Pistes de lecture – La prochaine catastrophe financière

L’expression « horizon indépassable » a eu des fortunes diverses.

En 1960, Jean-Paul Sartre écrivait, probablement sincère :

Le marxisme est l’horizon indépassable de notre temps.

En 1990, alors que la paix universelle semblait à portée de main, Régis Debray écrivait, un brin sarcastique :

La guerre est l’horizon indépassable des sociétés, qu’elles soient archaïques, industrielles ou post-modernes.

Le 11 août 1999, dans l’ivresse de l’été 1999, à l’aube de l’an 2000, Gérard Dupuy écrivait, probablement sincère :

L’extension presque illimitée des interdépendances restera pour longtemps l’horizon indépassable de notre avenir.

Depuis les années 1980s, ce sont les catastrophes financières qui sont devenues l’horizon indépassable de notre petit monde.

Ou plutôt, après une parenthèse de quelques décennies — le temps qu’on oublie les leçons de 1929 et qu’on commence à démanteler ce qui fut mis en place en conséquence –, les catastrophes financières sont redevenues l’horizon indépassable du monde capitaliste — étendu entre temps à la quasi-totalité de la planète. Quelques exemples, rapidement : le krach du 19 octobre 1987, la crise mexicaine de 1994, la crise asiatique de 1997, l’explosion de la bulle de l’an 2000, la faillite de Lehman Brothers le 15 septembre 2008, le flash crash du 6 mai 2010, la crise de la zone euro, la liste n’est pas exhaustive.

Et on attend la prochaine. La prochaine catastrophe financière.

Depuis les années 1970s, le secteur financier n’a cessé de croître et de s’étendre. Dérégulé. Décomplexé. Déchaîné. Indécent. Et ses catastrophes financières avec lui. Catastrophes financières qu’on appelle le plus souvent, avec une étrange pudeur, crises financières.

En 1990, dans les premières lignes de l’essai de prospective « 2100 Récit du Prochain Siècle », dirigé par Thierry Gaudin, on pouvait lire :

La sphère financière, désormais interconnectée, bouillonne de spéculations et s’éloigne des réalités du système industriel. Bouffie par ses propres fantasmes, elle risque, telle un immense soufflé, de s’effondrer à chaque instant.

En 2002, peu après l’explosion de la bulle financière de 2000, Emmanuel Todd anticipait déjà la suivante dans son essai « Après l’Empire » :

Qu’est-ce que c’est que cette économie dans laquelle les services financiers, l’assurance et l’immobilier ont progressé deux fois plus vite que l’industrie entre 1994 et 2000 ? (…) Nous ne savons pas encore comment, et à quel rythme, les investisseurs européens, japonais et autres seront plumés, mais ils le seront. Le plus vraisemblable est une panique boursière d’une ampleur jamais vue suivie d’un effondrement du dollar, enchaînement qui aurait pour effet de mettre un terme au statut économique « impérial » des États-Unis.

Quelle sera la prochaine crise financière ? D’où viendra-t-elle ? Quelle sera sa dureté et sa cruauté ? Combien de millions de victimes fera-elle ?

Il y a quarante ans, c’étaient des questions qu’on ne se posait pas.

Il y a encore vingt ans, on se demandait s’il y aurait une crise financière. Au conditionnel.

Aujourd’hui, on se demande juste quand elle surviendra et quelle sera son ampleur. Sans conditionnel.

Quelques pistes de lecture sur cette fatalité méticuleusement construite par quelques milliers de gens bien habillés, dans notre monde de somnambules.

Quelques pistes sur la prochaine catastrophe que prépare la porcherie financière.

* * *

Philippe Plassart, dans « Le Nouvel Economiste », en date du 8 avril 2015, sous le titre « Vous avez aimé la crise financière de 2008, vous allez adorer la prochaine » :

C’est un signe révélateur. Jusqu’au bout, les marchés n’ont pas voulu intégrer le risque d’un défaut de paiement de la Grèce. Grisés par les liquidités, ils font preuve d’un optimisme inébranlable. Rien ne vient entamer ce dernier, pas même les mauvaises nouvelles qui ne manquent pourtant pas. Déstabilisation de la péninsule arabique, signes de ralentissement de l’économie mondiale, etc., peu importe, l’indice VIX qui mesure la volatilité des marchés, autrement dit leur degré de stress et de peur, reste à son étiage. Très loin de ses sommets atteints pendant la crise de 2007 et 2008. « L’idée même du risque semble avoir disparu de la tête des investisseurs. Comme s’ils avaient souscrit une assurance tous risques auprès des banques centrales », observe Christopher Dembik, analyse chez Saxo Bank. Pourtant, quelque chose ne va pas.

