Pistes de lecture – Un monde de rentiers

Chaque année, la couverture médiatique du Premier Mai en France se dégrade un peu plus. La défilé organisé par le Front National à la mémoire de Jeanne-d’Arc gagne la place que perdent les défilés organisés par les organisations syndicales — plus précisément les syndicats de travailleurs.

On parle de « Fête du Travail » (terminologie imposée par le régime de Vichy en 1941), et on oublie la « Journée Internationale des Travailleurs« , les morts de Chicago (Illinois) le 4 mai 1886, les morts de Fourmies (Nord) le 1er mai 1891, et des décennies de luttes.

Nous sommes dans un monde où le mot « travailleur » est presque devenu un gros mot.

La vision dominante dans le monde contemporain, le paradigme imposé par les médias, la psychologie dominante, la manière de voir « évidente », « par défaut », « qui s’impose à tous » … ce n’est pas la vision des travailleurs, mais bien plutôt la vision des rentiers. Ou, pour parler en termes contemporains, la vision des 1%, voire des 0,1%. Les 99% sont invités à raisonner comme les 1%, en fonction des perspectives, des préjugés et des intérêts des 1%. L’ « intérêt général » communément admis est l’intérêt des 1%. La vision du monde est celle d’un monde de rentiers.

Il y aurait des pages et des pages à écrire pour décrire comme on en est arrivé là. Ce soir, juste quelques pistes de lecture pour éclairer l’état des lieux.

* * *

Eric Verhaege (ancien bras de droit de Laurence Parisot au Medef), sur son blog, en date du 27 avril 2015, a décortiqué la tribune du jeune et joli Ministre de l’Economie, Emmanuel Macron, publiée par « Le Monde » sous le titre « Retrouver l’esprit industriel du capitalisme » :

Pour Emmanuel Macron, le capitalisme, ce sont des détenteurs de capital qui financent la croissance, (…) Emmanuel Macron est décidément l’homme de la banque, (…) Il incarne bien cette caste dominante en France pour laquelle l’économie est un jeu capitalistique où l’action des hommes et des innovations tient un rôle secondaire par rapport à la préservation des rentes acquises.

De façon encore plus révélatrice, le mot « innovation » ne figure d’ailleurs pas dans le texte d’Emmanuel Macron. Il est assez curieux de voir comment un ministre devenu la figure de la modernité au sein du gouvernement, peut à ce point rater l’exercice attendu. A le lire, on croirait presque que son enjeu est de reconstruire la puissance industrielle française des années 1860, quand il s’agit précisément de basculer vers des modèles totalement nouveaux. (…)

En bout de course, il ressort de cette tribune le sentiment diffus qu’Emmanuel Macron est bien l’homme de la rente. Il lit l’économie française sous le prisme d’un capitalisme mature, qui ne comprend pas les nouveaux paradigmes et qui cherchent simplement à faire fructifier un acquis en profitant d’innovations qui lui sont étrangères.

  • Sans commentaire.

Philippe Legrain, dans « Social Europe », en date du 17 mars 2015, résume le nœud du drame de l’Europe contemporaine, noué en 2010 très précisément :

As well as gambling on American subprime mortgages, German and French banks lent too much, badly to Spanish and Irish homebuyers and property developers, Portuguese consumers and the Greek government, both directly and together with local banks. When the bubbles burst and banks began to fail, governments decided to bail them out, protecting banks’ creditors. Banks’ initial losses were often related to American subprime mortgages, over which European governments had no control. But when it became clear in early 2010 that Greece could not pay its debts, Merkel — together with a French trio of Jean-Claude Trichet at the ECB, Dominique Strauss-Kahn at the IMF and President Nicolas Sarkozy — took a different approach.

To avoid losses for French and German banks, they decided to pretend that Greece was merely going through temporary funding difficulties. And under the pretence that the financial stability of the Eurozone as a whole was at risk, they decided to breach the legal basis on which the Eurozone was formed — the « no-bailout rule » — and lend to the Greek government so that it could repay those foreign banks and investors. Further loans from EU governments to Ireland, Portugal and Spain followed, primarily to bail out local banks that would otherwise have defaulted on their borrowing from German and French banks and other financial investors.

