Même quand tu as du temps, tu n’as pas le temps

Billet écrit en temps contraint

Parfois un peu de temps libre se dégage devant toi. Mais tu continues à te dire que tu n’as pas le temps. Que ça ne suffira pas. Qu’on ne peut rien faire en aussi peu de temps.

Même quand tu as du temps, tu n’as pas le temps. Tu te dis qu’une demi-heure, une heure, deux heures, c’est pas assez. Tu voudrais plus de temps, tu voudrais plus de vie, comme Roy Batty.

Tu as bien compris depuis longtemps qu’il faut se faire une raison : le temps de nos jours est en miettes. Il faut s’adapter aux miettes de temps. Il faut s’adapter à tirer parti des moindres miettes de temps. Il faut s’adapter, quitte à en devenir incapable de se projeter.

Lire les livres par petits bouts, tu as toujours su faire.

Produire des messages par petits bouts, te glisser dans les interstices, tu as beaucoup progressé en trois ans de Twitter. L’époque est aux messages courts. Amplitude faible, mais haute fréquence. Tu es devenu très fort aux petits jeux de Twitter.

Il faudrait que tu arrives à faire des billets courts pour ton blog. Ça, tu y arrives rarement, même en temps contraint.

A ton travail, tu trembles quand on te parle de trucs qui se font en cinq minutes. Ça t’énerve. Tu soupires quand on te demande des rapports en cinq lignes. Ça t’agace. Mais tu t’adaptes. Tu t’es adapté. Il faut bien vivre.

Parfois un peu de temps libre se dégage devant toi. Et tu n’en fais rien. Tu n’arrives pas à caser quelque chose. Tu bricoles. Tu traines. Tu hésites. Tu regardes les minutes s’écouler, comme un cube de glace qui fond, comme une hémorragie silencieuse, comme une rivière tranquille.

Tu te perds dans l’éparpillement. Tu avais peu de temps, et ce petit bout de temps une fois divisé donne des bouts de temps encore plus petits et encore plus désespérants.

Tu n’es pas inspiré. Tu n’es pas concentré. Tu n’arrives pas à choisir quelque chose à faire, à voir, à lire, ou à écrire. Tu te sens sec. Tu te sens minéral, froid, inerte, stérile, inutile.

Tu te sens fatigué. Tu es fatigué. Tu es tellement fatigué.

Parfois un peu de temps libre se dégage devant toi. Alors tu essaies d’en concentrer l’usage.

Tu décides de te poser devant la télévision … et tu te lasses assez vite.

Tu décides de lire … et tu t’endors en quelques pages.

Tu décides de te coucher tôt … et tu seras réveillé deux ou quatre heures plus tard, incapable de te rendormir mais aussi, incapable de faire quoi que ce soit, encore plus incapable qu’avant d’avoir essayé de te coucher tôt.

Parfois un peu de temps libre se dégage devant toi. Plus qu’un peu. Parfois tu as devant toi beaucoup de temps — à ton échelle, « beaucoup de temps », c’est plus de deux heures. C’est énorme, plus de deux heures. Trois heures. Quatre heures. Une soirée entière ! Une demi-journée entière !

Tu as beaucoup de temps devant toi, et alors c’est le grand vide. Le vertige. Tu vacilles. Que faire de tout ce temps ? Tu es face à un grand vide. La peur du vide. La nature a horreur du vide, elle n’est pas la seule. Tu redoutes le trop-vide après le trop-plein. Tu redoutes la dépression avec la pression.

Parfois un peu de temps libre se dégage devant toi. Et alors ? Tu es fatigué. La fatigue bouffe tout, bouffera tout, t’a déjà bouffé tout entier.

Tu es fatigué. Tu es tellement fatigué. Un peu plus de temps, ou un peu moins de temps, ça ne fait plus aucune différence.

