Vingt-cinq ans

Le Premier Ministre de la République de Grèce, Alexis Tsipras, arrive ce soir, mardi 7 avril 2015, à Moscou, pour une visite d’Etat de deux jours dans la capitale de la Fédération de Russie.

Si on en croit certains analystes, cette visite pourrait être un événement décisif de l’Histoire contemporaine.

Ainsi Ambrose Evans-Pritchard, dans The Daily Telegraph, en date du 1er avril 2015, sous le titre « Greek defiance mounts as Alexis Tsipras turns to Russia and China » (une traduction en français est proposée sur le blog de Coralie Delaume) développe :

Greece could not plausibly remain in Nato if ejected from EMU in acrimonious circumstances. It would drift into the Russian orbit, where Hungary’s Viktor Orban already lies. The southeastern flank of Europe’s security system would fall apart.

Rightly or wrongly, Mr Tsipras calculates that the EU powers cannot allow any of this to happen, and therefore that their bluff can be called. (…)

Mr Tsipras is now playing the Russian card with an icy ruthlessness, more or less threatening to veto fresh EU measures against the Kremlin as the old set expires. « We disagree with sanctions. The new European security architecture must include Russia, » he told the TASS news agency.

On peut aussi lire les articles de Romaric Godin dans La Tribune, le dernier est daté du 3 avril 2015 et est intitulé « Grèce : comment Tsipras a renversé la situation« . On peut aussi lire divers autres sources.

Et surtout il faut lire l’indispensable blog de Jacques Sapir. Le billet daté du 6 avril 2015 s’intitule « Tsipras, acteur du grand basculement ? » :

Mais, aujourd’hui, l’enjeu de ce voyage est sans doute encore plus grand. Il est clair que le conflit entre la Zone Euro et la Grèce est inévitable, et que ce conflit peut provoquer une sortie de l’Euro de la part de la Grèce. Le voyage à Moscou d’Alexis Tsipras, mais aussi les relations étroites que son gouvernement est en train d’établir avec la Chine et plus généralement avec les pays des BRICS, représente potentiellement un moment historique. Celui du reflux des institutions européennes de l’UE au profit d’une avancée, certes timide, certes prudente, mais néanmoins réelle des puissances émergentes, comme la Russie et la Chine, dans le jeu européen. C’est pour cela qu’il y a bien plus dans ce voyage que ce que l’œil d’un observateur peut voir.

La crainte de ce grand basculement doit aujourd’hui commencer à s’immiscer dans les cerveaux quelque peu embrumés des dirigeants européens. Quelles sont alors leurs possibilités ? Ils peuvent céder, tout ou partie, de ce que demande Syriza. On l’a déjà dit, une telle solution porterait en elle la condamnation implicite des politiques d’austérité. Il ne faudrait guère attendre pour que d’autres pays, tels l’Espagne et le Portugal, adorant ce qu’hier ils avaient brûlé, ne se décident alors à embrasser les demandes de la Grèce. Le risque est immense de voir la politique établie par l’Allemagne et au profit de l’Allemagne voler alors par dessus les moulins. Le gouvernement allemand en est conscient, et c’est pourquoi il mène un « front de la fermeté » sur ces points. Mais, à tenir une position intransigeante avec la Grèce, ces mêmes dirigeants prennent le risque d’un éclatement de toute la construction politique qu’ils ont accomplie depuis plus de quinze ans. On le voit, et ceci quelle que soit l’issue de cette crise, c’est à la fin de la construction européenne telle qu’elle s’est faite depuis maintenant près de vingt-cinq ans que nous sommes en train d’assister.

Je ne vais pas jouer ce soir au petit jeu des prévisions. Il ne sortira peut-être rien du voyage de Tsipras à Moscou. L’Eurogroupe parviendra peut-être à ses fins, et Tsipras sera peut-être renversé par un coup d’Etat plus ou moins feutré d’ici la fin de l’année. Ou pas. Je n’en sais rien. On verra.

Je veux juste développer ce soir ce point précis : Vingt-cinq ans.

2015 – 1990. Vingt-cinq ans.

