L’ivresse de l’été 1999

Je voulais écrire ce billet dans les jours qui ont suivi ou précédé le vendredi 20 mars 2015. Ce matin-là, une éclise partielle du soleil devait être visible en Île-de-France. Cette éclipse, conjuguée à un pic de pollution atmosphérique et au mauvais temps, a juste donné une lumière particulièrement lugubre. Dommage pour les Franciliens — mes collègues à l’autre bout de l’Europe ont eu plus de chance.

Deux mois plus tard, il est temps que j’écrive ce billet. Ou plutôt, quinze ans et neuf mois plus tard.

L’été 1999.

Le mercredi 11 août 1999.

Le mercredi 11 août 1999, en fin de matinée, une éclipse totale de soleil était visible sur une partie du Nord de la France.

Je l’ai vue. J’y étais. C’était le premier jour de ma seule semaine de congés de cet été-là.

Il ne faisait pas beau dans les heures précédentes, les nuages ne se sont retirés que quelques minutes avant le début de l’éclipse. Le ciel était magnifique. C’était un moment merveilleux, c’était un instant unique, au cœur de l’extraordinaire été 1999. Je suis heureux d’avoir été témoin de cette éclipse, encore plus d’avoir pu la voir avec l’ami qui depuis est devenu mon témoin. C’était unique.

Comment raconter l’été 1999 ?

Comment raconter le dernier été du XXème siècle ? ( Je sais bien qu’au sens mathématique strict, la dernière année du XXème siècle est l’année 2000, attendu qu’il n’y a pas eu d’année zéro, mais qui s’en soucie ? )

C’était un été d’ivresse, à bien des égards.

C’était l’été de l’ « exubérance irrationnelle » — toute cette époque est à regarder à la lumière de cette expression utilisée quelque années plus tôt par Alan Greenspan, le tout-puissant maestro de la toute-puissante Federal Reserve. Le Dow Jones avait passé les 10.000 points lors de l’hiver précédent. Les bulles gonflaient tous azimuts.

C’était l’été de la « nouvelle économie » — c’est vers cette époque que beaucoup de gens se sont rendus compte qu’Internet c’était quelque chose, que quelque chose se passait, même s’il y avait déjà beaucoup de faux semblants et de tromperies, et très vite un premier krach pour calmer les excès. Mais la conscience était arrivée que quelque chose allait sortir de tous ces tas de silicium, de cuivre et de fibre optique.

C’était l’été de l’ « hyper-puissance » — c’est vers cette époque que ce mot dû à Hubert Védrine commençait à être connu et repris. C’était l’été d’un certain zénith de la toute-puissance américaine — le mot « étasunienne » n’était, lui, pas encore répandu. « L’Amérique dans les Têtes », s’intitulait l’année suivante un hors-série du Monde Diplomatique.

Pendant tout le printemps, les forces de l’OTAN avaient pilonné la Serbie de Milosevic. Je me souviens de la sentence amère de Paul-Marie Coûteaux, je crois que c’était dans Marianne, je cite de mémoire :

Telle est l’implacable logique impériale. On commence par parler anglais, et on finit par bombarder une capitale européenne sur ordre de Washington.

Mais j’étais encore américanophile à l’époque, comme la majorité de mes semblables. Et je parlais anglais tous les jours. Bill Clinton, un homme qui aimait les femmes, était très sympathique. Je voyais d’un bon œil l’action de l’OTAN. J’ai suivi avec émotion le G7 de Cologne (Rhénanie-du-Nord-Westphalie), début juin, où l’émissaire finlandais ramena littéralement la capitulation de Milosevic. La dernière guerre du XXème siècle se terminait par le triomphe des forces du bien en général, et de l’hyper-puissance en particulier. Avec zéro mort ou presque dans le camp du bien. L’ordre régnait. Le bien avait triomphé. Le monde avait un sens. L’Histoire avait un sens. Le monde allait dans le bon sens. La réunification de l’Europe, suivant la réunification de l’Allemagne actée à l’été 1990, précédant l’unification du monde, était en marche.

