Heureux les adaptés

Billet écrit en temps contraint

Je suis amené à fréquenter des personnes plus jeunes que moi. Elles me donnent souvent l’impression qu’elles sont plus adaptées que moi au monde contemporain. Pour moi, s’adapter à ce monde me parait chaque année plus dur — peut-être parce qu’à force de m’adapter je ne sais plus me projeter, peut-être parce que chaque année ce monde m’apparaît comme plus répugnant et ignoble. Quand j’exprime un doute sur certaines choses, j’entends souvent répondre « c’est normal, le monde a changé », ou encore « tu comprends rien, tu es d’un autre temps ». J’entends, de plus en plus souvent, des choses qui me terrifient.

Je connais aussi des personnes de mon âge que je qualifie volontiers de « suradaptées » — « suradaptées » au monde contemporain. Ce n’est pas un compliment dans mon esprit, en général de telles gens me dégoûtent. Mais, d’une certaine manière, je les envie, car j’aimerai bien me mouvoir aussi facilement qu’eux dans ce monde. Et aussi, d’une certaine manière, je les admire, car ce sont des personnes volontaires et énergiques, s’adapter à ce monde n’est pas facile. S’adapter suppose un effort, une volonté, une motivation. Les « suradaptés » de mon âge sont souvent des ambitieux, des acharnés, leur « suradaptation » draine et consomme toute leur énergie.

Pour des personnes plus jeunes, s’adapter peut-être plus facile. Ils ont moins d’efforts à faire, parce qu’ils n’ont rien connu d’autre que le monde contemporain. Ils n’ont pas été amenés à envisager autre chose. Ils baignent depuis le plus jeune âge dans un monde unipolaire, unidirectionnel, monocolore. Ils entendent depuis toujours qu’il n’y a pas d’alternative, que l’Histoire est finie, qu’on ne peut rien changer à rien. Ils sont habitués. Même pas résignés, juste habitués. Dans une grande mesure, conditionnés ou manipulés, mais, in fine, habitués. Et donc adaptés, voir suradaptés.

Beaucoup de choses seront relativement plus difficiles pour des gens un peu âgés, un peu expérimentés, un peu ouverts d’esprit, et relativement plus faciles pour des gens moins âgés, moins expérimentés, moins ouverts, juste habitués.

Développons.

Ils sont adaptés, ou habitués, à ce que tout soit précaire. A ce que rien ne soit durable. Tout est à durée déterminée, tout peut être remis en cause à chaque instant, arbitrairement, subitement. Sans préavis, sans signes annonciateurs, sans justification, sans raison. Que ce soit dans la vie professionnelle ou dans la vie personnelle. En toute matière.

En substance, je pense que la fameuse phrase de Laurence Parisot en 2005, il y a dix ans, choque moins aujourd’hui, et choque en tout cas moins, pour simplifier, les jeunes que les vieux :

La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ?

Le mot « précarité » a certes mauvaise réputation, en France en tout cas. C’est sans doute pour cela que ces dernières années on pousse beaucoup le mot « fluidité », synonyme de « liquidité ». Le résultat sera le même. Je crains qu’on ne justifie de belles ignominies au nom de la « fluidité ».

Ils sont adaptés, ou habitués, à jeter sans chercher à surmonter. A l’idée qu’il ne sert à rien d’essayer de réparer, de concilier, ou de surmonter des difficultés. Là encore, ça s’applique à tous les domaines, et à toutes sortes de situations.  Si on ne veut pas de vous, on vous jettera, et il sera vain de tenter quoi que ce soit. Si vous ne voulez plus de quelqu’un, jetez-le, ne vous embêtez pas à essayer de faire avec. L’autre, qu’il soit collègue ou conjoint, partenaire ou collaborateur, client ou fournisseur, n’est in fine qu’un objet comme les autres.

Gordon Gekko, le personnage de trader joué par Michael Douglas dans le film « Wall Street » en 1987, a laissé quelques phrases fameuses, notamment — et là encore, je pense que c’est une phrase qui choque différemment selon les générations, selon le degré d’adaptation ou d’habitude des personnes :

Si tu veux un ami, achète un chien.

Tu t’adaptes ou tu t’en vas. Tu te soumets ou tu es pulvérisé. Il n’y a pas de place pour la nuance, le compromis ou l’équilibre.

Ils sont adaptés, ou habitués, à l’égoïsme généralisé, l’individualisme et l’ingratitude permanentes.

Ils sont adaptés, ou habitués, à la surveillance généralisée, que ce soit par Google, Facebook, la NSA, ou les futures « boîtes noires » de Manuel Valls. Il y aura eu encore moins de réactions au projet de loi sur le renseignement de la France de 2015 qu’il y en avait eu contre le Patriot Act des Etats-Unis de 2001.

Ils sont adaptés, ou habitués, à la standardisation des comportements, typiquement à l’interdiction de la tristesse. La seule attitude qui est acceptée est la positive attitude. Il est interdit d’être négatif. Il est interdit d’être malheureux. Ou, au moins, il ne faut pas que ça se voie. Wir sind die Roboter.

