Nous sommes tellement seuls

Cela fait plus de vingt-cinq ans que l’expression « Nous sommes tellement seuls » me hante.

Depuis deux ans et demie, elle hante ce blog, même si apparemment elle n’est apparue telle quelle qu’une seule fois.

Elle a une origine bien précise. Commençons par cette origine. Nous reviendrons sur le reste plus tard, peut-être.

J’aurais dû poser cette origine bien plus tôt, mais mieux vaut tard que jamais.

Ce qui suit est extrait du chapitre XXVI du sixième tome des « Hommes de Bonne Volonté ». Ce sixième tome s’intitule « Les Humbles » ; le septième s’intitule « Recherche d’une Eglise ». Ce vingt-sixième chapitre prépare une grande partie de « Recherche d’une Eglise », avec l’arrivée, en face de Jean Jerphanion, de Edmond Clanricard, d’Armand Laulerque (avec son intuition de la catastrophe de 1914 et sa théorie du 17-Brumaire), de Mathilde Cazalis et quelques autres.

Ce vingt-sixième chapitre est un dialogue entre Jean Jerphanion et Pierre Jallez, dans leur thurne (chambre d’internes) de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm, vers 1909 ou 1910, je ne me rappelle plus la date exacte.

Jerphanion, petit-fils de paysan, fils d’un instituteur de Haute-Loire, est revenu bouleversé d’une promenade dans des quartiers misérables de Paris, et décidé à adhérer au Parti Socialiste (faut-il préciser que le Parti Socialiste de 1909, celui de Jules Guesde et de Jean Jaurès, n’a pas grand’chose à voir avec le Parti Solférinien de 2015, celui d’Emmanuel Macron et de Manuel Valls ?). Mais la discussion entre Jerphanion et Jallez s’évade très vite de la politique.

CHAPITRE XXVI – CONVERSATION DANS LA THURNE. DE CERTAINES RENCONTRES PAR LES VOIES DE L’ESPRIT

[Jallez] se leva, alla fouiller dans son armoire :

— A propos de ce que tu disais il y a un instant, et qui m’a très frappé, sur le besoin d’une Eglise, c’est curieux, j’avais mis de côté, pour te le montrer, un petit bout d’article, ou d’essai, de quatre ou cinq pages, que j’ai rencontré cet après-midi en feuilletant les jeunes revues sous les galeries de l’Odéon. C’est le titre qui m’avait attiré : Nous sommes tellement seuls. Tu ne trouves pas ? Le son est émouvant…

— Le son, et l’idée.

— Oui, le thème. D’ailleurs, ça ne se développe pas exactement dans le sens que, moi, j’attendais. Mais en revanche tout à fait dans le sens de ce que tu m’as dit. Vraiment curieuse, cette coïncidence. Elle indique l’existence d’un état d’esprit… Solitude étrange de l’homme dans la société moderne, impuissance individuelle à faire ce qu’on sent qu’il faut faire, et besoin désespéré de s’accrocher à un groupe, à une collectivité étroitement unie, et conduite par un idéal ; oui, à une Eglise. Tu verras. C’est, dans l’expression, un peu sage et appliqué. Mais c’est bien… Au milieu de tout le chiqué littéraire des jeunes revues, de leurs exercices de contorsion dans le vide, des excès à froid de tous ces fils à papa, ça fait plaisir. La preuve, c’est que j’ai acheté le numéro. Il est vrai qu’il ne coûtait pas cher. Tiens, lis.

Jerphanion prit la revue – qui avait une couverture rouge et s’appelait La Flamme – considéra assez longuement le titre du morceau : Nous sommes tellement seuls, auquel il trouvait une éloquence inépuisable, passa à la signature : Ed. Clanricard…

— Tu connais de nom ce type-là ?

— Non, pas du tout.

… puis lit.

Il ne se pressait pas. D’ailleurs cette prose elle-même était lente et patiente. Sans acrobaties ni pétarades aucunes. Mais peu à peu elle serrait le cœur. Surtout Jerphanion y retrouvait, avec la colère en moins, avec une détresse pudique et touchante en plus, un des deux sentiments les plus forts que cette journée lui laissait.

