Exercice de genre

Billet tard dans la nuit

Ils ont passé la quarantaine. Ils sont mariés, ils ont des enfants, ils sont cadres.

Le travail a toujours été important, pour elle comme pour lui, pour chacun d’une manière différente.

Le travail est très important pour lui. Il travaille beaucoup. Il donne parfois l’impression qu’il travaille tout le temps. Ce n’est pas qu’une impression.

Il est parti d’assez bas, il est monté assez haut. Quand il a commencé à travailler, il n’était pas cadre, il n’avait qu’un Bac+3. Il a gravi les échelons. Brillamment. Peut-on dire qu’il était ambitieux, obsédé par l’idée de réussir, de progresser ? Ce qui est sûr c’est que c’était important pour lui. Réussir dans son travail, réussir par son travail. Pour son estime de lui-même. Pour son idée de lui-même. C’est important pour lui. Il est arrivé relativement haut, il a des responsabilités internationales, il a une bonne réputation, il a un titre, il le doit avant tout à son travail, à sa compétence, à lui-même. C’est important pour lui. C’est bien pour lui. Elle est très fière de lui.

Il ne parle que de son travail. Quand il parle le soir, c’est pour parler de son travail. Le matin aussi. Le week-end aussi. Il ne parle pas complètement que de ça, mais le reste l’ennuie assez vite. De lui-même, il ne parle presque que de ça. Il ne s’en rend même plus compte.

Il voyage tout le temps pour son travail. Dans son nouveau poste, il passe quasiment la moitié de son temps professionnel à l’étranger.

Elle a fait le décompte sur son petit cahier bleu, elle aime bien les chiffres, elle a calculé, le ratio jours travaillés à l’étranger sur jours travaillés est proche de 50 %. Elle lui a parlé de ce calcul, en se demandant comment il réagirait face à ce chiffre froid. Il n’a pas réagi sur le moment. Quelques jours après, il lui a dit que c’était une bonne remarque, qu’en conséquence il avait commencé à se renseigner, et qu’il semble que s’il peut démontrer qu’il a passé plus d’un certain nombre de jours cette année à l’étranger, il pourra prétendre à tel ou tel avantage fiscal. Voila. Voila ce que ça lui a inspiré. Elle n’a rien trouvé à répondre. Il n’y avait rien à répondre.

Il faut le comprendre, avec sa progression de carrière, ils payent de plus en plus d’impôts, il est donc légitime qu’il s’inquiète de la fiscalité. Elle, elle a toujours détesté l’expression « optimisation fiscale ». Pourtant c’est elle qui gère les comptes du ménage.

Il gagne plus qu’elle. Il gagne beaucoup plus qu’elle. L’écart a grandi année après année. Elle n’y a pas prêté attention. Il dit que ça ne signifie rien. Elle aimerait le croire. Elle aimerait ne pas y penser. Mais quand même. C’est un fait. C’est surtout lui qui fait vivre le ménage, c’est lui qui leur permet de partir loin en vacances. C’est de moins en moins elle. Lui, il progresse rapidement. Elle, elle stagne.

Pourtant, elle avait fait des études plus brillantes que lui. Elle avait démarré à un niveau plus élevé que lui. Et puis, elle a moins bien réussi. Quand ils se sont rencontrés, ils étaient au même niveau. Elle est moins bien adaptée au monde du travail contemporain, ou alors elle n’a jamais eu d’ambition, ou bien elle … elle ne sait plus très bien. Après la naissance de la petite, elle a laissé filer sa carrière, elle a laissé passer des opportunités, surtout elle n’a pas cherché d’opportunités. Elle s’est occupée de la maison et des enfants pour lui permettre à lui de profiter de ses opportunités à lui. C’est bien pour lui. Elle est fière de lui.

Cependant, par un coup de malice du destin, elle a récupéré sans le vouloir, il y a dix-huit mois, un poste un peu international. May she live in interesting times…

La seule fois où elle a voyagé à l’étranger, dans le cadre de ce poste inattendu, il le lui a fait payer très cher. Il a été infect pendant des semaines. Elle aurait pu voyager à nouveau, ça aurait été le sens de l’histoire, elle a préféré laisser filer sa chance, pour tenter de préserver la paix du ménage. Elle n’a plus voyagé, faisant voyager d’autres collègues à sa place.

