De la météorologie comme étendard de la fatalité

Billet écrit en temps contraint

La canicule s’est abattue sur la France et une bonne partie de l’Europe occidentale. Qu’est-ce qu’on peut y faire ? Rien ! Face à la canicule, comme face à tous les phénomènes météorologiques, on ne peut rien faire, juste s’adapter.

Cela peut être dit de tellement de choses : vous ne pouvez rien y faire, juste vous adapter.

A tort ou à raison.

Dans les relations inter-personnelles, ma frustration naît souvent de mon impuissance à influencer le caractère de telle ou telle personne. Il est comme il est, elle est comme elle est, et on n’y peut rien. Il faut s’adapter — il faut que je m’adapte, elle, elle ne changera pas.

Je n’ai pas de prise. Je n’ai pas de levier. Je n’ai pas d’influence.

Certes, je n’ai jamais lu le « Petit traité à l’usage des honnêtes gens » qu’on m’a offert il y a une éternité, j’aurais peut-être dû, je ne sais pas où il est passé.

Mais face à de nombreuses personnes, je suis en somme comme face à la pluie. Je ne peux rien faire. Juste m’adapter — en surface, mettre un vêtement imperméable, prévoir des chaussures moins vulnérables à l’eau, prévoir un parapluie –, mais je ne pourrais pas empêcher la pluie. Je ne pourrai pas empêcher l’indifférence, ou la colère, ou l’agressivité, ou l’énervement. Jamais. Pas plus que je ne peux empêcher la pluie de tomber. C’est comme ça.

Mais ce n’est pas si grave. C’est juste un mauvais moment à passer. Il faut juste attendre que la colère retombe. Que la pluie s’arrête. Qu’un nouveau jour se lève.

You hear that Mr. Anderson?… That is the sound of inevitability.

Dans le monde professionnel, j’ai toujours ressenti douloureusement les limites de mon influence, les limites de mon champ d’action, mon incapacité à modifier le cours des choses. En particulier, j’ai mis du temps à accepter la nécessité de parfois laisser arriver les problèmes, plutôt que de chercher à les anticiper — on n’écoute pas les lanceurs d’alerte, whistleblowers, doomsayers et autres release managers.

J’ai souvent médité le complexe de Cassandre, figure mythologique grecque trop peu connue à mon sens. Elle reçut le don de prédire l’avenir, mais en contrepartie elle reçut la malédiction que personne ne l’écouterait jamais. Fille du roi de Troie, elle fut la seule à Troie à avoir compris que le cheval de Troie était un piège.

Plus Cassandre voit l’avenir avec précision, moins on l’écoute.

Pourquoi personne ne m’écoute, c’est une question que je me pose souvent. A quoi bon ? A quoi bon chercher à éviter la pluie ? Il faut juste s’y adapter — et attendre que ça passe. Ce n’est qu’un mauvais moment à passer.

Dans le vaste monde contemporain, nombreux sont les événements qui nous sont présentés comme naturels, inéluctables, inévitables — alors qu’un peu d’analyse et d’esprit critique suggèrent qu’il n’en est rien.

J’ai même parfois l’impression qu’une des clefs de cette grande manipulation qu’est notre époque est là : les maîtres de cette époque sont très forts à convaincre que ce qui les arrange est naturel, inéluctable, inévitable.

There is no alternative.

Il y a quelques semaines, j’envisageais dans ce blog la prochaine catastrophe financière. Cette catastrophe sera pudiquement appelée « crise », pour bien insister sur sa dimension imprévisible, inéluctable, et in fine « naturelle » — comme si c’était un phénomène cosmique, géologique ou climatique. Et je constatais qu’on pouvait à cet égard recycler une vieille expression, celle d’ « horizon indépassable » :

Les catastrophes financières sont devenues l’horizon indépassable de notre petit monde.

Indépassable.

