernier outil, leur seul outil souverain, leur meilleur outil, leur outil préféré, c’est l’armée, la force, la brutalité. N’oublions jamais la formule d’Abraham Maslow :

If the only tool you have is a hammer, you tend to see every problem as a nail.

Ni celle de Philippe Pétain :

Le feu tue.

Mais au-delà de la perversion de « l’outil militaire », ce que je déteste, c’est la généralisation de la brutalité comme méthode, de la violence comme solution.

Comment ne pas citer ici la formule d’Isaac Asimov dans Foundation :

Violence is the last refuge of the incompetent.

Ce qui est terrible, c’est la conviction qui s’installe année après année, décennie après décennie, qu’il n’y a que la violence qui marche. Il n’y a que la brutalité qui marche.

Le cas particulier de la France est particulièrement pourri. En 2002, un petit politicien de Neuilly-sur-Seine a choisi le Ministère de la Police — et un style brutal, supposément viril et musclé — comme marche-pied vers le pouvoir suprême. Ça a marché. Il s’est même persuadé que des émeutes massives dans la région capitale, à l’automne 2005, ont été une étape décisive de sa marche vers le pouvoir. Et voilà que depuis 2012, un petit politicien d’Evry suit le même chemin. Voudra-t-il lui aussi avoir des émeutes pour prouver son autorité ? Lui faudra-t-il des morts pour affirmer sa virilité ? Et que dire d’un pays où le ministère de la police devient la voie royale vers le pouvoir suprême ?

On m’objectera, par exemple, Clemenceau, jadis auto-proclamé « premier flic de France ». Mais jamais Clemenceau ne se serait abaissé au style du nabot de Neuilly et du nabot d’Evry ! Jamais Clemenceau n’aurait adopté ces manières de brute, cette image vociférante et crispée, ces phrases qui sonnent comme des coups de matraque. Et Clemenceau n’avait pas eu besoin d’entrer Place Beauvau pour être un homme d’Etat !

Je déteste Manuel Valls et la violence de son style, sa colère, son agressivité. Je déteste sa capacité à stigmatiser telle ou telle minorité avec une vigueur égale à celle des leaders de la droite décomplexée (UMP) et de la droite extrême (FN). Je déteste sa manière de mettre de la brutalité dans tous les dossiers dont il s’empare.

Je déteste la violence. Je déteste le culte de la force et le culte de l’urgence — il faudra revenir sur ces cas particuliers une autre fois. Je déteste les « obsédés du choc » , pour reprendre le titre d’un billet écrit alors que Valls n’était que ministre de la police. Depuis, le discours sur les « chocs » n’a pas faibli, bien au contraire, jusqu’à l’apothéose grotesque (et, comme c’est évident avec le recul, insultante pour la mémoire de Bernard Maris et autres) que fut « l’esprit du 11-janvier » .

Cécile Duflot, citée ce 5 avril par Christian Salmon dans Mediapart, a noté, sur le cas Valls :

Plus l’exercice du pouvoir se révèle difficile dans un monde mouvant et complexe, plus les caractéristiques que l’on attend d’un responsable politique se durcissent, se virilisent : mâchoire carrée, menton en avant, discours martial. Cela crée une sorte de dissonance cognitive entre l’idéal type du mec autoritaire et le fait qu’on voit bien qu’il ne tient rien.

C’est que, répétons-le, les mêmes politiciens qui se vautrent dans la violence théatrale sont ceux qui ont renoncé à avoir des leviers significatifs d’influence financière, économique et sociale. Le même Valls qui menace les Roms est à genoux devant Pierre Gattaz. Les mêmes politiciens qui menacent virilement des minorités, des chômeurs supposés fraudeurs, des travailleurs supposés feignants — les mêmes sont au garde-à-vous devant le Medef, devant les banques et les multinationales, devant la BCE, le FMI, l’UE et autres « institutions » irresponsables.

Le petit président de Neuilly-sur-Seine s’en cachait à peine, et aurait dit cyniquement, avant même d’être élu :

Je serai un président comme Louis de Funès dans le Grand Restaurant : servile avec les puissants, ignoble avec les faibles.

Paul Valéry a écrit :

La faiblesse de la force est de ne croire qu’à la force.

Je déteste la violence, je déteste la brutalité et je déteste la cruauté.

Mais j’ai l’impression que dans le monde actuel elles ont été banalisées. Elles ont été décomplexées. En attendant d’être déchaînées. Et c’est un des constats qui me rend particulièrement pessimiste pour les prochaines années.

Au détour d’un podcast récent (je ne sais hélas plus lequel), j’ai entendu un expert en géopolitique remarquer que certains des débiles qui partent guerroyer à la croisade en Irak et en Syrie sont plus des enfants de Quentin Tarantino que du Coran — et que cela se voit dans la mise en scène et la stylisation de certaines exécutions. Ils n’ont jamais lu le Coran (ils se baladent avec « L’Islam pour les Nuls » dans leur sac), mais ils ont été abreuvés de violence hollywoodienne bien de chez nous. Propagande hollywoodienne qui porte, en filigrane, in fine, l’idée que, la brutalité, ça sert ?

Même s’il est de bon ton de banaliser et de relativiser, qu’est-ce que les tonnes de violence d’Hollywood ou de saletés style GTAV sèment dans les esprits ? L’idée que tuer c’est pas grave, c’est même bien, ça permet de survivre, c’est nécessaire pour gagner, tout ce qui compte c’est de pas se faire prendre, d’être le plus fort ? La brutalité, ça marche ?

Dans le monde économique, jusqu’où ira la culture de la violence, le vocabulaire guerrier et les appels au meurtre symbolique des concurrents ? A longueur de journée, à longueur d’année, sont proclamés les dogmes de la compétitivité à tout prix, et de la concurrence libre et non faussée. Sans parler du paradigme du « Winner takes all » et des fantasmes de la « disruption ». Quel est le message qui pénètre ainsi les esprits ? Que la fin justifie les moyens ? Qu’il faut tuer pour vivre ? Qu’il ne faut pas de pitié, pas de scrupules, pas de retenue ? La brutalité, ça paye ?

Leonard Cohen chantait « The Future » dans les années 1990s — les années de « Natural Born Killers » par exemple :

I’ve seen the future, brother:
It is murder.

Je déteste, pour une grande part, le monde dans lequel je vis. Je déteste ce monde décomplexé, liquéfié et indécent. Et je ne peux rien faire pour le changer.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour L’ère des brutes

  1. jp dit :

    Talet‏ @taletjp
    Et parfois, au détour d’un lien de hasard, sur lequel on a cliqué un peu par hasard, on découvre un diamant

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