Slowly the magnitude of the victory was soaking into him and saturating him. The Foundation — the First Foundation — now the only Foundation — was absolute master of the Galaxy. No further barrier stood between themselves and the Second Empire — the final fulfillment of Seldon’s Plan.
They had only to reach for it —
Thanks to —

Ce printemps-là, le gouvernement fédéral allemand déménagait de Bonn (Rhénanie-du-Nord-Westphalie) à Berlin. Je me souviens, je crois que c’était un jour de récupération, un mercredi en juin ou en juillet, avoir regardé à la télévision une cérémonie d’inauguration du nouveau Bundestag, ou quelque chose d’approchant, dans le bâtiment qu’on appelera toujours le Reichstag. Dem Deutschen Volk. C’était très émouvant, les députés écoutant de la musique classique, très solennel, très sérieux. L’Allemagne de l’époque était sereine et progressiste.

D’ailleurs, l’Europe toute entière était progressiste. Tony Blair portait l’étendard de la Troisième Voie, et il n’était pas encore devenu le caniche et compagnon de croisade de George W. Bush. Gerhard Schröder avait certes congédié Oskar Lafontaine quelques mois plus tôt, mais il n’était pas encore le prête-nom de Peter Harz, qui n’était alors que le directeur du personnel de Volkswagen AG. Lionel Jospin était Lionel Jospin. Romano Prodi allait diriger la Commission Européenne. L’euro allait arriver. L’euro c’était l’Europe, et l’Europe c’était la paix. La paix et la prospérité. Qu’on se le dise, l’euro c’est la prospérité. On y croyait. Et de l’autre côté de la mare, le quasi social-démocrate Jean Chrétien tenait le Canada, Bill Clinton avait sauvé sa tête et sa femme, et le monde attendait Al Gore — Al Gore !! — écologiste, technophile, moderne, progressiste, prêt.

Le XXème siècle se terminait bien, apparemment, en somme. La Chine ne faisait pas partie de l’OMC, et l’OMC de toutes façons n’était pas grand’chose. La Russie était considérée comme quantité négligeable et humiliable. Le reste du monde comptait encore moins. Le monde, c’était nous. Le XXIème siècle s’annonçait bien. Al Gore était prêt. Tout le monde était prêt.

L’an deux mille !

C’était un été d’ivresse. Pour moi personnellement, c’était un été de souffrances et de triomphes. Des horaires invraisemblables. Des trucs insensés. J’étais jeune. J’avais décidé que je ne craquerai pas, et je n’ai pas craqué. J’ai tenu. J’aurais dû m’effondrer, je ne me suis pas effondré. Tout aurait dû s’effondrer, on ne l’a pas laissé s’effondrer. On n’était pas nombreux, et on l’a fait. Une Américaine, un Polonais, un Français … puis une Suédoise, une Allemande, un Suédois, une Anglaise… We did it. We did it! On était jeunes, on était fous. L’ivresse du travail.

C’était un été d’ivresse.

Et puis, c’était l’été de l’éclipse.

Je me souviens de la une de Charlie-Hebdo, vue quelques heures après l’éclipse, dans une station d’essence près de Sens (Yonne), je cite de mémoire : « Si vous lisez ce journal, c’est que Paco Rabanne est un escroc. »

Je me souviens surtout de l’éditorial de Gérard Dupuy dans Libération, la veille du mercredi 11 août 1999, « Et si nous décidions que ce phénomène universel est un meilleur référent commun pour l’humanité que l’imagerie chrétienne » , et là au-delà de la mémoire, il faut vraiment le relire en entier pour le croire :

Né au large des côtes américaines pour finir au-dessus du Golfe du Bengale, le trajet de l’éclipse unit symboliquement les trois continents principaux, reliant, par dessus les décombres du communisme, quelques unes des régions les plus riches et puissantes du monde à quelques autres encore très pauvres mais dont l’auto-affirmation géopolitique s’appuie sur un potentiel économique mieux assuré, comme l’Union indienne. L’éclipse fonctionne aussi comme une épure de la réalité politique mondiale. La «chute» du Mur de Berlin marquait bien autre chose que l’achèvement complet de la guerre froide: d’autres barrières, et peut-être jusqu’à l’idée même de barrière, étaient concernées. (…)

L’extension presque illimitée des interdépendances restera pour longtemps l’horizon indépassable de notre avenir. La vraie nouveauté, c’est qu’on ne peut plus feindre de l’ignorer. Il n’y a qu’une seule terre, dit un vieux slogan écologiste. Il n’y a, de plus en plus, qu’une seule économie-monde, constatent les observateurs. Il est donc juste qu’il n’y ait qu’une éclipse pour tous (ou presque) et qu’elle vienne rappeler au genre humain son unité.