« Les marchés d’actions surperforment et voient la vie en rose, alors que l’économie réelle continue de donner des signes de souffrance. Ce n’est pas cohérent, une partie se trompe » analyse Véronique Riches-Flores, économiste indépendante. Les marchés n’ont pas de mémoire. Ils ont oublié les crises passées — la crise boursière de 1987, la crise monétaire de 1993, la faillite et le sauvetage in extremis du fonds LTCM, ainsi que la crise de la balance des paiements des pays asiatiques en 1998, l’éclatement de la bulle Internet en 2001, et surtout la plus terrible d’entre elles, celle des subprimes et de la titrisation en 2007-2008, au cours de laquelle la planète financière avait failli exploser. Or les germes d’une prochaine crise — impossible, bien sûr, à dater, mais potentiellement plus dévastatrice — sont probablement déjà semés. Et il n’y a pas pire sans doute que ce sentiment actuel de fausse sécurité qui conduit à fermer les yeux sur ces risques.

  • Sans commentaire.

Conor Dougherty, dans « The New York Times », sous le titre « Overvalued in Silicon Valley, but Don’t Say ‘Tech Bubble' », en date du 23 mai 2015, résume la nouvelle bulle qui s’est formée entre San Francisco et Palo Alto, devenant un détonateur possible pour une crise financière 2.0 :

It is a wild time in Silicon Valley. Two-year-old companies are valued in the billions, ramshackle homes are worth millions and hubris has reached the point where otherwise sane businesspeople muse about seceding from the United States.

But the tech industry’s venture capitalists — the financiers who bet on companies when they are little more than an idea — are going out of their way to avoid the one word that could describe what is happening around them.

Bubble. (…)

Some investors go so far to avoid the word bubble that they describe situations that sound quite a bit worse.

Take Charlie O’Donnell, founder of Brooklyn Bridge Ventures. His view is that when it becomes harder to raise money, companies that are funding losses with outside money will be forced to find profitability by cutting jobs and slowing expansion plans, Mr. O’Donnell said.

But that is not a bubble, he said. Rather, as he outlined in a recent blog post, that would be « the coming zombie start-up apocalypse. »

  • Ah ! qu’en termes galants, ces choses-là sont mises !

Gillian Tett, dans « The Financial Times », sous le titre « US fears a European sequel to Lehman Brothers », en date du 23 avril 2015, récapitule comment la faillite de la Grèce, ou l’expulsion de la Grèce de la zone euro, pourrait servir de détonateur à une nouvelle crise financière, comme la faillite de Lehman Brothers le 15 septembre 2008 :

On the eastern side of the Atlantic, policy makers are now at pains to suggest that a Greek default, or even a eurozone exit, would not be disastrous; at last week’s International Monetary Fund meetings German officials argued that the chance of a Greek exit had already been priced into the markets, and that shocks could be contained.

But on the western side of the Atlantic, the mood is not sanguine. Earlier this week, Jason Furman, chairman of the US Council of Economic Advisers, publicly warned that a « Greek exit would not just be bad for the Greek economy, it would be taking a very large and unnecessary risk with the global economy just when a lot of things are starting to go right ». In private, US officials are expressing even more concern.

Why the transatlantic difference? In part, incentives. Countries such as Germany have spent the past three months fruitlessly negotiating with the new Greek government, and are now so frustrated they want to find ways to rationalise taking a hardball stance. The Americans, by contrast, are one remove away.

But the other factor is Lehman Brothers. When the broker collapsed seven years ago, US officials learnt a painful lesson about how small shocks can spiral out of control. Their European counterparts experienced that crisis too. But Wall Street traders and Washington bureaucrats saw contagion spread in a particularly immediate way, scarring their psyche. And some American officials suspect there are several key points about that 2008 debacle that could be very pertinent to Greece.

En complément, sur le thème du détonateur balkanique (plus précisément, grec), trois citations :

Wolfgang Schäuble, ministre allemand des finances, le 15 avril 2015 :

If you look at Greece, it’s not a major part of the economy of the eurozone as a whole. Most participants of financial markets are telling us that markets have already priced in whatever will happen. You can’t see any contagion.

Yanis Varoufakis, ministre grec des finances, le 24 mai 2015 :

It would be a disaster for everyone involved, it would be a disaster primarily for the Greek social economy, but it would also be the beginning of the end for the common currency project in Europe. Whatever some analysts are saying about firewalls, these firewalls won’t last long once you put and infuse into people’s minds, into investors’ minds, that the eurozone is not indivisible. It will only be a certain amount of time before the whole thing begins to unravel.

