Le livre en papier va devenir un produit de luxe

Billet écrit en temps contraint

Quelques réflexions personnelles sur les livres et les livres électroniques.

A la base, il y a une idée, une sorte d’intuition, qui tient en une phrase courte, qui m’est venue à un arrêt de bus, en contemplant de répugnantes affiches publicitaires pour produits de luxe : le livre en papier va devenir un produit de luxe.

J’aime passionnément les livres.

Depuis quelques années, je me suis mis au livre électronique, et plus récemment au Kindle.

J’adore mon Kindle.

Je ne vais pas me lancer ici ce soir dans une étude comparative systématique, des avantages et des défauts, des livres en papier et des livres électroniques. J’adore mon Kindle, j’insiste là-dessus, cet objet a plein d’avantages, ce système a plein de vertus.

Cependant, quelques observations sur des défauts pas forcément évidents des livres électroniques — et plus particulièrement des livres électroniques façon Kindle / Amazon, où la liseuse n’est in fine qu’un terminal, c’est sur le serveur — « dans le cloud » — d’Amazon que sont vraiment les livres.

J’adore mon Kindle, mais …

Je vais m’en tenir à quatre observations. Celles qui me sont venues à l’esprit ces derniers jours, arbitrairement.

1) Un livre électronique, ça ne se partage pas. Il m’arrive souvent, avec des collègues, des amis, des proches, de parler de livres, de suggérer « tu devrais lire ça », d’enchaîner sur « je te le ramènerai la semaine prochaine », et de buter sur « ah, mais non, je l’ai lu en Kindle, donc je peux pas te le prêter ». C’est une situation nouvelle. J’ai toujours aimé prêter des livres, essayer de partager mon intérêt ou mon plaisir pour un livre … avec les livres électroniques, ce n’est pas possible. On pourrait certes pinailler et dire « presque » pas possible, la difficulté se contourne, il parait même que Amazon propose une fonctionnalité pour partager des livres entre clients Kindle, mais cela est dérisoire.

Il est tellement plus facile de prêter un livre en papier, de la main à la main !

2) Un livre électronique, c’est un instrument de flicage. Comme tous les écrans contemporains, tablettes, smartphones, PCs, objets connectés. La lecture d’un livre électronique sur Kindle est une activité surveillée du début jusqu’à la fin. Le prétexte, ou l’excuse, c’est d’offrir des fonctionnalités style « partagez vos paragraphes préférés sur les réseaux sociaux », « sachez quelles sont les phrases les plus partagées », « allez directement là où vous étiez resté sur l’autre liseuse ». Je serai curieux de savoir quel volume de trafic réseau, quelles quantités de données (Big Data !) sont produites par livre lu, page après page. Potentiellement, Amazon sait tout, quels livres vous lisez et quand, à quelle vitesse vous avez lu chaque page, si vous êtes revenu en arrière, si vous avez consulté des notes, etc. Et je serai curieux de savoir ce qu’ils font, ont fait, ou feront de ces données. Et je serai encore plus curieux de savoir dans quelle mesure, derrière les mouchards officiels du gentil Amazon vont pouvoir se greffer des mouchards non-officiels, gouvernementaux ou non.

A contrario, un livre en papier n’est pas un mouchard !

3) Tous les livres ne sont pas électroniques, et certains ne le seront jamais.

Google donne l’illusion que tout, tout, tout — tout le savoir du monde est à portée de la main — mais en pratique, la marchandisation du moteur de recherche aidant, seul le savoir rentable est mis en valeur. Tout le reste apparaît beaucoup trop bas dans les recherches, ou n’apparaît pas du tout. Et ne parlons pas du savoir qui n’est pas numérisé, et que le parasite Google ne peut donc pas exploiter !

De la même manière, le modèle Kindle / Amazon donne aussi l’illusion que tous les livres du monde ont été, sont ou seront numérisés. Je pense que c’est une grave erreur que de croire cela. Pour faire court : n’existeront en livre électronique (Kindle et autres) que les livres suffisamment rentables.

Pour les livres présents et à venir, on peut espérer qu’ils soient tous mis à disposition en format électronique, puisqu’ils existent déjà, chez leur auteur, chez leur éditeur, chez l’imprimeur, comme fichier électronique — et convertir un format informatique en un autre est a priori relativement peu cher. Mais ils peuvent y avoir plein d’autres mauvaises raisons de ne pas publier — en électronique comme avant en papier.