As a result of these bailouts, the bad lending of private banks has become obligations between governments. And a crisis that could have united Europe in a collective effort to curb the banks that got us into this mess has instead divided it, pitting creditor countries — principally Germany — against debtor ones, with EU institutions becoming instruments for creditors to impose their will on debtors. The Eurozone has become, in effect, a glorified debtors’ prison.

  • Que reste-t-il de l’Eurozone ? Quel image donne l’ « EuroGroupe », la réunion des ministres des finances de la zone euro, en ce début d’année 2015 ? Une assemblée de petits comptables, représentant les intérêts des créditeurs, exigeant que les débiteurs respectent les règles, et prêts à punir sévèrement les mauvais payeurs. Les règles, rien que les règles, les règles des créditeurs, les règles des rentiers, et au diable les urgences humanitaires et les drames des travailleurs. Voilà la réalité de l’Europe contemporaine.

Mark Blyth, économiste écossais, auteur de « Austerity: The History of a Dangerous Idea« , dans un discours prononcé devant un parterre d’économistes et de politiciens à Berlin, repris en février 2015 par « Jacobin Mag » :

My second point returns us to the notion that we have grown quite comfortable talking about « creditor nations » and « debtor nations, » rather than « European nations, » as if being a debtor or a creditor is a national characteristic. Indeed, one of the most poisonous aspects of this period and policy of austerity is the discourse it produces that reduces complex formations of class and institutions to essentials of race and identity.

But look beyond this, and there is a bigger issue for left parties to deal with, one that they unfortunately helped to create. Back in the 1970s, a period that now seems quite benign, corporate profits were very low, labor’s share of income was very high, and inflation was rising. We were told that this was unsustainable, and new institutions and policies were constructed to make sure that this particular mix of outcomes would never happen again.

In this regard we were singularly successful. Today, corporate profits have never been higher, labor’s share of national income has almost never been lower, and inflation has given way to deflation. So are we happier for this change?

What we have done over the past thirty years is to build a creditor’s paradise of positive real interest rates, low inflation, open markets, beaten-down unions, and a retreating state — all policed by unelected economic officials in central banks and other unelected institutions that have only one target: to keep such a creditor’s paradise going.

In such a world, why would you, the average worker, ever get a pay rise? Indeed, is it any wonder that inequality is everywhere an issue? In Europe this plays out at the national level, and at the international level of creditor countries (good) and debtor countries (bad), where the rights of the creditors must be protected and the mantra that « you must pay your debts » must be respected.

Yet even in terms of simple welfare economics, this is nonsense. If the cost of squeezing the debtor is to keep her in debt servitude, or if the losses to the creditors are less than the costs of servicing the debt in perpetuity, then default is efficient, if not moral.

Today it is a profound irony that European social democrats worry deeply, as they should, about the investor protection clauses embedded in the proposed Transatlantic Investment Treaty with the US, and yet they demand enforcement of exactly the same creditor protections on their fellow Europeans without pausing for breath for the money they « lent » to them to bail out their own banking systems’ errant lending decisions.

Something has gone badly wrong when social democracy thinks this is OK. It is not. Because it begs the fundamental question, « what are you for — if you are for this? » The German Social Democrats, for we are all the heirs of Rosa Luxemburg, today stand as the joint enforcers of a creditor’s paradise. Is that who you really want to be? Modern European history has turned many times on the choices of the SPD. This is one of those moments.

  • Le texte indique que Martin Schultz était présent à ce discours. Il est illustré par la photo de Sigmar Gabriel. Le message est clairement adressé au SPD allemand, associé à la CDU dans la troisième coalition d’Angela Merkel. Il ne sera probablement pas entendu. Il aurait tout aussi bien pu être adressé à Emmanuel Macron (ancien associé de la Banque Rothschild) et Manuel Valls (proche collaborateur de Pierre Gattaz).