Ils sont adaptés, ou habitués, à la brutalité généralisée, à l’omniprésence des rapports de force, partout, tout le temps. Ils sont habitués à la loi du plus fort, partout, en toutes matières. Winner takes all, partout, tout le temps.

Le premier coup de génie de Michel Houellebecq tient dans le titre de son premier roman, en 1994 : Extension du domaine de la lutte. Il y a vingt ans, ça faisait discuter. Aujourd’hui, tout le monde doit s’adapter, ou s’est habitué, ou s’est résigné.

Dans un système économique où le licenciement est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver sa place. Dans un système sexuel où l’adultère est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver son compagnon de lit. En système économique parfaitement libéral, certains accumulent des fortunes considérables ; d’autres croupissent dans le chômage et la misère. En système sexuel parfaitement libéral, certains ont une vie érotique variée et excitante ; d’autres sont réduits à la masturbation et la solitude. Le libéralisme économique, c’est l’extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société. De même, le libéralisme sexuel, c’est l’extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société. Sur le plan économique, Raphaël Tisserand appartient au camp des vainqueurs ; sur le plan sexuel, à celui des vaincus. Certains gagnent sur les deux tableaux ; d’autres perdent sur les deux.

Ils sont adaptés, ou habitués, à l’extension du domaine de la lutte. A la concurrence « libre et non faussée » toujours et en tout lieu. A la guerre permanente de tous contre tous.

Ils sont adaptés, ou habitués, à ce qu’il faut des gagnants et des perdants, en toute matière. Et le gagnant prend tout. Winner takes all. Et malheur au vaincu. Vae victis. Salauds de pauvres. Ces idées se sont incrustées partout, elles émergent parfois en des circonstances surprenantes, elles sont parfois reprises par des personnes inattendues, sous des déclinaisons plus ou moins déguisées. J’entends ainsi dire souvent qu’il ne faut que des stars dans une équipe, il ne peut pas y avoir de médiocre. J’entends aussi dire qu’il faut conseiller aux jeunes de choisir l’orientation qui leur plait, à condition qu’ils soient sûrs d’y être le meilleur. Et j’en passe. A chaque fois, sur le coup, ça semble raisonnable. Mais ce ne sont que des faux-nez de l’idéologie dominante. Il n’y a pas de place pour tout le monde. Il n’y a de place que pour « les meilleurs » (en théorie), c’est-à-dire (en pratique) pour les riches et les puissants.

Ils sont adaptés, ou habitués, aux outrances de ce monde décomplexé. Aux excès. A l’indécence. Au racisme décomplexé. Au capitalisme décomplexé. A la violence décomplexée. A la brutalité décomplexée. A la cruauté décomplexée.

Ils sont adaptés, ou habitués, à être traités d’inutiles, de poids morts, de charges, de coûts.

Certaines expressions sont devenues des réflexes. Qui ose encore parler des droits des « travailleurs », alors que seuls comptent les « entrepreneurs » ? Qui ose encore murmurer « cotisations sociales », alors qu’il convient de s’indigner des horribles « charges sociales » ? Qui ose signaler le « coût du capital », alors qu’il faut s’inquiéter du terrible « coût du travail » ?

Vous travaillez, vous êtes une charge, vous êtes un coût. Vous êtes malade, vous êtes un fardeau. Vous devriez avoir honte. Vous êtes coupable !

Qu’est-ce que vous êtes venus foutre sur Terre, nom de Dieu ? Vous n’avez pas honte d’exister ?

Ils sont adaptés, ou habitués, à être traités comme de la merde. Ils sont habitués à ce que plus personne dans les « élites dirigeantes », qu’elles soient économiques, politiques ou médiatiques, ne s’inquiète du chômage (et encore moins du chômage des jeunes), et plus généralement des conditions de vie et du bien-être des populations. Les priorités, c’est la réduction de la dette publique, l’accroissement des profits, le rétablissement des marges, la compétitivité, la croissance, etc. Les êtres humains, on s’en fiche. C’est ainsi que, depuis quelques mois, il est de bon ton pour les « élites européennes » de célébrer à corps et à cri la réussite de l’austérité en Espagne — pays où depuis 3 ans plus de 50% des jeunes de moins de 25 ans sont au chômage, et ça ne diminue pas ! C’est ainsi que le banquier qui dirige le ministère de l’économie en France ne s’intéresse ostensiblement qu’aux jeunes qui veulent devenir milliardaires, et tant pis pour les 99% autres.

Ils sont adaptés, ou habitués, à éviter de penser. Ils ont intériorisé le message essentiel de l’époque : Ne pensez pas !

Bref, ils sont habitués, ou adaptés au néolibéralisme.

Soit parce qu’ils n’ont jamais rien envisagé d’autre, parce qu’ils n’ont jamais rien entendu d’autre. Soit parce qu’ils se sont forcés à s’adapter. Au final, ça ne change rien.

Heureux les adaptés.

Malheur aux inadaptés.

Bonne nuit.

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