Ce n’est pas un chiffre anodin.

Ambrose Evans-Pritchard, le 18 février 2015, utilisait une échelle encore plus vertigineuse : soixante ans !

On balance, and with little conviction, my view is that Chancellor Merkel will ultimately overrule the debt collectors and will yield in order to save Germany’s 60-year investment in the diplomatic order of post-war Europe. It is a view shared by German eurosceptics such as Gunnar Beck, a legal theorist at London University.

« Germany’s leaders can’t let Greece leave the euro, and the Greeks know it. They will die in a ditch to defend the euro. This is our Eastern Front, our Battle of Kursk, and I’m afraid to say that it will end in unconditional surrender by Germany, » he said.

Tenons-nous en pour ce soir à vingt-cinq ans.

L’ordre actuel a été forgé entre 1989 et 1992. Pour faire court, entre la chute du Mur de Berlin le 9 novembre 1989, et le référendum français sur le Traité de Maastricht le 20 septembre 1992.

A l’automne dernier, j’aurais voulu écrire un beau billet sur les vingt-cinq ans de la Chute de Mur de Berlin. Je n’ai pas eu le temps. Il aurait probablement suivi le même ton qu’un billet écrit quelques mois auparavant, intitulé « Les paris perdus des années 1990s« . Car finalement, vingt-cinq ans plus tard, je suis plus frappé par les désillusions attachées à cet événement que par ses réussites. Dix ans, quinze ans, même vingt ans après la Chute du Mur, j’aurais répondu sans hésiter que c’est une date formidable qui a ouvert une époque épatante. Vingt-cinq ans après, je suis beaucoup moins convaincu.

J’ai des souvenirs très vifs de ces années-là.

C’étaient des années de lectures et d’émerveillements. Sans doute de naïveté et de lyrisme.

Je me souviens de février 1990, un soir, dans une avenue, je pourrais dire laquelle, je pourrais dire où, dans la nuit et les lumières artificielles de l’hiver. Je discutais avec un camarade de l’Allemagne. De son alors très hypothétique réunification. De la fin d’un monde qui durait depuis presque quarante ans. Et de la mise en place d’un nouveau monde qui durerait … qui durerait combien de temps ? Quarante ans ? Plus ? Moins ? Les années semblent plus légères quand on en a peu.

Je me souviens de mars 1990, plus précisément, c’était un dimanche, un dimanche de mars, avec un vrai temps de mois de mars, avec des arcs-en-ciel entre les giboulées de mars. Et puis en fin d’après-midi, les nouvelles tombaient à la radio, annonçaient le triomphe de la CDU aux élections législatives en Allemagne de l’Est, la marche vers l’unité allemande semblait de plus en plus irrésistible.

En creusant un peu, je pourrais retrouver toutes sortes de souvenirs de ces années-là.

Aux commencements de ce blog, pour essayer de poser une fondation, j’ai écrit que 1990 était mon année zéro. Formule maladroite, mais elle a un sens, fut-il maladroit. J’ai aussi essayé de décrire ce que j’ai appelé l’ivresse de l’été 1990. Autre formule maladroite, mais il y a quand même quelque réalité derrière.

Entre autres, 1990 est l’année de référence pour les données chiffrées du Protocole de Kyoto. Et je note, par parenthèse que le drame de la crise climatique résonne aussi étrangement avec ce segment de vingt-cinq ans. Naomi Klein l’a bien résumé dans une interview au Spiegel datée du 25 février 2015 :

The connection between greenhouse gases and global warming has been a mainstream political issue for humanity since 1988. It was precisely the time that the Berlin Wall fell and Francis Fukuyama declared the « End of History, » the victory of Western capitalism. Canada and the US signed the first free-trade agreement, which became the prototype for the rest of the world. (…) And it was at precisely this moment that we were also being told that there was no longer any such thing as social responsibility and collective action, that we should leave everything to the market. We privatized our railways and the energy grid, the WTO and the IMF locked in an unregulated capitalism. Unfortunately, this led to an explosion in emissions.