Baudoin Roger et Olivier Favereau, dans une tribune publiée le 27 février 2015 par « Le Monde », intitulée « Pour libérer la croissance, transformons l’entreprise » :

Depuis trente ans, le pouvoir des actionnaires, relayé par le développement de la sphère financière, pèse d’un poids extravagant sur le « gouvernement » d’entreprise. Les conséquences ont été, et sont toujours, dévastatrices :

– Désintérêt pour le contenu concret du travail salarié, dont la gestion financiarisée cherche avant tout à mesurer la performance individuelle;

– Déstabilisation de la fonction du dirigeant, dépouillé de sa fonction d’arbitrage entre multiples parties prenantes en faveur de la seule composante financière;

– Désinvestissement productif par soumission à un marché financier qui se comporte non en financeur mais en prédateur : les rachats d’actions ont dépassé les émissions nettes d’actions;

– Et enfin, dévoiement de l’esprit d’entreprise : l’optimisation fiscale et les paradis fiscaux opposent l’intérêt des firmes (pas seulement transnationales) à celui des Etats-nations.

  • Excellent résumé. L’entreprise comme lieu de la production d’une rente, et rien d’autre.

Clément Sénéchal, sur son blog, en date du 24 novembre 2014, résume les principales idées du livre de Cédric Durand intitulé « Le capital fictif, comment la finance s’approprie notre avenir » :

Le capital fictif prend toute sa puissance financière lorsqu’il devient liquide : quand des titres peuvent s’échanger à tout moment, c’est-à-dire être constamment payable et convertible en capital sonnant et trébuchant ; autrement dit, quand les titres deviennent des marchandises. C’est alors que le capital fictif tend à se dissocier subrepticement du processus productif de valorisation, suivant les voies d’une suraccumulation factice qui mène nécessairement à la crise.

Or, comme le note Cédric Durand, cette forme de capital tend à devenir largement prédominante dans nos économies, qui deviennent donc de plus en plus fictionnelles. On observe « une montée en puissance des engagements de paiement sur la production à venir en proportion des richesses effectivement produites ».

Lorsque l’on observe les 11 pays les plus riches, on constate en effet que la part du crédit dans le PIB passe de 72% à 174% entre 1970 et 2007, avant de subir une légère contraction suite à la crise des subprimes. Même dynamique pour le poids de la dette publique dans les économies développées, qui grimpe subitement dans les années 1980 suite aux politiques néolibérales d’augmentation des taux d’intérêts — lesquels se répercutent indirectement sur les emprunts publics : on passe de 30% à 89% du PIB entre 1970 et 2012. Quant au ratio moyen concernant les actions, il passe de 32% du PIB en 1980 à 85% en 2012. Au total, le poids moyen du capital fictif dans les pays riches passe donc de 145% du PIB en 1980 à 340% en 2012. Conclusion : lors de ces trois décennies, la valeur financière n’a cessé de progresser par rapport à la quantité de richesses effectivement produites.

Dès lors, Cédric Durand s’attache à poser la bonne question, celle de savoir comment du capital fictif se change en accumulation de profits sonnants et trébuchants. Bien que générés par des processus financiers, ces profits ont un pouvoir d’achat bien réel : ils constituent des droits de tirage immédiats sur la richesse produite. Générés par la sphère financière, ces profits ne correspondent pourtant pas à la création matérielle de richesses réelles, mais au simple jeu à somme nulle qui consiste à échanger des signes monétaires calqués sur l’anticipation des agents financiers. « Les profits financiers incarnent de la valeur mais ne sont pas issus de la production de valeur », résume l’auteur. Par conséquent, la profitabilité financière ne peut que résulter non pas de la création mais du transfert de revenus issus du processus de production. Se pose alors la question éminemment politique du contenu social des profits financiers.

  • Sans commentaire. Encore un livre à-lire-si-j’avais-du-temps.

Jacques Sapir, sur son blog « RussEurope« , a plusieurs fois évoqué comme emblématique le discours prononcé le 1er mai 2014 par Jose Manuel Barroso à la Stanford University, en Californie. Barroso était pour quelques mois encore le président de la Commission Européenne. La Stanford University est l’une des deux ou trois plus puissantes (évitons les termes trop pudiques style « prestigieuses ») universités de ce monde — une des institutions qui forme les élites dirigeantes de cette planète, une sorte d’ENA à l’échelle de la mondialisation. Dans son billet en date du 30 juillet 2014 (soupir !), voici ce qu’écrit Sapir, avec en inter-titres « L’imaginaire d’un rentier » et « Une vision unidimensionnelle du monde et de la société » :

Barroso est donc très représentatif, et en un sens exemplaire, de l’idéologie de l’Union européenne. Au-delà, dans ce discours sont exprimées une série de notion d’une importance toute particulière.

