Emmanuel Todd, pour mieux connaître Charlie et ne pas le suivre

J’ai fini de lire il y a plusieurs semaines le livre d’Emmanuel Todd : « Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse. » J’ai déjà écrit un billet passionné à son sujet en cours de lecture, j’y reviens aujourd’hui.

Il me parait difficile de minimiser l’importance de ce livre. C’est le livre le plus important de l’année, au moins. A quiconque lira ce billet sûrement trop long, je dis d’abord : lisez ce livre. Si vous ne devez lire qu’un livre cette année, lisez ce livre.

Ce billet n’a pas d’autre ambition que de vous donner envie de lire ce livre.

Ce livre est lumineux.

Je n’ai pas la prétention de le résumer en un billet, court ou long. Mais qu’il me soit permis de reprendre, avec en partie mes propres mots, quelques-uns des éclairages de « Qui est Charlie ? », au risque de les caricaturer ou de les déformer. Le fil conducteur principal. Une fraction, une petite fraction de ce livre incroyablement dense. Je reviendrai peut-être sur certains autres thèmes dans des billets séparés.

1) Le flash totalitaire du dimanche 11 janvier 2015

Ce qui s’est passé le 11 janvier 2015 est important. Sur le moment, j’avais pensé que ce n’était que de la poudre aux yeux, un épiphénomène grotesque, qui serait vite oublié. Et j’étais au fond pressé qu’on l’oublie. J’étais pressé qu’on se rende compte que les attentats du 7 et du 9 janvier n’étaient, sans faire offense aux victimes, pas si importants que cela. J’étais pressé qu’on se réveille et qu’on se concentre sur les vrais tourments de ce monde, Ukraine et Grèce en tête. Je n’avais pas vu l’importance du 11 janvier en lui-même.

Erreur !

Ce qui s’est passé le 11 janvier 2015 est plus important que ce qui s’est passé du 7 au 9 janvier. Cela a bien été un « flash totalitaire ». Totalitaire au sens : Le consensus obligatoire, l’unanimisme forcé qui rendait impossible toute forme d’esprit critique. Flash au sens : Une lumière crue, brève, extraordinairement forte, permettant de voir des tendances lourdes, profondes, habituellement difficiles à discerner dans les tréfonds de la société française. De les figer dans l’instant.

2) La disparition de la religion entraîne des mouvements de grande ampleur

Le fait majeur du dernier demi-siècle en France, c’est la disparition de la religion catholique dans les provinces françaises où elle avait subsisté après la révolution française. Entraînant toutes sortes de conséquences, directes et indirectes, visibles et invisibles, dans ces provinces comme dans tout le pays.

Nous devons prendre la religion au sérieux, particulièrement lorsqu’elle disparaît.

Personnellement, j’ai tendance à sous-estimer les religions, les mésestimer, les négliger, vouloir les tenir pour négligeables. Pour moi, ce sont des reliques du passé, des fossiles encombrants, des ossements de dinosaures. Quelques semaines avant le 11 janvier 2015, j’écrivais un billet rageur intitulé « Qu’est-ce que les religions font encore là ? » Quelques semaines après, j’écrivais « On devrait être en train de coloniser Mars » — « On devrait en avoir fini avec les vieilles religions préhistoriques et médiévales, ces ramassis de préjugés, de superstitions et d’obscurantismes, appuyés sur des livres sacrés faisandés, ne servant qu’à engraisser des clergés aussi inutiles qu’exaspérants. ».

Autre erreur !

Le basculement de la France dans l’incroyance généralisée et la liberté des mœurs pose des problèmes d’équilibre psychologique et politique à la population en cours de transformation. (…)

Si nous admettons que l’athéisme, loin de procurer sur une longue période un bien-être psychologique sans mélange, est au contraire générateur d’angoisse, nous devons nous représenter la population de l’Hexagone comme en état de risque métaphysique.

La disparition de la religion catholique est une déstabilisation beaucoup plus profonde qu’on le croit généralement, violente, déstabilisatrice. Entre autres conséquences, elle laisse émerger ce phénomène nouveau qu’Emmanuel Todd et Hervé Le Bras ont appelé « catholicisme zombie » :

Nous avons baptisé « catholicisme zombie » la force anthropologique et sociale née de la désagrégation finale de l’Eglise dans ses bastions traditionnels.