Autrement dit : on sait à peu près tout sur le réchauffement depuis 25 ans, et on n’a rien fait, parce que c’est aussi depuis 25 ans que « There is no alternative ».

C’est le 13 juin 1992 — six mois après la dissolution de l’Union Soviétique, vingt mois après l’unification de l’Allemagne — au Sommet de la Terre à Rio, que George H. W. Bush prononça cette phrase, peut-être la plus importante avec le recul de toute sa fructueuse présidence :

The American way of life is not negotiable.

J’ai des souvenirs très vifs de lectures de ces années-là. Les cinq tomes de « Foundation » d’Issac Asimov (oui, cinq). Le livre « Lignes d’Horizon » de Jacques Attali, lu à l’été 1990. Le monumental pavé de prospective intitulé « 2100 Récit du Prochain Siècle », lu à partir de l’hiver 1991, de larges extraits ayant été préalablement lus dans « Science & Vie » en septembre 1990. Toutes sortes d’articles et d’essais autour de la thèse de « La Fin de l’Histoire » de Francis Fukuyama.

J’en passe, et des meilleurs, et des pires. Par moments, je me dis que ce furent paradoxalement les années les plus intéressantes de ma vie.

Et la séquence se termine au printemps 1992, le texte du « Traité sur l’Union Européenne », plus connu sous le nom de « Traité de Maastricht ». Oui, je l’ai lu — enfin, j’ai essayé de le lire. Et, en contre-point, il y a le texte du discours de Philippe Séguin à l’Assemblée Nationale, prononcé le 5 mai 1992, contre le Traité de Maastricht. On pourrait en citer des pages et des pages, ce texte a bien remarquablement bien vieilli.

Et puis, ensuite, eh bien, le monde a roulé, la vie a roulé, de la regrettée décennie 1990 à la détestée décennie 2000, laissons encore le bénéfice du doute du qualificatif à apposer à la décennie 2010. Je pourrais en écrire des pages et des pages sur ces décennies, les décennies dont je peux prétendre être un témoin direct quoique très discutable. Je les écrirai, peut-être, un jour.

Vingt-cinq années se sont écoulées depuis 1990. Qu’est-ce qu’on fête ? Qu’est-ce qu’on ne fête pas ?

Entre 1989 et 1992, un grand basculement s’est produit.

A l’époque, je l’ai ressenti, tout en me demandant souvent si ce n’était pas une illusion d’optique. Toute génération ne croit-elle pas que le monde bascule à l’occasion de sa vingtième année ? Peut-être. En tout cas, le basculement autour de 1990 était réel.

Est-ce que ce petit monde est, aujourd’hui, autour de 2015, au seuil d’un grand basculement ?

Je sens bien que je voudrais que le monde bascule, mais n’est-ce pas juste ma crise de la quarantaine qui me ronge ?

Je voudrais que ce monde bascule, alors qu’à bien des égards, j’ai probablement, factuellement, objectivement, matériellement, beaucoup à y perdre. Je voudrais que ce monde bascule, parce que ce monde me dégoûte, me navre, me lasse, m’épuise, me bouffe. Je voudrais que ce monde égoïste, individualiste et ingrat disparaisse. Je voudrais que ce monde décomplexé, liquéfié et indécent crève.

Rien ne dit que ce monde basculera. Ce qui est clair, c’est que ce monde me détruit à petit feu. Mais il basculera peut-être. Mais rien ne dit que ça ira mieux après. Je n’en sais rien. Je ne suis rien.

En 1836, Alfred de Musset (1810 – 1857) écrivait, dans « La confession d’un enfant du siècle » :

Toute la maladie du siècle présent vient de deux causes ; le peuple qui a passé par 1793 et par 1814 porte au cœur deux blessures. Tout ce qui était n’est plus ; tout ce qui sera n’est pas encore. Ne cherchez pas ailleurs le secret de nos maux.

Encore un livre qu’il faudrait que je lise. Mais je n’ai pas le temps. Je n’ai plus le temps.

Il y a vingt-cinq ans, j’avais du temps.

Bonne nuit.

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