Nous ne savons plus faire attention

Billet écrit en temps contraint

J’ai toujours détesté cette phrase : « C’est juste un problème de communication. »

Vouloir tout ramener à des problèmes de communication m’a toujours irrité.

Parce que, derrière le verbe « ramener », j’entends le verbe réduire (diminuer, minimiser, amoindrir, amputer, etc).

Parce que, derrière le mot « communication », je mets le mot forme (surface, apparence, écume, futilité, etc).

Et, partant de là, je ne supporte pas l’idée que tout puisse être réduit à des problèmes de forme.

Mais j’ai vieilli. J’ai appris. Je reste allergique à la réduction systématique de tout problème à un problème de communication, mais je reconnais volontiers l’existence de problèmes de communication, ce que je ne faisais pas il y a vingt ans. J’ai même parfois tendance à voir des problèmes de communication un peu partout. J’ai admis l’importance de la communication.

Ces dernières années, je suis arrivé à la conclusion que, souvent, le mot « communication » est même trop fort, trop large, trop haut. Il faut descendre encore plus bas. La communication, ça marche dans les deux sens. Le problème, le plus souvent, est dans un seul sens. La communication, c’est émettre et recevoir, c’est parler et écouter. Le problème, le plus souvent, ce n’est pas parler. Le problème, c’est écouter.

Autrement dit, ce qu’on ramène parfois à un problème de communication est même en fait encore en-dessous : c’est juste un problème d’écoute. Un problème d’attention.

Il me semble que là est un des fléaux de l’époque : on n’écoute pas. On n’écoute plus. On ne fait plus attention. On s’en fout ! « OSEF », comme on dit maintenant.

On n’écoute pas. On ne sait pas écouter. On ne voit pas. On ne sait pas voir. On ne fait pas attention. On ne fait pas assez attention.

Parfois, c’est encore plus radical : on n’écoute pas parce qu’on ne veut pas écouter, on ne voit pas parce qu’on ne veut pas voir.

C’est fréquent qu’une personne refuse de s’informer sur un sujet. C’est beaucoup plus rare qu’une personne refuse de s’exprimer sur un sujet.

On n’est pas incités à écouter, à voir, à faire attention, à s’intéresser — encore moins à réfléchir et à penser. L’air du temps n’incite pas à penser.

Parler, c’est facile. Ecrire, c’est facile. Ecouter, c’est plus difficile. Lire, c’est plus difficile.

Dans beaucoup d’organisations, il est souvent dit, répété et admis que : « il y a trop d’E-mails ». Pour certaines personnes, c’est vrai, ils reçoivent plus d’E-mails qu’ils ne peuvent humainement en assimiler. Mais je suis persuadé que pour d’autres personnes, l’argument ne tient pas. Ils ne lisent pas tous les E-mails qu’ils reçoivent parce qu’ils n’ont pas envie, parce qu’ils ne font pas l’effort, parce que ça les arrange — et parce que, le cas échéant, ils savent qu’ils pourront excuser leur ignorance par l’excuse « il y a trop d’E-mails ».

On entend beaucoup de gens dirent ignorer ce qui se passe dans le monde parce qu’il y a trop de médias, trop d’informations, trop de nouvelles. Je pense que cela cache surtout un refus de savoir, un refus de s’intéresser, un refus d’écouter. OSEF quoi ! Non mais allô quoi !

J’adore les romans policiers classiques : en général, à la fin, on découvre ce qu’on aurait dû comprendre quelques centaines de pages auparavant. On se dit qu’on n’a pas vu parce qu’on n’est ni Hercule Poirot, ni Jules Maigret. Mais ce qui fait Hercule Poirot et Jules Maigret, c’est qu’ils observent, c’est qu’ils écoutent. Attentivement. Méticuleusement. L’exact contraire des « dogs with iPhones » que nous sommes en train de devenir.

Notre époque, gavée de « Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication » (NTIC pour les intimes), a, il me semble, aggravé la dissymétrie. En apparence, on n’a jamais autant reçu d’informations. En pratique, il n’a jamais été aussi facile de ne pas écouter, de ne pas voir, de ne pas faire attention.

L’isolement, l’indifférence, le mépris — avec leurs cousins : l’égoïsme, l’individualisme, l’ingratitude — ne se sont jamais aussi bien portés. Ils sont portés par l’idéologie dominante de notre époque, le néolibéralisme, sa détestation des collectifs, sa détestation de la coopération, sa glorification de la compétition, de la lutte et de la haine. Ecouter ses semblables est une perte de temps, seul compte le verdict du divin marché.

Les ordinateurs, les smartphones, les tablettes, les casques, les casques à réduction de bruit, toute la quincaillerie contemporaine, tous ces machins supposés « communiquants », sont là pour empêcher de voir, d’entendre, de faire attention, de ressentir, d’apprendre, de savoir, et in fine de penser. Par distraction. Par hypnotisme. Par capture. Par envoûtement.

George Orwell a écrit :

To see what is in front of one’s nose needs a constant struggle.

Nous savons de moins en moins voir — même ce qui est juste en face de nous. Parce que nous sommes hypnotisés par nos écrans. Parce que nous sommes constamment découragés d’ouvrir les yeux par l’air du temps. Parce que nous avons perdus l’habitude de faire attention. Parce que nous ne savons plus ce qui est important. Alors à quoi bon ouvrir les yeux ? A quoi bon faire attention ? A quoi bon écouter ?

Oui, beaucoup de problèmes sont des problèmes de communication.

Mais beaucoup de problèmes sont même moins que des problèmes de communication — juste des défauts d’attention.

Ce qui est difficile, c’est écouter.

Bonne nuit.

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