Et pourtant, plus de la moitié de son équipe est à l’autre bout de l’Europe. Et pourtant, elle parle anglais mieux que lui. Et pourtant, elle s’intéresse mille fois plus que lui au monde, à ce qui se passe dans le monde. Et pourtant, ça lui ferait surement du bien de voyager un peu. Mais non. C’est comme ça. C’est la vie.

Lui, il voyage tout le temps. Elle, elle ne voyage pas. C’est juste pas possible qu’elle voyage. C’est mieux comme ça. C’est mieux qu’elle ne voyage pas. Il faut bien que quelqu’un s’occupe des enfants, des horaires, des carnets, des médecins, de la maison, de l’intendance, de la logistique. Alors c’est elle. Lui, il n’a pas le temps. Lui, il a mieux à faire. C’est bien pour lui.

Est-ce que ça ne serait pas plus simple qu’elle arrête de travailler, pour juste s’occuper des enfants, de la maison, etc ? Elle n’aurait jamais imaginé se poser un jour cette question. Cette question n’est pas encore explicitement posée. Mais elle est devenue vraisemblable. Elle va peut-être arriver. Après tout, c’est déjà ce qu’elle fait : elle s’occupe des enfants et de la maison, pendant qu’il travaille, pendant qu’il voyage. Si elle s’arrêtait de travailler, peut-être retrouverait-elle du temps libre ?

Son boulot à elle n’est pas un très grand poste comme lui, mais ce n’est pas un tout petit poste non plus. C’est un boulot moyen de cadre moyen, avec son lot de stress, de pressions, d’urgences. Elle a des responsabilités, sans doute limitées, mais des responsabilités quand même. Elle aussi, elle a un laptop qu’elle ramène tous les soirs. Elle aussi il lui arrive de finir des trucs tard le soir, après avoir couché les enfants, rangé la maison, géré l’intendance. Elle est fatiguée.

Les soirées sont minutées. Les week-ends sont parfois pires que les semaines. Tout est vécu en temps contraint. Le temps libre est rare, cher, volé, arraché au temps contraint. Elle est fatiguée.

On ne peut certes pas dire qu’il ne fait rien du tout à la maison. De temps en temps il fait semblant, il ramène son assiette sale à la cuisine. De temps en temps, il fait un peu plus que semblant, il met le couvert. Mais le plus souvent, il lui parle de son boulot, il la suit, il la poursuit pour lui parler de son boulot, pendant qu’elle range la cuisine, pendant qu’elle sort la poubelle, pendant qu’elle met le linge à laver, pendant qu’elle nourrit le chat, pendant qu’elle renouvelle la litière du chat, etc.

Tout va, tout fonctionne
Sans but, sans pourquoi

Il dira qu’il s’occupe du jardin le week-end, qu’il cuisine le week-end, qu’il lui arrive de faire telle ou telle chose. Il a ses spécialités, chacun a ses spécialités. C’était l’idée, au début. Ça a toujours été l’idée. Elle aussi elle essaye de se raccrocher à cette idée. Mais ils n’en sont plus là. Elle se demande s’il s’en rend compte. C’est une vraie question. Elle ne veut pas mesurer. Elle déteste quantifier les choses humaines. Elle devrait peut-être. Est-ce qu’il se rendrait compte ?

Il fait ce qu’il veut, et elle fait le reste.

Il choisit ce qu’il veut faire ou ce qu’il daigne faire, et elle s’occupe du reste.

C’est elle qui part tard le matin pour emmener la petite à l’école. C’est elle qui rentre tôt le soir pour récupérer la petite. Parfois, quand il peut et quand il veut, c’est lui. C’est bien, ça fait plaisir à la petite. Ça arrive. Mais c’est rare.

Lui, c’est quand il veut. Elle, c’est tout le temps. Cela peut être dit de tellement de choses !

C’est elle qui fait tourner la boutique. C’est elle qui se lève la nuit quand la petite appelle. C’est elle qui emmène les enfants chez le médecin et le chat chez le vétérinaire. C’est elle qui répond aux convocations des enseignants. C’est elle qui gère l’administratif. C’est elle qui fait les courses.

Mais finalement, de moins pire en banal
Elle finira par trouver ça normal

Elle est fatiguée.

Un soir à l’automne dernier, elle n’a pas su quoi répondre alors qu’il terminait son énième monologue interminable sur son travail. Après un moment de silence, elle a fini par lâcher :

— Tu sais, moi aussi j’ai des soucis au boulot en ce moment.
— Oui … Oui, mais moi c’est important.