Comme la pluie, l’orage, ou la canicule. Comme des phénomènes météorologiques. C’est peut-être aussi pour cela que les prévisions météorologiques ont une telle importance de nos jours : comme emblème, symbole, métaphore, étendard de tout le reste. Les écrans vous disent le temps auquel vous devez vous adapter, comme ils vous dictent aussi le reste de l’ordre politique, économique et social auquel vous devez vous adapter — et idéalement, vous suradapter.

TINA = There Is No Alternative.

Lire par exemple un excellent récent billet d’Antoine Léaument sur les actions prévisibles de l’oligarchie européenne pour écraser l’hérésie Syriza :

Dans les jours à venir, l’oligarchie va réagir. Elle va le faire parce qu’elle n’a pas d’autre choix : Tsipras et le peuple grec sont en train de faire la preuve qu’il n’y a pas qu’une seule politique possible. L’oligarchie ne peut le tolérer, car c’est la démonstration que son pouvoir peut être vaincu. Et, ce qui est encore pire pour elle, cet exemple grec peut faire boule de neige. Il peut faire prendre conscience au peuple du pouvoir qu’il possède. Là est la crainte ultime de l’oligarchie. Car son pouvoir ne repose que sur l’ignorance qu’a le peuple de sa propre force.

Et il cite feu François Delapierre :

Rétablir la souveraineté du peuple face à l’oligarchie semble aux yeux du plus grand nombre une tâche insurmontable. Pourtant il n’en est rien. Cette idée que le pouvoir oligarchique est indéboulonnable est une simple croyance. Elle ne découle pas d’une analyse rationnelle mais du travail d’inculcation mené aujourd’hui comme hier par les appareils idéologiques dominants. Et notamment par un système médiatique qui fonctionne désormais en continu 24 heures sur 24, comme les marchés financiers qu’il sert. C’est lui qui répand dans les têtes ce refrain débilitant : « le peuple doit renoncer à diriger car les contraintes internationales sont trop fortes, le monde trop complexe, les expériences révolutionnaires tentées jusqu’ici bien trop désastreuses… »

Insurmontable. Indéboulonnable.

Indépassable.

Inévitable. Inéluctable.

Ce que j’aime dans l’analyse historique, comme dans l’uchronie, c’est qu’elles permettent en général de démontrer que de grands événements, toutes sortes de grands événements, n’avaient rien d’inéluctables.

Il y a quelques semaines typiquement, le bicentenaire de la bataille de Waterloo a permis de se rappeler à quel point cette bataille essentielle s’est jouée à très peu de choses. J’aurais bien écrit un billet sur Waterloo, mais tout n’a-t-il pas déjà été dit ?

Il faudra que je rende hommage dans un prochain billet à une uchronie contemporaine qui m’a beaucoup plu, « Le Bruit de la Douche ». Ça viendra.

Il faudrait que je rende un nouvel hommage à la « théorie du 17-Brumaire » de Jules Romains, déjà évoquée ici et .

Il faudrait que je relise tout ou partir des Somnambules (The Sleepwalkers) de Christopher Clark, que j’avais proposé l’an dernier (en 14) de compléter du sous-titre « construction de la fatalité » .

Il faudrait que je donne une suite à ce vieux billet intitulé « La culture comme fatalité » .

En attendant, comme des millions de mes semblables, je suis accablé par la canicule.

C’est pas grave, j’ai l’habitude.

Dans le monde tel que je le perçois, dans le monde tel que je le vis, la seule option, c’est subir. Comme tout le monde.

Ou attendre que ça passe. Attendre mon tour. Attendre mon train — même si le quai est vide et que la gare est fermée — j’ai une conception désespérément romantique des quais de gare.

La seule possibilité, c’est subir. Et se dire que ce n’est qu’un mauvais moment à passer. La vie, c’est fractal, n’est qu’une suite de mauvais moments à passer.

Bon courage à toutes et à tous face à la canicule.

Bonne nuit.

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