La première idée importante, et qui est exprimée sous l’aspect anodin d’une simple constatation, est celle d’un monde simplifié car complètement dominé par différents marchés. La métaphore qui est utilisée ici n’est pas sans intérêt. C’est celle d’un monde sans aspérité, et de fait sans institutions, ce qu’il appelle une « terre plate »[3]. On est donc dans un univers unidimensionnel. Ce refus de la complexité du monde réel est très significatif de la part d’un homme politique qui est pourtant confronté à cette complexité. On se rend compte qu’il rêve le monde mais qu’il ne l’analyse pas. C’est en fait l’image même qui est utilisée dans les versions les plus caricaturales de la théorie néoclassique en économie.

Il y a cependant plus grave, et bien plus pervers. Reprenant cette vision, très datée et très fausse, de l’économie, Barroso reprend de fait une vision du monde où les individus, réduits au statut « d’agent », ne sont mus que par une seule fonction, la maximisation de leur profit monétaire. Car, la base même du raisonnement néoclassique repose sur la capacité pour les agents d’attribuer des valeurs monétaires à la totalité de leur environnement. Mais, dans le même temps, la monnaie est considérée comme parfaitement neutre dans l’économie néoclassique et elle est évacuée de la discussion par le biais de la Loi de Walras[7]. Cette théorie de l’économie, portée par une financiarisation sans égale, nie en réalité et la monnaie et la finance[8]. Ceci fut dénoncé à juste titre comme l’une des principales causes de la crise que nous connaissons actuellement[9]. (…)

Ce qui a certainement convaincu des économistes mais aussi des responsables politiques comme José Manuel Barroso, à retenir cette approche qui tournait le dos à la réalité fut son caractère totalisant. Pour la première fois on postulait un système à la fois global et cohérent d’explication de l’économie, où cette dernière n’avait d’autre référence qu’elle-même[17]. Tout ce qui constituait des aspérités du monde réel, l’existence d’organisations, de Nations, de classes sociales, disparaissait. Il ne restait plus que l’économie comme ordre suprême, dans un mécanisme ou elle s’auto-définit elle même. Or, c’est très exactement cette vision, il faut bien le dire délirante, que reprend José Manuel Barroso. C’est la vision du rentier, comme l’avait montré, dès le début du XXème siècle, Nicolas Boukharine[18]. On comprend dès lors que, dans ce monde imaginaire, où les individus sont réduits au statut d’automates programmés pour la seule et unique maximisation du profit, il n’y a plus de place pour la politique et pour la démocratie. Ce discours totalisant se dévoile alors comme un discours totalitaire, mais qui se donne les apparences de la scientificité, quand il n’a en réalité que les oripeaux du scientisme.

  • Sans commentaire. Lire le billet en entier. Le blog de Jacques Sapir est une mine.

Stéphane Alliès, pour Mediapart, avait exhumé il y a quelque temps un texte publié par Le Monde le 16 décembre 1984 et cosigné par François Hollande, Ségolène Royal, Jean-Yves Le Drian et quelques autres, ils étaient jeunes, ils étaient beaux, ils étaient « modernes »…

Disons-le tout net, au risque de provoquer, la conception dogmatique de la classe ouvrière, l’idée que le lieu du travail pourrait être aussi un espace de liberté, la notion d’appartenance des individus à des groupes sociaux solidaires, l’affirmation d’un programme politique atemporel, tout cela doit être abandonné. Le parti socialiste est sans doute le premier parti ouvrier du pays, mais son ambition ne doit-elle pas d’être aussi le parti de toute la société ? Aussi doit-il s’adresser aux individus tout autant qu’aux groupes, en appelant au réel bien plus qu’aux mythes, adopter une démarche modeste, c’est à dire non pas pauvre, mais adaptée aux temps qui viennent.

Bonne nuit.

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