Combien de temps cette phrase va-t-elle rester gravée dans sa tête ? Combien de temps cette phrase va-t-elle lui ronger l’esprit ? C’est dur de s’entendre dire qu’on n’est pas important. C’est dur de se rendre compte qu’on est peu important, qu’on compte peu, qu’on est en quelque sorte négligeable.

Se rend-t-il compte que, si elle n’était pas là pour faire tourner la boutique, il ne pourrait pas travailler autant, il n’aurait probablement pas pu réussir brillamment sa carrière ? Se rend-t-il compte ? C’est une vraie question.

Il ne lui demande jamais comment elle va. Il ne parle que de son boulot. S’en rend-t-il compte ?

La plupart du temps, il rentre le soir tard, il met les pieds sous la table, elle sert le dîner, et ensuite il ressort son laptop et se remet au travail. Ou il va se coucher pour pouvoir se lever tôt et se remettre au plus vite à son laptop. Et elle ? Qu’elle se débrouille avec le reste — et avec son boulot à elle.

Oui, mais moi c’est important.

Elle est fatiguée.

Elle a du mal à tenir debout. Elle a parfois l’impression que ses jambes ne la portent plus. Elle sent que ses jambes la portent de plus en plus mal. Cet hiver, elle a pris du poids. Toutes les saisons, elle accumule de la fatigue.

Elle se dit parfois qu’un jour prochain on la retrouvera inanimée, dans la cuisine, ou devant le lave-linge, ou dans une salle de réunion, ou dans un métro. On la retrouvera inanimée, et puis on la mettra dans une petite boîte. Au moins, elle ne sera plus fatiguée. Il la maudira sans doute des perturbations causées par sa disparition. Et puis il s’organisera. Et puis il l’oubliera. Et puis on l’oubliera.

Elle est fatiguée. Elle pense souvent à cette phrase attribuée à Charles de Gaulle :

Les cimetières sont remplis de gens indispensables.

Il n’y a presque pas de violence entre eux. De la violence physique ? Jamais ! De la violence verbale ? A peine. Surtout du mépris. De l’indifférence. De l’individualisme. De l’ingratitude.

Parfois quand même, des éruptions de violence verbale. Typiquement dans les derniers jours avant Noël, quand elle se plaignait d’être fatiguée. Il a été particulièrement infect et agressif. La révolte a vite été écrasée.

Elle a alors compris qu’elle n’avait rien à attendre. Ni compréhension, ni empathie, ni sympathie, ni solidarité, ni reconnaissance, rien ! Juste des mauvais coups. Juste des mauvais moments à passer. Et du mépris, de l’indifférence, de l’individualisme, de l’ingratitude. Et de la tristesse. Cinquante nuances de tristesse.

Alors, faute de mieux, elle a attendu le printemps.

Et le printemps est arrivé. Et tout porte à croire que le printemps va ressembler à l’hiver.

Il ne parle que de son boulot. Il voyage tout le temps. L’autre jour, il a annoncé qu’il repart en Amérique dans un mois. C’est le printemps.

C’est bien pour lui.

Bonne nuit.

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3 commentaires pour Exercice de genre

  1. Georges dit :

    Si lui est elle et elle vous alors je tiens à vous témoigner mon admiration. On a tous envie de réussir quelque chose dans la vie, de laisser une trace dans le futur, mais la vie m’a amené à comprendre que la contribution la plus importante que l’on puisse apporter ne sera jamais ce que l’on fera dans notre travail, même en état un cadre « haut placé » avec d’importantes responsabilités…
    La seule chose qui aura une durée de vie assez longue et un impact veritablement significatif est la façon dont nos enfants se comportent, comprennent, interagissent avec les autres et les valeurs qu’ils à leur tour portent et transmettent. Autrement dit, apporter la meilleur éducation possible à ses enfants, ce qui signifie avant tout autre chose, passer du temps avec eux, leur donner beaucoup d’attention, leur assurer un environnement stable et sécurisé pendant leur jeunesse, est la chose la plus constructive et la plus utile que l’on puisse faire pour la société. Tout le reste ne doit faire que servir cet objectif – si ces activités annexes mettent en peril cet objectif, elles doivent être adaptées, voire abandonnées.
    C’est la ligne de conduite que j’essaie de tenir – ce qui n’est pas évident car les interdépendances sont grandes et parfois débouchent sur des contradictions…
    Je pense que vous faites ce qu’il faut faire. Et je pense aussi qu’une fois le premier objectif atteint, il reste encore beaucoup domaines autre que le travail pour se réaliser vraiment… Vous, cela semble être l’écriture…
    Bon courage.

