Comment nous nous sommes radicalisés face au monde réel

La semaine dernière, en date du 19 avril 2015, JCFrog a publié sur son blog un chouette billet intitulé « Comment je me suis radicalisé sur #Internet » .

Il y décrit brièvement son parcours intellectuel, qui me rappelle bien des choses — on a des points communs : quadragénaire, ingénieur, informaticien, etc. Il explique avoir basculé à partir de 2008, quand le Parlement français valida le Traité Constitutionnel Européen rejeté en 2005 par référendum.

Alors je relis sous un angle un peu plus ouvert mes internets. Sur tous les plans. Démocratie réelle, libertés individuelles, vie privée, transparence, anonymat, nombreux sont ceux que je lisais avec beaucoup d’intérêt, que je trouvais passionnants, pertinents, mais souvent un peu trop « paranos ».

Internet va alors me bousiller. A force de lire, de partager, de me documenter, de m’ouvrir réellement, d’accepter mes erreurs, je change: j’ai envie d’approfondir. Je me rééduque. Pas que j’ai été aussi naïf que je le laisse paraître au début de cet article, mais je découvre l’ampleur de la trahison.

JCFrog explique ainsi comment lui, comme bien d’autres, se découvre en cette année 2015, complètement « radicalisé », pour ne pas dire « extrêmisé », sur toutes sortes de sujets.

Je pourrais dire la même chose. Je me suis radicalisé. Nous nous sommes radicalisés.

Mais j’ajoute une nuance : Est-ce que nous nous sommes radicalisés, ou est-ce que c’est le monde qui s’est radicalisé ?

Le monde a changé. En Europe, les cinq dernières années notamment, depuis le sinistre hiver 2010, ont vu le basculement dans la folie de l’austérité de Trichet, Merkel, Schäuble, Renn, Weidmann, Barroso, Cameron, Sarkozy, Lagarde et les autres. On pourrait aussi raisonner sur les dix dernières années, justement depuis le « non » franco-néerlandais au Traité Constitutionnel Européen au printemps 2005. On pourrait raisonner à une échelle plus vaste, centenaire par exemple.

Je propose de raisonner à vingt-cinq ans. Une génération. Le monde a beaucoup changé en une génération.

Vingt-cinq ans est une bonne échelle, ça nous renvoie aux années 1989-1992, celles de la chute du Mur de Berlin, de la réunification de l’Allemagne, de la (première) guerre du Golfe, de la disparition de l’Union Soviétique, et des débats sur le Traité de Maastricht et l’instauration d’une monnaie unique européenne. Autrement dit, aux années où a été refondé l’ordre du monde issu de la Deuxième Guerre Mondiale.

C’est un repère très personnel. 1990 comme année zéro.

J’ai déjà effleuré des comparaisons entre les deux bouts de ces vingt-cinq ans, entre 1990 et 2015, j’ai déjà essayé de décrire les illusions et les paris perdus des années 1990s, mais je veux développer ici ce soir quelques exemples.

Pour illustrer comment le monde en vingt-cinq ans s’est radicalisé.

En 1989, l’annonce que Jacques Calvet, patron de PSA Peugeot Citroën, gagnait 3 millions de francs français par an, avait provoqué un scandale considérable.

En 2014, l’annonce que Carlos Ghosn, patron de Renault, gagne 7,2 millions d’euros par an, choque à peine. C’est pourtant seize fois plus. En vingt-cinq ans.

On peut présenter les choses autrement, en comparant ces salaires au salaire minimal à temps plein. En 1989, Jacques Calvet gagnait 50 fois le Smic. En 2014, Carlos Ghosn gagne 415 fois le Smic. Et ça passe inaperçu. On est tellement habitués à l’inégalité extrême et à la démesure des oligarchies !

On trouverait d’autres illustrations dans la sphère économique et financière. La généralisation du recours aux paradis fiscaux, l’industrialisation du vol et du pillage, la perversion du système économique par la cupidité, l’explosion de la sphère financière qui accapare tous les gains de ce qui reste de croissance ici et là, le capitalisme de l’épuisement, etc. Qui aurait pu imaginer cela en 1990 ?

En 1990, après l’invasion du Koweit par l’Irak le 2 août, les Etats-Unis dirigés par George H. W. Bush et James Baker ont mis sur pied une coalition d’un million de soldats (dont 60% d’Américains) représentant plusieurs dizaines de pays, et obtenu un mandat de l’ONU en bonne et due forme. Une fois le Koweit libéré, une fois l’objectif de ce mandat accompli, la coalition a suspendu ses opérations.

