Au-delà du terminus des prétentieux

Billet écrit dans la nuit

Encore quelques mots sur « Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse. » Mon troisième billet sur ce livre d’Emmanuel Todd, après le premier et le deuxième.

Ce billet ne porte pas sur ce livre, mais sur les réactions observées autour de ce livre.

Ce livre dit beaucoup de choses sur ce que nous sommes, par son contenu. Mais il a dit aussi beaucoup de choses sur ce que nous sommes, par les réactions qu’il a suscitées.

Quand ce livre a été publié, je n’ai pas pensé tout de suite à le lire. Pas le temps. Déjà lu d’autres livres d’Emmanuel Todd. Déjà lu divers articles et interviews d’Emmanuel Todd. Admirateur d’Emmanuel Todd depuis plus de dix ans, mais tenté par l’idée que j’en avais déjà assez appris d’Emmanuel Todd. Et puis pas le temps. Une autre fois.

Et puis, paradoxalement, ce qui m’a donné envie de le lire, c’est l’avalanche de mauvaises réactions, d’hostilité et d’agressivité qu’il a suscité. Comment un livre d’un intellectuel de ce calibre a-t-il pu déclencher autant de hargne, à commencer par celle du petit premier ministre ?

Alors je l’ai lu.

Je l’ai dévoré.

Je ne regrette pas de l’avoir lu.

Et je comprends mieux, après coup, pourquoi il a été mal reçu.

Je comprends que ce livre ait dérangé l’actuel pouvoir exécutif en plein déroute. Il va à contre-courant de beaucoup d’idées reçues, d’idées rassurantes, truffées de bons sentiments, par lesquelles ce pouvoir tient encore. Il le met en face de ses hypocrisies, typiquement la contradiction entre une politique effectivement inégalitaire et un discours nominalement égalitaire. Il heurte de front son fonds de commerce résiduel (et il faut comprendre le mot « résidu » comme un raccourci pour « fond de poubelle »), son dernier espoir d’un miracle électoral : « l’esprit du 11 janvier », le mythe de l’unité nationale du 11 janvier, le miracle du 11 janvier. Alors ce pouvoir exécutif en déroute a usé de toutes sortes d’artifices et de manipulations pour discréditer le livre et son auteur. On lira, à titre d’exemple, sur le site d’Olivier Berruyer une analyse tout à fait édifiante d’une manipulation sophistiquée exemplaire. Le petit premier ministre est lui resté beaucoup moins sophistiqué, fidèle à son image de brute décomplexée. Mais il faut le comprendre. Imaginez George W. Bush sans le 11 septembre !

Je comprends que ce livre ait été mal compris. Il est érudit. Il est compliqué. Il est plus facile d’accès pour celles et ceux qui ont déjà une certaine habitude d’Emmanuel Todd, une certaine familiarité avec l’univers d’Emmanuel Todd. J’ai cette chance (« Après l’Empire » et « Après la démocratie » sont des livres d’Emmanuel Todd que je recommande autant que « Qui est Charlie ? »), je suis un privilégié. La surprise n’a pas été totale pour moi.

Je comprends que ce livre puisse troubler des gens qui ont pris l’habitude de juger les politiques à leurs intentions affichées et les projets à leurs objectifs officiels — et qui se sont habitués à croire aux bons sentiments, surtout les leurs. … Les gentils c’est nous. Les humanitaires c’est nous. Les méchants c’est les autres. We are the world. Même quand on tue, c’est pour sauver des vies. On a toujours raison. Nos intentions sont pacifiques. Nos valeurs sont forcément les meilleures. Celles des autres sont forcément moins bonnes. … Ces idées naïves et stupides sont plus répandues qu’on ne le croit. L’enfer est pavé de bonnes intentions. C’est bien de rêver.

Je comprends que ce livre surprenne ceux qui ont pris l’habitude de juger les politiques (hommes, idées, projets, mouvements), non pas à leurs résultats, mais à leurs intentions proclamées. C’est un travers bien contemporain, pour faire court c’est le fameux « responsable mais pas coupable ». Obligation de moyens, et non obligation de résultats. Irresponsabilité. Cynisme. Détachement. Auto-justification. « C’est pas de ma faute ! » « Je suis pas responsable ! » « J’ai pas voulu ça ! » Et les promesses nouvelles succèdent aux promesses anciennes, et on recommence. Et on proclame la main droite sur le cœur : « Sur le chômage on a tout essayé ! » ; mais, dans le fond, on s’accommode très bien du chômage et des inégalités.