— Ça doit être un jeune instituteur, fit-il.

— Oui. Il me semble même qu’il y a une allusion à son métier, une phrase sur des enfants dans une classe qui est vraiment assez poignante. Tu l’as remarquée ?

— Oui… En somme, un de ces types dont on se dit parfois : « Je serais content de le connaître. »

— Sûrement.

— Il t’est déjà arrivé à toi de nouer des relations de cette façon-là ?

— Oui, ou à peu de choses près. J’avais été frappé par une chose que j’avais lue d’un type, et puis un jour, dans un endroit comme La Closerie par exemple, j’entendais prononcer le nom de ce type, qui était là ; ou dont quelqu’un qui était là était l’ami. On finissait par se rejoindre.

— Tu n’as jamais été déçu par des relations nées comme ça ?

— Eh bien… non, pas trop, je dois dire. Réfléchis que c’est tout de même une façon de se trouver par l’essentiel. Et une façon que je juge, moi, très émouvante.

— Tiens ? Les rencontres par pur hasard ne te semblent pas encore plus émouvantes ?

— Oui, quand elles font éclater soudain une affinité, une sympathie miraculeuses. Mais c’est justement d’une rareté miraculeuse. Et puis si tu examines chaque cas, tu verras presque toujours ce qu’on appelle le hasard se résoudre en ce qui n’est pas du hasard, en ce qui est de l’ordre du choix, de la présence libre, de l’appel. J’ai un copain que j’ai connu en faisant la queue aux Concerts Colonne, un jour où on donnait du Rimsky et du Debussy ? Est-ce que tu te représentes ce que ça suppose déjà de choix ? Les millions de hasards que ça élimine ? (…)

— Donc, ça ne te parait pas cucu en principe, que pour avoir lu trois ou quatre pages de ce type-là j’aie une vague envie de le connaître ?

— Non. D’autant que ça ne t’engage à rien.

— Oui, mais toi, en attendant, quoique l’article t’ait plus, et que ce soit toi en fait qui aies découvert ce Clanricard, tu te garderais bien de lui écrire un mot ?

— Parce que je suis paresseux… et parce que ça ne m’a pas touché au même point central que toi. Peut-être, s’il avait dit sur le même thème : « Nous sommes tellement seuls » autre chose, que je sens, aurais-je envoyé promener toute paresse, et tout pudeur, pour lui écrire. Mais dans la circonstance, c’est à toi de le faire. Je t’assure.

— Je vais peut-être tomber sur un raseur.

— Tu verras bien. Tu le sèmeras… Le milieu, le ton « instituteur », tu y es préparé. Tu n’auras pas de petites surprises. Ne lui écris pas, naturellement, que tu viens de lire les quatre plus belles pages qui aient paru depuis le début du siècle.

— Sans blagues ! Si je lui écris, je ne lui ferai même aucune espèce de compliment. Je lui dirai que je suis très intéressé par l’idée qu’il exprime, et que j’aimerais en causer avec lui. Voilà tout.

— Parfait. Je n’ai pas besoin d’enseigner la prudence au rusé montagnard que tu es.

— Je n’aime pas que tu m’appelles rusé montagnard. C’est absolument faux, et c’est idiot.

— Non, c’est approximatif, comme les épithètes homériques, par pauvreté de la gamme. Un montagnard ne peut être que rusé ou grossier. Tu es plus près de la ruse que de la grossièreté. Mais Caulet te dirait là-dessus des choses bien plus pertinentes que moi. Car je crois que c’est lui le premier qui t’a appelé le rusé montagnard.

— Si bien que tu glanes derrière Caulet ?

— On prend son bien où on le trouve.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour Nous sommes tellement seuls

  1. laurent dit :

    On sait tout ce qu’on sait. On a vu tant de choses. On imagine. On se dit que, donc, derrière les portes, il doit y avoir quelqu’un. On pousse une à une les portes, et derrière, il n’y a personne. Il n’y a rien. RIEN NI PERSONNE. Nous sommes tellement seuls.

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