Tu as lu il y a quelques semaines la chronique d’Audrey Diwan dans « Stylist », le machin féminin gratuit distribué parfois à la sortie du métro le vendredi matin. Au début tu le prenais pour en rire avec les collègues, puis pour faire des images à découper pour ta fille. Tu ne le prends plus que pour lire la chronique d’Audrey Diwan. Elle parle juste. Elle te parle.

La chronique d’Audrey Diwan datée du jeudi 28 mai 2015 s’intitulait : « Jouer avec la fatigue » :

Sous tes yeux, les mots tanguent. Des frissons labourent ton corps. Ce matin, tu as du mal à retrouver ton équilibre. La fatigue s’est abattue sur toi comme un orage. Tu voudrais te réfugier dans ton lit, t’enfouir sous une couverture, laisser passer durant quelques heures la tempête qui secoue ton organisme, sombrer pour mieux renaître. Tu pourrais rester là, à ne rien faire, tant pis pour la chronique. Tu pourrais lâcher prise un moment. En même temps, que veux-tu que je te dise ? Tu l’as bien cherché, cette fois encore. Tu entretiens avec cette fatigue un rapport malsain, fusionnel. Tu la provoques, tu l’attises. Puis, tu te plains dès qu’elle te revient, sale maîtresse, enroulant, comme Morphée, ses bras autour de ton cou. Mais tu ne vois pourtant pas comment tu pourrais te passer d’elle. (…)

Tu as tenté de résoudre à jamais la question du sommeil. Pour toi, chaque heure volée à son compte est une heure de plus dans la vie. Des minutes dérobées au néant, censées calmer cette boulimie dont tu souffres. Parce qu’il faut toujours que tu en fasses trop. Trop de sorties, trop de rencontres, tu vois trop de films, lis trop de livres, tu travailles à te rendre malade. (…)

Ton corps pourtant te lance des signaux, la batterie se vide, souvent tu te blesses à tout faire en courant. Et puis, un moment vient, où l’on te rappelle à ta sinistre condition humaine. Un jour, tu ne parviens plus à te lever. Tu as atteint les limites, celles au-delà desquelles la fatigue est un danger létal.

Tu te rappelles aussi de la définition de « Rien » dans l’Encyclopédie du Savoir Absolu et Relatif de Bernard Werber :

RIEN : Qu’y a-t-il de plus jouissif que de s’arrêter de penser ? Cesser enfin ce flot débordant d’idées plus ou moins utiles ou plus ou moins importantes. S’arrêter de penser ! Comme si on était mort tout en pouvant redevenir vivant. Etre le vide. Retourner aux origines suprêmes. N’être même plus quelqu’un qui ne pense à rien. Etre rien. Voilà une noble ambition.

Alors …

Alors parfois tu arrives à ne rien faire. Rien.

Parfois tu arrives à juste te laisser aller, et sans en avoir honte. Sans sentiment de gâchis. Sans culpabilité. Sans cette impression de lâche soulagement qui t’obsède.

Car c’est peut-être ça la clef. Dans l’expression « temps perdu« , il y a perdu. Perte, damnation, déchéance. Il y a une dimension morale. Un jugement. Un réflexe de honte. La honte du gaspillage. La honte de l’inutilité. La honte d’exister, la honte d’exister en vain, la honte de ne servir à rien.

Mais qu’est-ce que vous êtes venus foutre sur terre, nom de dieu ? Vous n’avez pas honte d’exister ?

Parfois tu vas au-delà de la honte, au-delà de tout le reste, et tu te laisses juste aller. Sans remords, sans regrets, sans hésitation.

Mais ça ne dure pas.

Ça ne dure jamais.

Ça ne peut pas durer.

Ça n’a pas le temps de durer. Aucune chance.

Il va y avoir une rupture, une crise, un rebond, une alerte, une alarme.

Quelque chose doit se passer.

Comme dans Inception, la voix d’Edith Piaf va retentir.

Non, rien de rien
Non, je ne regrette rien

Tu vas remonter dans un niveau de temps accéléré.

Dream is collapsing.

Il faudrait que tu dormes plus, en fait. Comme dans Inception.

Bonne nuit.

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