Je comprends que ce livre puisse faire mal à certaines personnes qui se sont crues, l’espace de quelques jours, acteurs d’un mouvement social généreux et positif. Je comprends que beaucoup de braves gens se soient sincèrement sentis personnellement offensés, peut-être par l’analyse d’Emmanuel Todd (si elles l’ont lu), mais surtout par les caricatures qui en ont été donné dans divers médias, y compris par le petit premier ministre lui-même … Emmanuel Todd insulte la mémoire de Charlie Hebdo ! Emmanuel Todd traite tous les manifestants du 11 janvier de pétainistes ! Emmanuel Todd considère les sympathisants socialistes comme d’affreux islamophobes ! … C’est pas agréable de croire qu’on se fait traiter de pétainiste ou d’islamophobe ! La manipulation a joué à plein régime. Et on commence à avoir l’habitude des manipulations du petit premier ministre — à vrai dire, pour reprendre la formule des amis de Paul Jorion, nous en sommes las.

Je comprends que ce livre ait fait hurler toutes sortes d’individus qui avaient précédemment crié « Je suis Charlie » sur tous les toits, dans les rues, sur les réseaux sociaux, et ailleurs. « Je suis Charlie » est un slogan individuel : signe des temps ! Imaginez « Nous sommes Charlie » ou « Nous sommes tous des Charlie-Hebdo » : ça n’aurait pas marché. Moi je, moi je, moi je. Moi, moi, moi. « Je suis Charlie », c’est une affaire personnelle ! Notre époque est le terminus des prétentieux. L’individualisme est un cancer. Comment expliquer à tous ces individus qui se croient si uniques, si spéciaux, si précieux, si individuels et si immaculés, qu’ils sont aussi (et surtout) des particules élémentaires de divers mouvements historiques et méta-historiques dont ils n’ont pas la moindre idée ? Comment montrer à ces individus ce qu’ils sont, et non pas juste ce qu’ils ont décidé qu’ils étaient ?

You are not special. You are not a beautiful or unique snowflake. You’re the same decaying organic matter as everything else. (…) We are all part of the same compost heap.

Je comprends que ce livre déroute ceux qui ne voient dans les mouvements du monde que le résultat de choix immédiats et conscients d’acteurs conscients — ignorant ou méprisant ce qui relève de dimensions inconscientes, collectives, ou de longue durée. Ceux qui ne peuvent même pas comprendre la part de la sociologie, de l’anthropologie, la part des structures, la part des contextes et la part du temps long. A commencer par le petit premier ministre.

Ce livre est justement une invitation à voir ce qu’on ne peut pas voir enfermés dans les dogmes, les habitudes et les facilités de l’époque.

Ce livre relève le niveau. Ce livre élève. Ce livre éclaire. Ce livre montre les liens entre différents aspects apparemment contradictoires ou incompréhensibles du monde contemporain. Il relie les racines aux arbres, et les arbres aux feuilles. Il donne du sens. Il donne un sens.

Il montre toute la cohérence insoupçonnée de certaines situations. Il résout beaucoup de paradoxes. Il permet de dépasser les niveaux où l’époque et son idéologie dominante (alias, le néolibéralisme) nous enferment — individuel, économétrique, immédiat, narcissique, futile, cynique, imbu de soi-même, donneur de leçons, fier de soi et dominateur. Il aide à avoir au-delà de l’individuel.

Nous sommes tellement seuls. Nous sommes tellement peu de chose.

La vieille formule de Raymond Aron n’a jamais été aussi vraie :

Les hommes font l’Histoire, mais ils ne savent pas l’Histoire qu’ils font.

L’ambition de « Qui est Charlie ? » est d’aider ses lecteurs à dépasser cette limite.

C’est rare.

Lisez-le.

Bonne nuit.

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