Soumission pour soulagement

Billet terminé tard dans la nuit

Quelques mots sur « Soumission », le dernier roman de Michel Houellebecq.

J’ai lu tous les romans de Michel Houellebecq. J’en ai apprécié certains plus que d’autres. Quand « Soumission » a commencé à faire parler de lui en décembre 2014, j’ai cependant hésité.

Le très bel article consacré à « Soumission » par Emmanuel Carrère dans « Le Monde » en date du mardi 6 janvier 2015 m’a décidé à acheter « Soumission » sur mon Kindle. Les évènements du mercredi 7 au dimanche 11 janvier 2015 m’ont incité à suspendre cette lecture, à attendre que ça se calme. Je n’ai repris ce livre qu’il y a quelques semaines, en avril 2015.

Il y a dans « Soumission » plus de longueurs et moins de sexe que dans les précédents romans de Houellebecq, mais j’ai globalement bien aimé ce livre.

J’ai toujours voulu classer Houellebecq dans les romanciers de science-fiction, notamment parce que les bons romanciers de science-fiction parlent admirablement bien du présent en le mettant en scène en tant que futur. « Soumission » est un roman du présent écrit au futur.

On retrouve dans « Soumission » de nombreux thèmes récurrents de Michel Houellebecq, et parmi ceux-là des thèmes qui me sont chers, comme en témoigne périodiquement ce blog. S’il fallait résumer ces thèmes en un seul, je dirais « La fatigue de la modernité » , pour reprendre le titre d’un texte d’Eric Dupin en 2010, que j’ai largement reproduit dans ce blog.

Les personnages de Houellebecq sont des gens las. Des gens fatigués. Des gens désabusés. Bouffés par la vie. Usés, vieillis, fatigués.

Ce sont pour la plupart des gens tristes, et Houellebecq n’a pas perdu son sens de la formule, en matière de tristesse comme en d’autres :

Sa tristesse était grande, elle était irrémédiable, et je savais qu’elle finirait par recouvrir tout ; comme Aurélie elle n’était au fond qu’un oiseau mazouté.

Le narrateur de « Soumission » est un être solitaire, vivant un peu en retrait du monde, tout en étant « Au milieu du monde » — comme la plupart des personnages de Houellebecq. Mais « Soumission », comme les autres romans, présente aussi bien le désarroi des gens seuls que le désarroi des gens « pas-seuls ». Ainsi quelques pages où le narrateur est invité à un barbecue en zone pavillonnaire un vendredi soir :

Au moment où elle s’abattait sur son canapé, jetant un regard hostile au taboulé, je songeai à la vie d’Annelise, et à celle de toutes les femmes occidentales. Le matin probablement elle se faisait un brushing puis elle s’habillait avec soin, conformément à son statut professionnel, et je pense que dans son cas elle était plus élégante que sexy, enfin c’était un dosage complexe, elle devait y passer pas mal de temps avant d’aller mettre les enfants à la crèche, la journée se passait en mails, en téléphone, en rendez-vous divers puis elle rentrait vers vingt et une heures, épuisée (c’était Bruno qui allait chercher les enfants le soir, qui les faisait dîner, il avait des horaires de fonctionnaire), elle s’effondrait, passait un sweat-shirt et un bas de jogging, c’est ainsi qu’elle se présentait devant son seigneur et maître et il devait avoir, il devait nécessairement avoir la sensation de s’être fait baiser quelque part, et elle-même avait la sensation de s’être fait baiser quelque part, et que ça n’allait pas s’arranger avec les années, les enfants qui allaient grandir et les responsabilités professionnelles qui allaient comme mécaniquement augmenter, sans même tenir compte de l’affaissement des chairs. Je partis parmi les derniers, j’aidai même Annelise à ranger, je n’avais pas la moindre intention de me lancer dans une aventure avec elle – ce qui aurait été possible, tout dans sa situation paraissait possible. Je voulais juste lui faire ressentir une espèce de solidarité, de solidarité vaine. Bruno et Annelise étaient certainement divorcés maintenant, c’est ainsi que ça se passait de nos jours ; un siècle plus tôt, à l’époque de Huysmans, ils seraient restés ensemble, et peut-être n’auraient-ils pas été si malheureux, en fin de compte.

Dans « Soumission », la France de 2022, fatiguée, va se laisser aller à passer à autre chose. Le « autre chose » ressemble à une république islamique, mais le « autre chose » pourrait être encore autre chose, sans que ça ne change grand’chose. 

