A quoi servent tous ces financiers bien habillés ?

Billet écrit en temps contraint

Je travaille dans un quartier riche de l’Île-de-France.

Tous les jours, je croise des gens riches, notamment des gens travaillant dans le secteur financier.

Ils sont bien habillés (par commodité, on va s’en tenir au masculin pluriel). Ils ont de belles chaussures, de beaux vêtements, de belles mallettes, de beaux sacs, de beaux gadgets électroniques, de belles montres. Beaux, pratiques, confortables, rarement usés, ils en changent souvent. Ils sont propres, bien coiffés, bien droits. Ils ne sont pas plus malpolis que la moyenne francilienne. Ils n’ont pas l’air plus stressés que la moyenne.

Ça fait du monde, mine de rien, toutes ces professions financières, tout ce secteur financier (par commodité, on ne rentrera pas dans les détails) : banquiers, gérants de fonds, notaires, auditeurs, contrôleurs de gestion, etc. Ça en fait, des gens bien habillés, dans le métro, dans les rues, dans les restaurants, dans les cafés, partout.

A quoi servent tous ces gens, bien habillés, bien lavés et bien coiffés ?

Je me pose souvent la question en ce qui me concerne, moi, tout petit cadre dans l’informatique. Je me demande souvent à quoi je sers. Est-ce que ce que je fais à un sens ? Est-ce que, par mon travail, j’apporte quelque chose à autrui ? J’ai des doutes. Je suis rempli de doutes. Mais in fine, je crois quand même que je sers à quelque chose, à travers les collectifs dont je fais partie — équipe, organisation, entreprise. On sort des produits qui sont utilisés. On offre des services qui sont utilisés. Je ne suis pas inutile, ou pas complètement inutile. Bullshit job? Pas complètement.

A quoi sert le secteur financier ?

A quoi servent tous ces gens qui dégagent autant de signes extérieurs de richesse ?

Combien de gens vivent de ces activités dont je ne comprends pas l’utilité collective, humaine et sociale ?

La réponse la plus simple est que, ils ne servent à rien. Ils n’apportent rien à la collectivité. Ils n’apportent rien à la civilisation !

Des pages et des pages ont été écrites pour décrire l’hypertrophie du secteur financier ces trois ou quatre dernières décennies. Des pages et des pages pour décrire aussi comment cette hypertrophie a causé la catastrophe de 2008, en attendant la suivante. Un de ces jours, quand j’aurai le temps, je trierai mes sources pour faire un billet « Pistes de lecture » à ce sujet, pour rappeler ce fondamental du monde contemporain : l’hypertrophie de la finance. Et un autre pour approfondir l’inéluctable, déjà évoqué : la prochaine catastrophe financière.

Et là-dedans, dans ce secteur financier, il y a des êtres humains. Bien habillés. Bien portants. Bardés de tous leurs signes extérieurs de richesse. Qui se promènent tranquillement dans le même quartier que moi, tous les matins. Qui vont comme moi à leur bureau.

Ils sont convaincus d’être utiles. Convaincus d’être importants. Convaincus d’être extrêmement importants. C’est peut-être ça le plus frappant : ils sont convaincus de leur importance. Imbus d’eux-mêmes. Leur importance justifie leurs salaires, leurs primes, les avantages, toutes les richesses qu’ils prélèvent au reste du monde, qu’ils s’approprient. Ils sont convaincus de leur légitimité et de leur importance.

A quoi servent tous ces gens ?

Ils « gèrent des actifs ». Ils « arbitrent » des décisions d’investissement. Ils gèrent et optimisent des allocations de ressources financières. Ils décident. Ils sont des « décideurs ». Ils déplacent des capitaux. Ils déplacent des lignes dans des fichiers Excel. Ils jouent avec des entreprises, des équipes, des individus, via leurs Excels, leurs PowerPoints, leurs SAPs et leurs Oracles, comme d’autres jouent à des jeux vidéos.

Ils font en sorte que les moindres parcelles de valeur ajoutée créée par les activités économiques soient retournées aux détenteurs des capitaux, et que la portion qui revient aux travailleurs reste aussi faible que possible. Ils mettent les activités productives sous pression, et tant pis pour les coûts humains, burn-out, suicides, maladies professionnelles, délocalisations, j’en passe et des pires.

Ils servent les intérêts des détenteurs de capitaux, et tous les coûts sont permis. La fin justifie les moyens. The sky is the limit. Pas de sentiments, pas de morale, pas d’éthique. Typiquement, ils ne reculent devant rien pour échapper à l’impôt, pour échapper aux contributions fiscales et sociales. Tout ce qui permet de voler les Etats et les systèmes de solidarité sera mis en oeuvre.

Ils imposent des exigences de rentabilité. Ils spéculent. Ils restructurent. Ils écrasent. Ils pillent.

Il y aurait effectivement des pages et des pages à écrire, pour décrire ce que font tous ces braves gens. Ils participent pleinement de l’indécence de notre époque.

A quoi sert le secteur financier, à part piller tous les autres ?

Qu’est-ce que la finance moderne, sinon le pillage, le pillage systématique et généralisé, le pillage industrialisé, le pillage assisté par ordinateur ?

A quoi servent tous ces gens ?

Des pillards, bien habillés, bien lavés et bien coiffés ?

Il y a quelques semaines, en date du 5 avril 2015, le blog de Paul Jorion a accueilli un billet de Roberto Boulant intitulé « Ces intendants qui nous gouvernent« , que je vous invite à lire en entier. Je me permets de citer juste quelques paragraphes :

Avant que les Grecs ne se décident à chasser les intendants, à élire un vrai homme d’état, il a fallu en arriver à ce que les impôts augmentent de 337,7 % pour les faibles revenus (seulement 9 % pour les déciles supérieurs). Il a fallu que les 10 % des ménages les plus pauvres perdent en cinq ans, 86,4 % de leurs revenus. Il a fallu des milliers de suicides, la mort de milliers de malades chroniques, n’ayant plus les moyens de se soigner. Il a fallu que des familles abandonnent les enfants qu’elles ne pouvaient plus nourrir !

Et tout cela, au milieu du continent le plus riche de notre planète.

Pourtant, les solutions pour répartir équitablement la richesse, tout en préservant l’environnement pour nos enfants, existent.

La question n’est donc pas de savoir quoi faire, mais de savoir comment le faire ?

Le mécanisme qui nous emporte si sûrement vers notre perte, n’est donc au premier chef ni un problème économique ou technique, mais un problème politique.

Il se traduit d’une manière très simple : nous ne survivrons et pourrons léguer à nos enfants une planète habitable, qu’à la seule condition d’empêcher les nuisibles de nuire.

A quoi servent tous ces gens bien habillés, convaincus de leur importance, et fiers de travailler dans le secteur financier ?

Ils ne servent pas seulement à rien. Ils sont nuisibles. Ils pillent. Ils détruisent.

Tant qu’on les laisse faire. Jusqu’à la prochaine catastrophe. Jusqu’aux prochaines catastrophes. Ils ne s’arrêteront pas d’eux-même. Ils sont décomplexés.

Nous ne survivrons (…) qu’à la seule condition d’empêcher les nuisibles de nuire.

Comment empêcher les nuisibles de nuire ?

Comment empêcher ces gens, bien habillés, bien lavés et bien coiffés, de nuire ?

Je ne sais pas.

Mais il est temps.

Bonne nuit.

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