Quant aux livres passés, qui croit sérieusement que les GAFAs et associés vont se soucier de numériser ce qui ne sera jamais rentabilisable ?

4) Les livres électroniques type Kindle, en tant que fichiers électroniques contrôlés par Amazon, n’ont aucune pérennité garantie. Ils sont littéralement à la merci des humeurs d’Amazon — ou des partenaires d’Amazon, des actionnaires d’Amazon, de quiconque peut avoir un levier sur Amazon.

Si Amazon décide que vous êtes un mauvais client, que vous avez enfreint tel ou tel article des CGUs (Conditions Générales d’Utilisation), en un clin d’œil tous vos livres disparaîtront de tous vos Kindles, au rythme de leurs reconnexion à Internet.

Si Amazon décide de supprimer un livre électronique, quelque soit la raison, ce livre électronique disparaîtra assez rapidement de tous les Kindles de la terre — sauf les rares qui ne se connectent jamais à Internet. Ils ont déjà prouvé qu’ils pouvaient le faire, avec des ouvrages de George Orwell, suprême ironie de l’histoire !

… envisageant la disparition prochaine d’une société mondiale qui, comme on peut dire maintenant, s’effacera de la mémoire de l’ordinateur …

Si Amazon décide de mettre à jour un livre, de réécrire un paragraphe, de changer le sens d’une phrase, cela sera effectif assez rapidement sur tous les Kindles de la terre… et il est probable que peu de gens s’en apercevront !

Books, also, were recalled and rewritten again and again, and were invariably reissued without any admission that any alteration had been made.

Récapitulons.

Qu’est-ce que je conclus, à la lumière de ces quatre observations ?

Les livres électroniques, comme tous les merveilleux objets connectés de ces dix dernières années, nous paraissent a priori comme des produits de luxe. Des produits chers, des produits modernes, des produits innovants, des produits de rêve — des produits de luxe. Même si ce sont des produits industriels fabriqués en très grandes séries, on les considère comme des produits de luxe.

Je pense que c’est une grave illusion d’optique.

Ce qui assez vite va devenir un produit de luxe, c’est le livre en papier. Ce qui est rare est cher. C’est ce qui va arriver au livre en papier. Le luxe, c’est réservé aux privilégiés. C’est ce qu’il va advenir, dans le nouvel ordre du monde, aux livres en papier.

1) Les livres en papier peuvent être partagés facilement, de la main à la main. Ça va devenir un luxe.

2) Les livres en papier ne sont pas des mouchards. En détenir ne vous expose pas aux surveillants de masse. Ça va devenir un luxe.

3) Les livres en papier rares vont devenir encore plus rares. Les livres rares sont déjà un luxe. Extension du domaine du luxe.

4) Les livres en papier sont à vous et inaltérables pour toujours, ils ne sont pas à la merci des caprices d’une multinationale. C’est un luxe.

Le livre en papier va devenir un produit de luxe. Pour les gens qui auront les moyens. Les moyens au sens large : les sous pour se les payer, le temps de les lire (et le temps aussi, devient un luxe, nous y reviendrons), et l’espace pour les stocker (et l’espace aussi, c’est un luxe, mais l’intensité de la spéculation immobilière dans la France contemporaine est telle que ça au moins, tout le monde l’a bien compris).

Pour la plèbe, pour les gueux, des liseuses électroniques suffiront. Pour la fraction des gueux qui insistent encore pour lire des livres, fraction qu’on essaiera de réduire, c’est plus rentable qu’ils se gavent de films, de séries, de jeux video, et autres flux d’images sur leurs écrans passifs. Du pain et des jeux — ou plutôt du e-panem et des i-circenses.

La plupart se contenteront de liseuses bon marché (modèle Android / Amazon / Delcey / Samsonite), mais ceux qui veulent continuer à croire que les jouets électroniques sont des produits de luxe, on leur donnera des liseuses hors de prix (modèle Apple / Louis-Vuitton). La qualité du produit et le prestige de la marque ne font pas le vrai luxe.

S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche.

Voilà la place des livres dans le nouvel ordre du monde.

Bonne nuit.

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