Les Français de 2022 se laissent aller à autre chose. Le narrateur comme les autres. Par dépit, pas par espoir. Par fatigue, pas par énergie. Sans être vraiment sûrs d’y trouver leur compte, mais surtout parce qu’ils n’en peuvent plus de la situation existante. Parce que la majorité des gens n’en peuvent plus de l’existant — ce que les nantis et les pharisiens de l’existant ne peuvent pas comprendre :

Il est probablement impossible, pour des gens ayant vécu et prospéré dans un système social donné, d’imaginer le point de vue de ceux qui, n’ayant jamais rien eu à attendre de ce système, envisagent sa destruction sans frayeur particulière.

Dans son article du Monde, Emmanuel Carrère insiste beaucoup sur la dernière phrase de « Soumission », qu’il compare à la dernière phrase de « 1984 », citée en français : « Il aimait Big Brother. »

Citons un peu plus :

But it was all right, everything was all right, the struggle was finished. He had won the victory over himself. He loved Big Brother.

Un peu comme cela s’était produit, quelques années auparavant, pour mon père, une nouvelle chance s’offrirait à moi ; et ce serait la chance d’une deuxième vie, sans grand rapport avec la précédente. Je n’aurais rien à regretter.

Cette conclusion rappelle d’autres passages pour moi marquants de Houellebecq.

Certaines des premières phrases des « Particules Élémentaires » en 1998 :

Ce livre est avant tout l’histoire d’un homme, qui vécut la plus grande partie de sa vie en Europe occidentale, durant la seconde moitié du XXe siècle. Généralement seul, il fut cependant, de loin en loin, en relation avec d’autres hommes. Il vécut en des temps malheureux et troublés. Le pays qui lui avait donné naissance basculait lentement, mais inéluctablement, dans la zone économique des pays moyen-pauvres ; fréquemment guettés par la misère, les hommes de sa génération passèrent en outre leur vie dans la solitude et l’amertume. Les sentiments d’amour, de tendresse et de fraternité humaine avaient dans une large mesure disparu ; dans leurs rapports mutuels ses contemporains faisaient le plus souvent preuve d’indifférence, voire de cruauté.

Certaines des dernières phrases de « Plateforme » en 2001 :

Jusqu’au bout je resterai un enfant de l’Europe, du souci et de la honte ; je n’ai aucun message d’espérance à délivrer. Pour l’Occident je n’éprouve pas de haine, tout au plus un immense mépris. Je sais seulement que, tous autant que nous sommes, nous puons l’égoïsme, le masochisme et la mort. Nous avons créé un système dans lequel il est devenu simplement impossible de vivre ; et, de plus, nous continuons à l’exporter.

Et on trouverait certaines des phrases également signifiantes dans « La Possibilité d’une Île » en 2005, ou dans « La Carte et le Territoire » en 2010. La critique de la modernité. La modernité comme impasse. Le dégoût de la modernité. La fatigue de la modernité. La fatigue de la fatigue. Le capitalisme de l’épuisement. De la fatigue à perdre la tête. Nous sommes tellement seuls.

La critique de l’impasse « occidentale » par Michel Houellebecq, comme par beaucoup d’autres, me fait parfois penser à une remarque de Neal Stephenson, autre écrivain de science-fiction contemporain majeur, en 1994, je crois que c’était dans un article écrit pour « Wired » :

For a Westerner to trash Western culture is like criticizing our nitrogen/oxygen atmosphere on the grounds that it sometimes gets windy, and besides, Jupiter’s is much prettier. You may not realize its advantages until you’re trying to breathe liquid methane.

Quand j’ai lu « Les Particules Élémentaires » et « Extension du Domaine de la Lutte », je venais à peine d’entrer dans le merveilleux monde du travail, j’avais moins de trente ans, et c’étaient les très particulières années 1990s — les grandes années de « Wired », entre autres.

Aujourd’hui j’ai plus de quarante ans, dont près de la moitié passées dans le monde merveilleux du travail et dans le monde réellement réel tout court. Aujourd’hui on est en 2015, on vit mal, on est radicalisés, et le monde est ce qu’il est, c’est-à-dire, pour faire court, une porcherie austère brutale et corrompue. Aujourd’hui je suis fatigué. Les phrases de Houellebecq ont plus de sens que jamais. Les phrases de Houellebecq m’ont rattrapé. Est-ce que le présent est arrivé dans le futur, ou est-ce que le futur a rattrapé le présent ? « Les Bienveillantes avaient retrouvé ma trace. »

Je sais seulement que, tous autant que nous sommes, nous puons l’égoïsme, le masochisme et la mort. Nous avons créé un système dans lequel il est devenu simplement impossible de vivre ; et, de plus, nous continuons à l’exporter.

