Emmanuel Todd, pour mieux voir le monde tel qu’il est

Billet écrit dans la nuit

En septembre 2014, Emmanuel Todd avait donné une longue interview (publiée en cinq parties, puis synthétisée en un PDF unique) au site les-crises.fr d’Olivier Berruyer. Il présentait une vision très décalée de l’Europe contemporaine, notamment de sa domination par l’Allemagne.

J’avais recommandé la lecture de cette interview dans un billet consacré à ma relecture d’un roman uchronique sur la domination de l’Europe par l’Allemagne, « Fatherland », de Robert Harris.

Cette interview se terminait par une conclusion sibylline, évoquant vaguement le concept de « somnambules » :

Je me suis remis à lire de la science-fiction pour me décrasser le cerveau et m’ouvrir l’esprit. Je recommande vivement un exercice du même type aux gens qui nous dirigent, qui, sans savoir où ils vont, marchent d’un pas décidé.

C’était il y a huit mois. Je n’ai pas beaucoup lu ces huit derniers mois. En particulier, je n’ai presque pas lu de science-fiction — j’attends encore qu’une bonne âme me conseille par quel livre commencer l’oeuvre d’Ursula K. Le Guin. J’ai lu de moins en moins ces derniers mois. J’ai écrit de moins en moins aussi. J’ai trop travaillé. J’ai eu trop de soucis. Je suis fatigué. Mais je n’ai renoncé, ni à lire, ni à écrire, et surtout, j’ai résisté à la tentation d’arrêter d’écrire pour récupérer du temps pour lire. Je finirai peut-être par craquer. En attendant, je continue à attendre des jours meilleurs. J’attends, à défaut d’espérer. Mais là je suis hors-sujet.

Comme beaucoup d’autres, j’admire Emmanuel Todd depuis longtemps. Comme beaucoup d’autres, je ne suis pas complètement surpris par la radicalisation, apparente et progressive, de ses positions ces dernières années. Pour reprendre le constat de JCFrog : « Nous nous sommes radicalisés sur Internet » — le meilleur accès à toutes sortes d’informations brutes a facilité certaines formes de radicalisation. Mais je maintiens en face mon constat personnel : Nous nous sommes radicalisés face au monde réel. L’évolution récente du monde réel est, à bien des égards, une véritable provocation — une véritable radicalisation, qui appelle la radicalisation de ceux qui veulent bien l’observer.

Il y a huit mois, Emmanuel Todd, après avoir posé un constat terrible sur l’Europe, invitait à lire de la science-fiction. Il a continué à s’exprimer ici et là, je ne sais pas s’il a pu tenir son programme et lire de la science-fiction.

Et puis il y a quatre mois, après le choc des événements du 7 au 11 janvier 2015, il s’est mis à écrire. En très peu de temps apparemment, il a écrit « Qui est Charlie ? : Sociologie d’une crise religieuse » . Je suppose que, pendant ces quelques mois-là, il n’a plus lu du tout de science-fiction.

J’ai commencé à lire « Qui est Charlie ? » il y a quelques jours.

Pour me faire une idée de ce livre, par moi-même.

Je pense que je le finirai assez vite. J’en suis déjà à la moitié.

Je n’aime pas commenter des lectures inachevées, mais jusqu’ici je suis épaté par ce livre.

Ce livre est une lecture stimulante.

Ce livre est un formidable appel à voir le monde tel qu’il est.

Ce qui rend ce livre à la fois difficile (et qui explique les torrents de boue qu’il suscite, à commencer par ceux d’un petit premier ministre en déroute) et stimulant, c’est qu’il appelle aussi à voir certains groupes sociaux tel qu’ils sont, notamment celui auquel moi j’appartiens, et auquel aussi appartiennent la plupart de mes proches : la « classe moyenne (supérieure) » de la France contemporaine.

Car si Charlie revendique des valeurs libérales et républicaines, les classes moyennes réelles qui marchèrent en ce jour d’indignation avaient aussi en tête un tout autre programme, bien éloigné de l’idéal proclamé. Leurs valeurs profondes évoquaient plutôt les moments tristes de notre histoire nationale : conservatisme, égoïsme, domination, inégalité.

Voir le monde tel qu’il est. Nous voir tels que nous sommes.

Nous voir tels que nous sommes, pas tels que nous croyons être, pas tels que nous nous disons être, et encore moins tels que nous souhaiterions être.

Nous voir tels que nous sommes, pas juste dans l’instant, mais dans le temps long ; pas juste dans le présent, mais dans l’Histoire.

Nous voir tels que nous sommes entièrement, c’est-à-dire pas seulement des individus mus par des volontés individuelles conscientes, mais aussi des individus mus par toutes sortes d’inconscients, ou de non-conscients, certains de ces inconscients étant individuels et d’autres étant collectifs.

