De l’indifférence à l’anticipation de l’indifférence

Billet écrit au milieu de la nuit

L’indifférence me parait être le trait dominant de notre époque.

Je vais probablement utiliser très imparfaitement le mot « indifférence » : il y a des nuances importantes entre indifférence, insensibilité, mépris, et quelques autres mots, que je ne vais pas explorer cette nuit.

Notre époque produit massivement, et depuis longtemps, de l’indifférence. Aussi sûrement, aussi industriellement, que des déchets et des gaz à effet de serre.

Notre époque — son idéologie dominante (néolibéralisme), ses jouets (plus précisément, ses écrans : télévision, tablettes, smartphones), et quelques autres phénomènes — conduit les individus à toujours plus d’indifférence.

Le néolibéralisme explique à l’individu que lui seul compte, qu’il n’existe aucune forme de collectif que ce soit (« There is no such thing as society. »), qu’il n’appartient qu’à lui-même, qu’il ne doit rien à personne, qu’il ne doit son salut ou son échec qu’à lui-même, qu’il n’y a pas de contextes, d’histoire ou de géographie (« The world is flat.« ), et toutes sortes d’autres malédictions, « Vous êtes inutiles« , « Ne pensez pas« , et j’en passe. Le néolibéralisme enseigne l’indifférence de l’autre, l’indifférence envers les autres.

Les écrans ne montrent à l’individu que ce qu’il veut voir, lui rappelant en permanence qu’il n’existe rien d’autre autour de lui, que rien n’existe plus vraiment en dehors d’une intermédiation informatique, et qu’il peut donc être parfaitement indifférence à tout ce qui se passe en dehors de ces intermédiations.

Tout cela est bien connu, bien documenté. Cela fait quelques décennies que l’idéologie néolibérale tourne à plein régime — s’il faut une date symbolique, prenons le 26 décembre 1991 (dissolution de l’Union Soviétique). Cela fait quelques années que les jouets ont pris le dessus sur les esprits — s’il faut une date symbolique, prenons le 9 janvier 2007 (présentation du premier iPhone). There is no alternative.

Le truc, c’est que l’indifférence, ça marche dans les deux sens.

Car, à tort ou à raison, de gré ou de force, tout le monde s’adapte. Nous vivons dans des systèmes plus ou moins clos. Tout fait écho. Tout fait rétroaction. Chacun fait subir, à diverses doses, son indifférence à ses semblables ; mais chacun reçoit aussi, à diverses doses, les indifférences de ses semblables. Et s’y adapte. Et en est modifié.

Soyons précis : il ne s’agit pas ici que de l’indifférence des semblables anonymes, l’indifférence des gens dont on ignore le nom, qu’on croise dans la rue, dans le bus, au supermarché, les voisins, la foule. Il s’agit aussi de l’indifférence des semblables nommés, l’indifférence des gens dont on connait le nom et le prénom, les supposés proches, les collègues, les familiers, enfants, conjoints.

Il n’y aura plus d’étrangers
On sera tous des étrangers

Le néolibéralisme, les écrans, et autres phénomènes contemporains, nourrissent l’indifférence jusque dans les niveaux les plus intimes de l’existence. L’indifférence pénètre au plus profond de nous tous. L’indifférence de tous pour tous.

Nous devenons indifférents envers nos semblables — et nous subissons l’indifférence de nos semblables. Et nous nous y habituons. Et nous nous y adaptons.

L’habitude de l’indifférence, l’adaptation à l’indifférence, l’anticipation de l’indifférence, voila qui est encore pire que l’indifférence elle-même. « De toutes façons, tout le monde s’en fout. » « Ce que je ressens n’intéresse personne. » « Ce que je dis n’émeuvra personne. » « Quoique je fasse, ça ne changera rien. » « Nobody cares. » « A quoi bon ? » « Pourquoi faire ? » « Pourquoi dire ? » « Tout le monde s’en fout. »

On s’adapte !

A force de ne pas être écouté, on finit par ne plus rien dire.

A force de ne pas être vu, on finit par ne plus rien montrer.

A force d’être incité à l’invisibilité, on finit par tout faire pour se rendre invisible. Rendre invisible ce qui ne doit pas se voir. Rendre invisible ce qui est insupportable au discours dominant. Rendre invisible la maladie, la souffrance, le désarroi, la détresse. Il ne faut pas que ça se voie. Il ne faut pas que ça se voie ! Alors, cacher. Maquiller. Dissimuler. Nier. Sourire. Tout va bien. Tout est sous contrôle. Et le reste, il ne faut pas que ça se voie !

Être aussi lisse qu’un écran. Se considérer comme une image apparaissant sur un écran — prêt à être réduit d’un pincement de doigts, prêt à réduit au silence par la pression d’un bouton, prêt à être supprimé d’un simple clic. Zappable. Jetable. Ignorable.

Être son propre PhotoShop. Être constamment en train de faire des retouches à son image. Gérer son personnage. Être son metteur en scène. Être son « brand manager ». Entrepreneur de soi-même. Être sa propre marque ! « Gérer son moi (numérique (ou pas) ) comme une marque ». Etc. Tout ce discours immonde passe presque désormais inaperçu ! On s’y est habitués, pour certains on s’y est déjà adaptés, pour la plupart on devra s’y adapter — et malheur aux inadaptés ou mal adaptés ou pas assez adaptés !

Etre son propre PhotoShop. Savoir que pour l’autre, que pour les autres, on n’est guère plus que quelques pixels. On ne doit pas être plus que ça. On ne peut pas être autre chose. Anticiper l’indifférence.

A force d’être confronté à l’indifférence, on finit de ne plus rien exprimer du tout.

A force d’être traité comme rien, on finit par se considérer comme rien.

A force d’être traité comme un chien, on finit par se comporter comme un chien — ou comme un chat, plus généralement comme un animal domestique, in fine comme une machine, bref comme un objet. Dogs with iPhones.

Le pire est peut-être bien là : l’anticipation de l’indifférence. L’attente du mépris.

Savoir qu’on n’a rien à attendre, sinon du mépris, de l’insensibilité, de l’indifférence, de la défiance, et des mauvais coups.

N’attendre que de l’indifférence.

N’attendre rien.

Daniel Pennac a écrit :

Le pire dans le pire, c’est l’attente du pire.

L’ambiguïté du mot « attente » me fascine ces derniers temps : il y a l’attente au sens « anticipation » (en anglais : expectation), et l’attente au sens « patience » (en anglais : wait). Il faudra y revenir.

Bonne nuit.

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