Faut-il revenir sur les exploits de la coalition de 300.000 soldats (anglo-américains) assemblée en 2003 par George W. Bush, pour envahir et occuper l’Irak, sans mandat de l’ONU ? Faut-il énumérer les différents spasmes qui ont suivi, faut-il détailler la durable déstabilisation de tout le Moyen-Orient ? Faut-il revenir sur d’autres exploits impérialistes de ces dernières années, toutes ces interventions vaines et meurtrières, plus lamentables les unes que les autres ? Faut-il parler des horreurs en cours en Ukraine ? Qui aurait pu imaginer ça en 1990 ?

En 1990, la guerre du Vietnam, et les plans de bombardements décidés chaque semaine dans le Bureau Ovale, semblaient un lointain souvenir. Qui aurait pu imaginer que, tous les mardis, le Président des Etats-Unis passe en revue la liste des individus à abattre n’importe où sur la planète par drones interposés — on ne sait pas bien combien de drones opèrent en permanence dans combien de pays. Qui aurait pu imaginer un tel hubris impérialiste ?

Dans les années 1980s, la Communauté Economique Européenne était une association d’Etats se reconnaissant comme égaux, dotée de projets progressistes, soucieuse du bien-être des populations, distribuant généralement des fonds structurels, préoccupée de l’élévation générale du niveau de vie, de l’amélioration des conditions de vie, de l’espérance de vie.

Entre 2010 et 2015, l’Union Européenne, via la « troika » (aux deux tiers « européenne » — Commission Européenne, Banque Centrale Européenne, Fonds Monétaire Internationale) a imposé à la Grèce des politiques ayant conduit à une détérioration des conditions de vie rarement observée dans un pays nominalement en paix. Les mots manquent. Les chiffres ne manquent pas. Chômage, misère, cas de paludisme (maladie éradiquée en Europe en 1974), taux de suicide en hausse de 36%, taux de mortalité infantile en hausse de 43%, etc. On mesurera dans quelques années l’effet sur l’espérance de vie en bonne santé. Tout ça au nom de l’Euro ! Tout ça au nom de l’Europe ? Qui aurait pu imaginer cela en 1990 ?

Depuis la fin des années 1980s, le changement climatique est une certitude scientifique. On peut jouer sur les mots, l’expression « réchauffement climatique » était peut-être maladroite ; le qualificatif « d’origine humaine » est trop long ; toujours est-il que, pour une personne raisonnablement informée et de bonne foi, il n’y a plus de doute depuis le premier rapport du GIEC en 1990, voire depuis le rapport Hansen en 1988.

Qui aurait pu imaginer, en 1990, que vingt-cinq ans plus tard, aucune action sérieuse n’aurait été menée à bien pour ralentir sa cause — la production massive de gaz à effet de serre par l’utilisation massive d’hydrocarbures fossiles ? Certes, il y a eu des tentatives, certaines sincères (type Protocole de Kyoto), d’autres hypocrites (les « marchés » de droits d’émission), mais toutes ont échoué. A l’échelle de la civilisation humaine, quel échec ! Quelle honte !

On va s’arrêter là pour ce soir.

On est en 2015. On devrait être en train de coloniser Mars. Qui aurait pu imaginer en 1990 la faiblesse des programmes spatiaux du quart de siècle suivant ?

On est en 2015, et, comme JCFrog, comme beaucoup d’autres de mes semblables, je me rends bien compte que je me suis radicalisé. (Je ne devrais pas écrire ça, je vais avoir des ennuis avec les algorithmes des boîtes noires de Manuel Valls.)

Nous nous sommes radicalisés.

Internet, en facilitant l’accès à l’information, y a probablement contribué.

Mais, à mon humble avis, c’est le monde réel qui y a le plus contribué.

Nous nous sommes radicalisés.

Le monde s’est encore plus radicalisé que nous.

Parce que nous avons essayé d’ouvrir les yeux ou de garder les yeux ouverts, la vision du monde nous a radicalisés. Il aurait peut-être mieux valu de ne pas savoir, mais maintenant c’est trop tard. Ignorance is bliss.

Le nouveau monde nous a radicalisés.

Et, toujours à mon humble avis, c’est pas fini ! Nous sommes loin d’avoir tout vu et tout compris. Nous ne soupçonnons probablement pas l’ampleur de certaines abominations, de certains mensonges, de certaines trahisons. Le moment venu, nous serons effarés.

Cours, camarade, le nouveau monde est encore plus radical que toi !

Bonne nuit.

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Un commentaire pour Comment nous nous sommes radicalisés face au monde réel

  1. Anonyme dit :

    Internet c’est le monde réel ……

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