Selon Emmanuel Todd, François Hollande est un catholique zombie archétypique. A ma manière, par bien des traits, je peux me reconnaître en catholique zombie — et, par parenthèse, c’est peut-être là pourquoi, après trois ans de déceptions, je persiste parfois à trouver François Hollande sympathique. Je ne crois pas en dieu. Je n’attends rien de l’Eglise catholique. Mais j’ai été éduqué dans un semblant de religion catholique. Je crois l’avoir rejetée. Je l’ai rejetée explicitement, consciemment, officiellement. Mais à divers degrés, j’en suis imprégné. Il m’arrive de citer des bouts de prières, des paroles d’évangile, consciemment ou pas. Je me suis laissé aller à faire baptiser ma fille, pour faire plaisir à ma mère. Je suis attaché à certaines vertus typiquement chrétiennes : une certaine forme d’humilité, un certain goût de l’ordre et de l’obéissance, un certain fatalisme. Et, par-dessus tout, je suis nostalgique d’une époque où certains mots avaient un sens, où la France était encore respectée, où la France avait encore des ambitions et des projets, etc.

Charlie est, en grande partie, un catholique zombie.

Charlie va vieillir et sa bonne conscience s’accentuer. Il sera toujours plus travaillé par la nostalgie de son enfance, vécue au cœur d’une France blanche dans laquelle, en l’absence de boucheries halals mais avec du poisson le vendredi dans les écoles, coexistaient l’Eglise et la Révolution.

Je ne peux que me reconnaître, je dois me reconnaître dans cette nostalgie. A ma manière, je suis Charlie. C’est comme ça. Né poussière, je redeviendrai poussière.

3) A vingt-cinq ans d’intervalle, Maastricht et Charlie sont deux jalons d’un même mouvement historique de grande ampleur

Amorcée dans les années 1960s, la déchristianisation de la France est, en surface, quasiment achevée dans les années 1990s. Ça va faire vingt-cinq ans. 1990, année zéro. Vingt-cinq ans pour nous radicaliser.

A partir du début des années 1990, le problème fondamental de l’incroyance peut enfin émerger. L’inexistence de Dieu, conception hautement raisonnable, ne résout pas la question des fins dernières de l’existence humaine. L’athéisme n’aboutit qu’à définir un monde dépourvu de sens et une espèce humaine sans projet. La France laïque contribue donc à sa manière au nouveau malaise religieux. Non parce qu’elle doit s’habituer à l’incroyance, mais parce qu’elle doit enfin la vivre « dans l’absolu », privée de la ressource morale et psychologique de la contestation cléricale.

L’euro, l’unification de l’Europe par la monnaie, est le projet essentiel du catholicisme zombie. L’euro est plus un acte de foi qu’un projet technique. L’euro, à bien des égards, est une religion de substitution — pour faire court, un nouveau Veau d’Or.

Complétant ses propres analyses de l’époque du vote pour Maastricht, Emmanuel Todd observe que l’euro a été un projet majoritairement porté en 1992 par la vieille France catholique, devenue catholique zombie, comme la candidature de Giscard d’Estaing en 1974 (ce qui ne revient pas à qualifier Giscard de zombie, notons-le bien). Un projet consciemment égalitaire, mais voulu par un inconscient inégalitaire.

Il y a un peu plus de vingt ans, le traité de Maastricht a entraîné la plus grande partie de l’Europe occidentale dans le rêve d’une unification par la monnaie. Il fut approuvé par référendum en France en 1992, avec 51 % des voix, au terme d’un débat passionné. Il apparaît aujourd’hui que le projet était fou, puisque la zone euro, malgré tous ses efforts budgétaires, financiers et surtout idéologiques, croupit dans la stagnation, le chômage et la déflation. Désormais libérés du débat sur l’intérêt économique du projet, nous pouvons en toute sérénité examiner les origines anthropologiques et religieuses de l’utopie. (…)

Les conséquences de long terme du projet de Maastricht — plus de vingt ans d’échec — nous permettent donc d’entrevoir, sous la rhétorique en usage du côté des partis « néo-républicains », toute de fidélité aux valeurs anciennes, les contours d’une société égoïste, injuste, féroce. Et, j’y insiste, pour bien saisir la réalité du modèle français, nous devons constamment tenir ensemble, dans le champ de l’analyse, ces deux éléments fondamentaux : superstructure doctrinale libérale et égalitaire venue du passé, infrastructure mentale autoritaire et inégalitaire du présent.