  2. elle dit :

    une « elle « , un jour, finalement , au début de l’été, a craqué. de chez craquer, le craquage le vrai, celui qui dit d’un coup d’une voix qui n’est plus ni la sienne ni celle de personne d’ailleurs est-elle seulement encore quelqu’un: « on arrête ».
    il a répondu  » ma puce c’est la fatigue tu as seulement besoin de vacances je vais nous réserver quelque chose »
    elle a répété « tu n’as pas entendu, ce n’est même pas étonnant je ne suis plus qu’un bruit, on arrête, J’ARRETE »
    il a ignoré. comme ça. comme on ignore un bruit de fond routinier, le ronron du lave vaisselle, le tactac du roulement arrière gauche qu’il faudra changer quand on aura le temps relativement vite de préférence. il a ignoré comme on ignore ces choses qui pourtant sont bien là, se produisent, nous rassurent. ça va. tant qu’on l’entend, le tactac du roulement, c’est qu’il est pas cassé. elle était devenu ça. un bruit.
    elle a commencé la stratégie de l’hôtel du cul tourné. impact zéro. son consentement n’était déjà plus à l’ordre du jour. elle a enchaîné sur la stratégie du canapé. échec. elle est allée jusqu’à la crise de nerf hollywoodienne on ne sait jamais. il n’a pas bougé un cil, il a vaqué à sa vie comme si de rien n’était, exactement comme tous les autres jours depuis dix ans. pour le coup elle a bien cru le devenir, hystérique.
    il a quand même réservé les vacances. qui n’en étaient que pour lui bien entendu. qui appellerait vacances le fait de se gérer la même famille les mêmes contraintes les mêmes tâches de fond envahissantes et surtout le même conjoint aussi égocentrique que le dernier né…à un endroit différent?
    elle persistait. on arrête, cul tourné, canapé, hystérie, infinite loop, bug zero, tu vas être obligé de rebooter connard. quand ENFIN, parce que tout finit toujours par céder, il a accepté de se poser à une table pour rebooter le système couple, elle était épuisée. quant à lui, il avait fait un tableur précis des ressources et charges de chacun modulo impôts pour chiffrer sa pension alimentaire. leur relation s’est terminée comme ça, elle épuisée, lui préoccupé de ses intérêts, exactement comme elle s’était déroulée, comme un foutu malware qui ne change absolument pas de comportement jusqu’à ce qu’on se décide à couper l’alimentation. exactement comme ça. on a beau le savoir c’est quand même quelque chose à vivre. ou pas d’ailleurs.
    il a dit qu’il avait eu très mal. il simulait bien la douleur quand il prenait deux minutes pour le faire au moment des échanges d’enfants. le reste du temps il avait son travail. ses impôts. son cholestérol. lui même, quoi. il a trouvé un roulement arrière gauche/lave vaisselle/bruit familier de remplacement en trois mois. le secret c’est la motivation. rebondir. être un winner. le bonheur est une conquête. ça aussi on a beau le savoir…ça vous renvoie au cimetière des gens très remplaçables.
    elle est partie vivre ailleurs avec les enfants. en somme sa vie à elle n’a pas trop changé. elle est toujours fatiguée. très fatiguée. elle vous écrit ces lignes alors qu’elle devrait dormir puisque c’est le créneau réservé pour ça entre la fin de la cuisson du pain et du cycle de la machine à laver et le réveil du premier marmot. elle vit toujours beaucoup sur ce qui devrait être son temps de sommeil. souvent elle l’utilise pour lire. écouter de la musique. en jouer, un peu. au casque pour ne pas réveiller les enfants. elle ne fait pas beaucoup de bruit. écrire, parfois à des gens, souvent des inconnus hébergés quelque part dans un cloud, parfois à un cahier qu’elle brûle quand il est terminé parce que les objets sont des envahisseurs poussiéreux et des témoins pénibles aussi. mais elle vit. elle n’est plus un bruit de fond. elle n’est pas libre pour autant, la liberté n’existe pas, mais elle est libérée c’est déjà ça.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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