Paul Krugman, dans sa chronique du 1er juin 2015, intitulée « That 1914 Feeling » :

A forced Greek exit from the euro would create huge economic and political risks, yet Europe seems to be sleepwalking toward that outcome. (…) And yes, the allusion to Christopher Clark’s recent magisterial book on the origins of World War I, « The Sleepwalkers, » is deliberate. There’s a definite 1914 feeling to what’s happening, a sense that pride, annoyance, and sheer miscalculation are leading Europe off a cliff it could and should have avoided.

  • Qu’on ne me lance pas sur Juillet 1914 … en tout cas pas ce soir.

Christophe Nidjam, analyste du secteur bancaise, auteur d’une étude intitulée « Produits dérivés : quelles banques sont des Fukushima en puissance ? », indiquait le 26 décembre 2013 sur le site « Easybourse » :

Le marché des dérivés a retrouvé en 2013 son niveau d’avant la crise. C’est préoccupant. En effet, le G20 avait identifié deux causes principales de contagion systémique après la chute de Lehman Brothers : d’une part l’insuffisante liquidité de certaines banques, d’autre part leurs positions excessives et opaques en matière de dérivés.

Sur ce marché, on ne sait pas qui détient quoi, par conséquent la faillite d’un établissement peut entraîner celle de tous les autres par effet de domino. C’est un marché peu transparent, dont l’essentiel des transactions se fait « de gré à gré » entre établissements financiers. C’est surtout un marché devenu monstrueux : au premier semestre 2013, il représentait 693 000 milliards de dollars, soit dix fois le PIB mondial, contre « seulement » trois fois le PIB mondial il y a quinze ans au moment du renflouement de LTCM (septembre 1998) qui avait déjà failli mettre à terre la finance internationale via les dérivés. Ce qui est alarmant, ça n’est pas le titre de notre étude mais c’est plutôt le constat au travers de ces chiffres que les banques n’ont pas toutes tiré les leçons de la crise. (…)

La position des banquiers est de dire : ne vous inquiétez pas, c’est compliqué, laissez-nous faire et faites-nous confiance… Mais lorsque vous avez, comme chez BNP Paribas, 48 000 milliards d’euros de dérivés en montant notionnel (nldr : capital théorique sur lequel porte les contrats d’assurance), soit 24 fois le PIB de la France, cela devient anxiogène.

Jean-Michel Naulot, interviewé dans « Libération » en date du 8 décembre 2014, explique pourquoi il y a urgence à réguler la finance :

La finance est hypertrophiée. Nous assistons à une poursuite du déséquilibre entre la sphère financière et la sphère de l’économie réelle. Et c’est justement ces déséquilibres qui provoquent des crises de plus en plus violentes. (…)

Nous avons vu que la sphère financière n’en finissait pas de grossir. Par ailleurs, nous vivons un moment de crise où les Banques centrales tentent le tout pour le tout. Dans l’espoir de faire repartir la croissance, elles ne cessent de créer de la monnaie. Or, cette liquidité en abondance se déverse en grande partie dans la sphère financière. Et ce au risque d’alimenter la spéculation et de participer à la formation de bulles qui peuvent éclater à tout moment. Nous serions alors désarmés. Certes, en 2009, les Etats ont tenté d’endiguer la crise en actionnant les budgets publics. Mais cet outil est devenu inutilisable. Les dettes publiques ont explosé sous l’effet de la crise de 2008. Quant à la politique monétaire, nous n’avons plus aucune marge de manoeuvres puisque les taux sont à zéro. D’où l’urgence à réguler la sphère financière.

  • Sans commentaire.

Paul Krugman, dans de multiples chroniques dans « The New York Times » depuis plusieurs mois, explique comment la finance pousse pour sa dérégulation. Il explique notamment comment le lobby financier fait tout son possible pour obtenir du Congrès l’abolition de divers régulations, notamment celles édictées après la dernière implosion, notamment le Dodd-Frank Act. Ainsi dans celle-ci, intitulé « Wall Street’s Revenge », daté du 14 décembre 2014 :

On Wall Street, 2010 was the year of « Obama rage, » in which financial tycoons went ballistic over the president’s suggestion that some bankers helped cause the financial crisis. They were also, of course, angry about the Dodd-Frank financial reform, which placed some limits on their wheeling and dealing.

The Masters of the Universe, it turns out, are a bunch of whiners. But they’re whiners with war chests, and now they’ve bought themselves a Congress. (…)

So the people who brought the economy to its knees are seeking the chance to do it all over again. And they have powerful allies, who are doing all they can to make Wall Street’s dream come true.

  • Comment les intérêts particuliers minent l’intérêt général. Comment la cupidité de quelques-uns prépare des désastres qui broieront des millions de vies humaines. Les mots manquent, vraiment… Nous sommes à l’ère de l’indécence.
  • La dernière chronique de Krugman sur ce sujet, datée du 11 mai 2015, s’intitule « Wall Street Vampires » . Tout un programme.

Bonne nuit.

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