Bien malin qui peut dire ce qui sortira du mouvement en cours. Ce qui est clair, c’est que ce mouvement est fondamentalement inégalitaire. Ce qui explique, notamment, la tolérance française à l’inégalité. Ce qui explique pourquoi, depuis plus de vingt-cinq ans, la France est le seul grand pays industrialisé à s’accommoder d’un chômage de masse supérieur à 10% !

En 2015, les effets de Maastricht sont là. Les usines ont fermé, les banlieues pourrissent. (…) Ce qui se passe n’est pas en contradiction avec les valeurs de la coalition sociale qui contrôle la France mais, au contraire, les satisfait. (…) C’est bien un idéal de hiérarchie qui avait mené à Maastricht, et qui nous gouverne toujours, ancré dans les valeurs d’autorité et d’inégalité. Il nous vient du catholicisme et de Vichy plus que de la Révolution. (…)

Les intentions sont bonnes (Etat social ! Europe sociale ! traitement social du chômage ! égalité !), mais les faits sont têtus. Le catholique zombie en moi susurre : « L’enfer est pavé de bonnes intentions. »

Peut-on vraiment qualifier de « social » un Etat dont la gestion économique assure, sur la longue période, structurellement, un taux de chômage destructeur de vie supérieur à 10% ?

4) Au moins deux précédents considérables peuvent nous éclairer — et nous inquiéter — sur la suite

Ces deux précédents sont la Révolution française (1789 – 1815) et le nazisme (1921 – 1945). Rien de moins.

Une approche comparative des effondrements religieux dans l’Histoire nous oblige à poser cette question d’un déséquilibre psychique de transition. Une mutation ou une chute des croyances est en effet le plus souvent suivie d’un événement révolutionnaire. La disparition de son encadrement métaphysique produit dans une population, presque mécaniquement, l’émergence d’une idéologie de substitution, variable quant à ses valeurs mais le plus souvent physiquement violente. (…)

Par leur violence fondatrice, Révolution française et nazisme ont atteint en leur temps — et conservent dans nos mémoires — ce que l’on pourrait appeler un ‘statut métaphysique’. Issue chacun d’une crise religieuse, ces événements furent en un sens religieux aussi.

On n’en finit jamais vraiment avec la religion. Comme avec le pétrole, en somme.

L’utopie monétaire était sortie de l’effondrement de la religion catholique comme la Révolution française de la première déchristianisation ou le nazisme de la chute du luthéranisme.

5) En attendant, l’islamophobie est le sous-produit le plus criant du mouvement en cours

A l’âge de la mondialisation, on n’insulte pas les symboles culturels des autres pour le fun.

Faut-il développer ? Je suis entouré de gens qui cachent de moins en moins leur islamophobie. C’est moche, mais c’est comme ça. Ça m’irrite au plus haut point, mais c’est comme ça. Et j’ai renoncé depuis longtemps à combattre cela, et j’en ai honte, mais c’est comme ça — alors que, par comparaison, je n’ai pas renoncé à lutter contre la russophobie.

La diabolisation de l’islam répond au besoin intrinsèque d’une société totalement déchristianisée. Nous ne pouvons, sans cette hypothèse, comprendre la mobilisation de millions de laïcs défilant derrière leur Président catholique zombie pour défendre le droit absolu à caricaturer Mahomet, figure religieuse respectée par au plus 5% des habitants du pays, parmi les plus faibles et les plus fragiles.

Le vieux marxiste qui sommeille en moi (et ce n’est pas incompatible avec un fond catholique zombie) pense à cet instant à la lutte des classes. Pour faire court, l’islamophobie telle que je la vois pratiquée est souvent une variante commode de « Salauds de pauvres ! ».

La prise de contrôle des couches intermédiaires (…) semble ouvrir la voie à l’instrumentalisation de l’islamophobie comme moyen de contrôle social.

Ces dernières semaines, l’ « Appel à tous les Républicains de France » publié par Nicolas Sarkozy, autant que divers discours enflammés de Manuel Valls, offrent une démonstration saisissante de ce que Emmanuel Todd appelle « néo-républicanisme » — et dont l’islamophobie est un drapeau de moins en moins dissimulé.