C’est moins facile que ça n’en a l’air.

A notre époque, c’est même carrément contre-intuitif.

Notre époque nous a habitués à nier l’invisible. Seul ce qui se voit compte. Seul compte ce qui apparaît sur des écrans, seul compte ce qui est vu à la télé, seul compte ce qui est explicite et spectaculaire. Je rappelle souvent le théorème du sorcier Mougeotte cuvée 1994, généralisable à tous les écrans : « Ce qui n’est pas montré sur TF1 n’existe pas. »

Notre époque nous a habitués à nier l’inconscient. L’individu en régime néo-libéral est forcément responsable et coupable de tous ses choix — ou alors il est fou, ce qui n’a jamais été aussi grave. Tout n’est que choix. Tout n’est que choix individuel. L’homo economicus n’agit que par calcul rationnel, tout le temps, que pour maximiser ses fonctions d’utilité dans un contexte d’information parfaite et symétrique, que pour s’enrichir, comme une machine. Pas de place pour l’inconscient là-dedans.

Notre époque nous a habitués à nier le collectif. « There is no such thing as society » avait fini par déclarer la sorcière Thatcher en 1987. « Je ne crois pas à la lutte des classes » avait dit plus simplement son lointain émule Cahuzac. Il n’y a pas de groupes sociaux, de classes, de nations, c’est tout juste s’il reste des pays. Il n’y a que des individus isolés. Il n’y a que des particules élémentaires. Tout ce qui prétend transcender ou réunir les individus est forcément obsolète et rétrograde.

Et puis surtout, notre époque nous a habitués à nous considérer comme parfaits, tous parfaits, tous individuellement parfaits, isolés, atomisés, manipulés, narcisses assistés par ordinateur — mais visiblement, consciemment et individuellement parfaits. Forcément parfaits. C’est encore Tyler Durden qui le disait mieux, en 1999 :

(…) we’ve been all raised by television to believe that one day we’d all be millionaires and movie gods and rock stars (…)

You are not special. You are not a beautiful or unique snowflake. You’re the same decaying organic matter as everything else. (…) We are all part of the same compost heap.

Dans l’une des interviews qu’il a données pour promouvoir « Qui est Charlie ? » (aimablement reprise par Olivier Berruyer, grâce lui en soit rendue), Emmanuel Todd explique :

A la suite des travaux de Durkheim sur le suicide, ou de ceux de Max Weber, mon but, c’est de faire comprendre aux gens les valeurs profondes qui les font agir et qui ne sont généralement pas celles qu’ils imaginent. Quand on observe la carte des manifestations, la première chose qui frappe, c’est ce que l’Insee appelle avec élégance la prédominance des « cadres et professions intellectuelles supérieures ». (…)

Le niveau de bonne conscience de ce pays est devenu littéralement insupportable. La France actuelle se gargarise de bons sentiments. Mais la réalité de ce pays, c’est que c’est peut-être la seule des sociétés les plus développées européennes qui accepte de vivre avec 10% de chômage, en massacrant son monde ouvrier et en excluant massivement les jeunes, à commencer par ceux qui sont d’origine maghrébine.

Il faut maintenant que je trouve le temps de finir de lire ce livre.

Je n’ai évidemment jamais lu, ni Emile Durkheim, ni Max Weber — je ne suis qu’un imbécile d’ingénieur, aggravé d’un informaticien défroqué –. Mais en lisant comment Emmanuel Todd met en lumière des courants historiques souterrains (invisibles, inconscients, collectifs), c’est à Hari Seldon que je pense. Hari Seldon, l’inventeur de la psychohistoire. Hari Seldon, personnage central (si j’ose dire) d’un des plus grands classiques de la science-fiction, la série « Foundation » d’Issac Asimov — encore une oeuvre que je rêve de relire de bout en bout, si j’avais le temps…

On pourrait croire que l’Empire est éternel. Et pourtant, […] jusqu’au jour où la tempête le fend en deux, le tronc d’arbre pourri a toutes les apparences de la santé. L’ouragan souffle dès maintenant à travers les branches de l’Empire. Écoutez avec les oreilles de la psychohistoire, et vous percevrez les premiers craquements.

Je n’ai lu ni Durkheim, ni Weber, mais j’ai lu beaucoup d’Asimov. Et j’ai lu du Todd.

Est-ce que la psychohistoire est la sociologie de l’inculte ? Est-ce que la science-fiction est l’opium des classes moyennes ?

On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a. C’est peut-être moche, mais c’est comme ça.

Le temps, c’est ce qui manque le plus.

Bonne nuit.

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