Je me souviens m’être levé au milieu de la nuit, pour parcourir quelques centaines de kilomètres, traversant la Rhénanie-du-Nord-Westphalie et la Belgique, pour rejoindre juste, juste à temps une petite ville du Nord de la France dans la zone de totalité. Je me souviens, dieu sait pourquoi, de la radio, ce jour-là, je me souviens d’une séquence de RTL évoquant « les années de plomb » et un coup de téléphone transatlantique improbable entre Michel Berger et Luc Plamondon qui déboucha quelques années plus tard sur « Starmania ».

Ça avait été pour moi un mois de juillet de souffrances, où souvent en fin de journée je constatais :

J’ai la tête qui éclate
J’voudrais seulement dormir
M’étendre sur l’asphalte
Et me laisser mourir

Laissez-moi me débattre
Venez pas m’secourir
Venez plutôt m’abattre
Pour m’empêcher de souffrir

C’était l’été de l’éclipse, et en une semaine j’ai roulé quelques milliers de kilomètres. L’essence ne coûtait pas cher, elle avait un peu augmenté par-rapport à l’année précédente, mais ça restait pas cher. De mémoire, le litre, c’était moins de 2 deutsche marks, 6 ou 7 francs français, 30 francs luxembourgeois, 40 francs belges, cherchez l’erreur. Les hydrocarbures, c’est l’ivresse aussi. L’ivresse de la vitesse, du vent qui s’engouffre à pleine vitre ouverte. Ne pas s’arrêter. Ne jamais s’arrêter. Les horizons sont illimités. Il n’y a plus de frontières. L’idée même de barrière, comme dirait Gérard Dupuy, avait disparu.

C’était le dernier été du XXème siècle. C’était l’apogée de l’hyper-puissance. C’était en apparence l’ordre et la volupté.

Quelques mois auparavant, l’Agent Smith dans « The Matrix » avait expliqué :

Have you ever stood and stared at it, marveled at its beauty, its genius? Billions of people just living out their lives, oblivious. Did you know that the first Matrix was designed to be a perfect human world, where none suffered, where everyone would be happy? It was a disaster. No one would accept the program, entire crops were lost. Some believed we lacked the programming language to describe your perfect world, but I believe that, as a species, human beings define their reality through misery and suffering. The perfect world was a dream that your primitive cerebrum kept trying to wake up from. Which is why the Matrix was redesigned to this, the peak of your civilization.

L’été 1999. L’éclipse du 11 août 1999. The peak of your civilization. The perfect world. Misery and suffering. Tout ça n’est pas dissociable. La Révolution est un bloc.

Faut-il parler ce qui a suivi ? La décennie perdue. Le hold-up de George W. Bush. Le sinistre traité de Nice. Le 11 septembre 2001. Le 29 mai 2005. Le 15 septembre 2008. J’en passe et des pires. Début décembre 2009, à quelques jours d’intervalle, Time Magazine à New York titrait : « The Decade from Hell » , tandis que Der Spiegel à Hambourg se contentait de : « Der verlorene Jahrzehnt » .

L’été 1999. Dernière sortie avant l’autoroute. Dernier été avant une lente descente aux enfers. The Decade from Hell. Highway to Hell. Misery and suffering. Programming language. Primitive cerebrum. The peak of your civilization.

L’été 1999. Des centaines de kilomètres. Des horaires invraisemblables. Des formes d’ivresse. De l’ivresse tout court. Des trucs interminables.

En boucle parfois, la bande originale de Lost Highway, et surtout Marilyn Manson :

I’ve got something you can never eat
I’ve got something you can never eat
I’ve got something you can never eat

En boucle souvent, les compilations de Depêche Mode sorties en CD à l’automne précédent. Et notamment, évidemment, « Just Can’t Get Enough ».

La version longue, dite « Schizo Mix », qui figure en dernière position sur le recueil « The Singles 81 > 85  » , avec ses trois dernières minutes, répétitives, mélange de douleur et d’extase, interminables. Et la voix qui finit par revenir, et qui répète, cinq fois, onze fois, quinze fois…

Just can’t get enough
Just can’t get enough
Just can’t get enough
Just can’t get enough
Just can’t get enough
Just can’t get enough
Just can’t get enough
Just can’t get enough
Just can’t get enough
Just can’t get enough
Just can’t get enough
Just can’t get enough

Ça ne s’arrêtera jamais. Il aurait fallu que cette ivresse ne s’arrête jamais. Qu’importe le flacon.

La voix se moque de moi.

Bonne nuit.

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