Pour éviter toute confusion, je désignerai désormais par le terme de « néo-républicanisme » la doctrine en cours d’émergence, qui affirme frénétiquement son attachement à Marianne et à la laïcité mais trouve son assise la plus solide dans ces régions catholiques qui résistèrent le plus vigoureusement à l’établissement de la République. (…)

Le néo-républicanisme nous vient, en effet, de la partie du système anthropologique français qui revendique l’inégalité des hommes et des conditions sociales.

Il faut lire attentivement l' »Appel » de Sarkozy. Après tout, c’est ce qui sert de manifeste fondateur à l’un des trois grands partis politiques de ce pays (la droite décomplexée, au cœur du jeu entre la droite extrême du Front National et la droite complexée du Parti Socialiste). C’est le manifeste du parti qui vraisemblablement raflera tous les pouvoirs d’ici deux ans. La moitié au moins des paragraphes de ce manifeste contient, en filigrane, plus ou moins discrètement, une pique islamophobe. C’est stupéfiant.

  • (…) contre l’enfermement communautariste
  • (…) contre le fanatisme et l’intégrisme, contre l’obscurantisme et la déraison, contre la barbarie et la sauvagerie
  • (…) la personne humaine ne peut être laissée à la merci de n’importe quelle tyrannie, ni religieuse, ni politique

Curieusement, pour ce que j’en ai vu, aucun journaliste, aucun commentateur n’a remarqué à quel point ce manifeste publié fin mai est une illustration presque caricaturale de ce qu’annonce Todd dans son livre publié début mai. Sarkozy va jusqu’à annexer, dans sa conclusion, la « laïcité » comme quatrième valeur républicaine (ou néo-républicaine ?) !

Indépendamment de tout problème d’adaptation des populations dont il est la religion d’origine, l’islam est bien le bouc émissaire d’une société qui ne sait plus quoi faire de son incroyance et qui ne sait plus si elle a foi en l’égalité ou en l’inégalité. De cette confusion a émergé le discours néo-républicain, qui exige laïcité et unanimité. L’omniprésence des mots laïcité et République, ces vingt dernières années, révèle d’ailleurs le déclin du véritable sentiment républicain. Comme il est fréquent, la vérité s’avance masquée par sa propre négation.

Non, les commentateurs n’ont rien remarqué. Ni dans le cas de Sarkozy, ni dans d’autres cas. Sont-ils naïfs ? Complices ? Juste pressés de se rendormir ?

Plus généralement, à peine un mois après la publication du livre d’Emmanuel Todd, rares sont les commentateurs qui l’évoquent encore. Alors qu’il est un outil précieux pour décrypter beaucoup d’aspects du monde contemporain, jour après jour. Mais il semble proscrit du débat public. Les somnambules sont pressés de se rendormir.

Notre maison brûle et nous regardons ailleurs.

Conclusion

Je déteste le slogan « Je suis Charlie » depuis que je l’ai entendu. C’était instinctif.

Mais je dois en partie l’assumer, dans sa version « être« . Je suis ce que je suis, nous sommes ce que nous sommes, que nous le voulions ou non, anthropologiquement, culturellement, sociologiquement, nous sommes Charlie, au moins un peu. Il y a beaucoup de catholique zombie en moi — mais, dieu merci (si j’ose dire), il n’y a pas que ça.

En revanche, je refuse de l’assumer, dans sa version « suivre« . Je suis ce que je veux bien suivre, nous suivons ce que nous voulons bien suivre, car la volonté peut contredire l’être. Nous pouvons ne pas suivre Charlie.

Je ne veux pas suivre Charlie, comme il y a presque vingt-cinq ans je n’ai pas voté pour Maastricht.

Le livre d’Emmanuel Todd, « Je suis Charlie », donne des clefs précieuses pour mieux comprendre ce que nous sommes, pourquoi nous en sommes arrivés là, vers quoi nous tendons, où nous risquons de nous retrouver — et pour, par-delà ce que nous sommes, décider en conscience ce que nous suivrons, et ce que nous ne suivrons pas.

Ce qui me ramène à une conclusion d’Emmanuel Todd en septembre 2014, bien avant le 11 janvier 2015 :

Je me suis remis à lire de la science-fiction pour me décrasser le cerveau et m’ouvrir l’esprit. Je recommande vivement un exercice du même type aux gens qui nous dirigent, qui, sans savoir où ils vont, marchent d’un pas décidé.

Bonne nuit.

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