Comme les personnages de Houellebecq, je suis fatigué et las.

Je ne crois pas que Houellebecq pense sincèrement que « l’islam », plus précisément « la soumission à l’islam », soit une bonne solution pour la France ou l’Occident — quelles que soient les réalités concrètes qu’on imagine derrière le mot « islam » : le patriarcat, l’interdiction du travail des femmes, la polygamie pour les élites, et le fric du Qatar pour les universités — . Je ne crois même pas que Houellebecq veuille imaginer une solution concrète, une « France d’après » (pour reprendre un vieux slogan du petit président). C’est même pas qu’il s’en fiche, c’est que c’est hors-sujet. Son propos n’est pas le futur, son propos est le présent.

Ses spéculations sur à quoi pourrait ressembler l’islamisation de la France sont comme ses scènes de sexe : de la provocation, de quoi exciter, de quoi distraire l’attention de ceux qui cherchent à être distraits.

Ce thème islamique a d’ailleurs, à cet égard, très bien marché, puisque la plupart des médias n’ont parlé que de ça, et beaucoup de lecteurs n’ont retenu que ça — pour citer un de mes proches : « mon dieu, il faut pas qu’on devienne musulmans, il faut inscrire les enfants à l’école catholique ! » Beati pauperes spiritu, on choisit pas …

Ce thème islamique permet aussi de rappeler à quel point l’ « élite française » serait ravie de se rallier, une fois de plus, à une tutelle étrangère. Elle a l’habitude. Elle a l’esprit. La trahison des élites est une vraie constante de l’Histoire de France, Coblence 1792, Versailles 1871, Vichy 1940 … l’argent russe avant 1914 … la fascination pour le Royaume-Uni puis pour les Etats-Unis après un détour par l’Allemagne … le refrain « la France est en retard » … tout ça pour en arriver aux courbettes au Qatar sous le petit président, et aux courbettes à l’Arabie Saoudite sous son petit successeur … alors, partant de là, faire carrément de la France un pays islamique avec l’argent des pays islamiques, la belle affaire, on n’est plus à ça près, c’est presque moins le futur que déjà le présent.

J’insiste donc : le propos de Houellebecq n’est pas l’irréel du futur, c’est l’imparfait du présent.

C’est l’irrespirable du présent.

On pourrait aussi se demander : Comment a-t-on pu en arriver là ? Comment a-t-on pu arriver à ce présent irrespirable ? Quelles sont les racines de la fatigue de la modernité ? Mais ce n’est pas non plus le propos de Houellebecq — en tout cas pas dans « Soumission », par contre un bon tiers des « Particules Élémentaires » propose de sérieuses hypothèses à cet égard.

L’irrespirable du présent, c’est le propos de Michel Houellebecq. « Un système dans lequel il est devenu simplement impossible de vivre. »

Aussi, à mon avis, plutôt que « Soumission », le titre de ce livre devrait être « Soulagement ».

Comme le résume Emmanuel Carrère :

La grandeur de l’islam, si je l’ai bien lu, n’est pas d’être compatible avec la liberté, mais de nous en débarrasser — et justement, bon débarras. (…) Je ne crois pas que Houellebecq ironise. (…) Il pense que l’Occident est foutu, tellement foutu qu’il n’y a plus rien à en regretter. Il pense que la liberté, l’autonomie, l’individualisme démocratique nous ont plongés dans une détresse absolue — détresse que personne n’a décrite mieux que lui.

Peu de gens imaginent vraiment accepter la soumission à l’islam, ou à n’importe quel autre religion monothéiste — ces choses que je considère pour ma part comme des fossiles, je ne comprends pas pourquoi les religions sont encore là.

La plupart des gens recherchent juste un soulagement — par l’islam ou par autre chose.

En 1981, Jean-Jacques a chanté : « Il suffira d’un signe. »

En 1998, Johnny a beuglé : « Il suffira d’une étincelle. »

En 2015, Michel écrit : « Il suffira d’une soumission. »

Il suffira juste de lâcher prise. De laisser faire le courant. De remettre les femmes à la maison. De faire semblant de se convertir. De se gaver du pognon du Qatar.

Peut-être se sentira-t-on mieux en respirant du méthane, tant l’azote et l’oxygène nous sont devenus irrespirables.

Je n’aurais rien à regretter.

Comment en est-on arrivé là ?

Bonne nuit.

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