La Grèce, l’Europe et l’impasse de Maastricht

Billet écrit en temps contraint

La Grèce a rejeté par référendum ce dimanche 5 juillet 2015 les dernières propositions de la Troika (UE, BCE, FMI) en date du jeudi 25 juin 2015. Par une large majorité — à l’heure où j’écris ces lignes, il semble que ce soit plus de 60%.

Que va-t-il se passer maintenant ? Je ne sais pas. Je crains le pire. La mise à mort programmée de la Grèce me semble plus que jamais à l’ordre du jour.

Les mesures décidées par la BCE dès l’annonce du référendum du 5 juillet ont précipité le pays dans le chaos économique. Mais la BCE (banque centrale « indépendante » — ne riez pas, c’est pas drôle) a toute latitude pour les aggraver dès demain matin, lire par exemple les compte-rendus d’Ambrose Evans-Pritchard, Romaric Godin et Jacques Sapir.

Le ton monte de jour en jour. Chez des acteurs secondaires ou insignifiants tels que l’ancien petit président ou les scribouillards du « journal français de référence » (alias « Le Monde » — ne riez pas, c’est pas drôle). Mais surtout chez des acteurs importants, typiquement le vice-chancelier allemand Sigmar Gabriel ou le président du Parlement Européen Martin Schulz (les deux étant nominalement membres du parti social-démocrate — ne riez pas, etc).

L’Europe est dans l’impasse.

Comment en est-on arrivé là ?

Comment la « zone euro » a-t-elle pu s’enfoncer dans une telle impasse ?

A une certaine échelle, à une échelle de 5 ans environ, on peut dire que c’est l’impasse de Merkel, notamment parce que c’est Merkel qui depuis 2010 impose sa politique, impose ses choix. Elle n’est pas seule, elle a de nombreux comparses, mais c’est son nom qui restera dans l’Histoire. C’est Merkel qui a imposé l’austérité pro-cyclique qui a aggravé la récession à peu près partout, alimentant le désespoir des peuples. C’est Merkel qui a organisé la transformation des créances privées sur la Grèce en créances publiques, inter-Etatiques, alimentant la haine entre les peuples.

Mais à une autre échelle, à une échelle de 25 ans environ, c’est bien de l’impasse de Maastricht qu’il faut parler. L’impasse de l' »Union Economique et Monétaire ». L’impasse de la « monnaie unique européenne ». L’impasse de tout ce qui a été négocié en 1989-1991, conclu à Maastricht en décembre 1991 et février 1992, ratifié en 1992.

Comment en est-on arrivé là ?

Comment la « monnaie unique européenne » a-t-elle pu déboucher sur une telle impasse ?

Il faudrait le comprendre. Il faudrait prendre le temps, le recul, pour comprendre comment on est arrivé là.

Peut-être faudrait-il partir du fait que de nombreux esprits avaient prévenu.

Je m’en tiendrai ce soir à deux exemples. Philippe Séguin (1943 – 2010) et Milton Friedman (1912 – 2006).

Philippe Séguin avait prévenu.

Philippe Séguin n’a jamais eu très bonne réputation en France, trainant quelques vilaines étiquettes — gaulliste, souverainiste, caractériel, etc. Des étiquettes qui ont permis à beaucoup hélas de l’ignorer, voire de le mépriser.

Le 5 mai 1992, Philippe Séguin, député RPR des Vosges, présentait devant l’Assemblée Nationale une motion d’ »irrecevabilité » au projet de loi constitutionnelle préalable à la ratification du Traité de Maastricht. Cette motion fut rejetée, mais ce discours fut l’une des raisons qui poussa François Mitterrand à organiser un référendum pour ratifier le Traité, au lieu de se contenter de la voie parlementaire.

Ce discours avait été édité en un petit livre intitulé « Discours pour la France » en ce magnifique printemps 1992. Je l’ai encore, et même pas à la cave. Maastricht y est écrit « Maëstricht ». Je l’avais lu, comme j’avais essayé de lire entièrement le texte du Traité de Maastricht. Les critères de convergence du traité de Maastricht — inflation, déficit, dette, taux d’intérêts, etc — comme manière d’oublier les critères de convergence des objets mathématiques — Cauchy, d’Alembert, Leibniz, etc –. Dès cette époque, je savais bien moi aussi que je m’étais trompé de voie.

Il faut lire et relire en entier ce texte — ou aller regarder le discours en vidéo. Personnellement, je m’en tiens au texte.

Un petit extrait pour ce soir, terriblement, incroyablement pertinent à l’heure de la mise à mort de la Grèce :

Quand, du fait de l’application des accords de Maastricht, notamment en ce qui concerne la monnaie unique, le coût de la dénonciation sera devenu exorbitant, le piège sera refermé et, demain, aucune majorité parlementaire, quelles que soient les circonstances, ne pourra raisonnablement revenir sur ce qui aura été fait.

Craignons alors que, pour finir, les sentiments nationaux, à force d’être étouffés, ne s’exacerbent jusqu’à se muer en nationalismes et ne conduisent l’Europe, une fois encore, au bord de graves difficultés, car rien n’est plus dangereux qu’une nation trop longtemps frustrée de la souveraineté par laquelle s’exprime sa liberté, c’est-à-dire son droit imprescriptible à choisir son destin.

Milton Friedman avait prévenu.

Milton Friedman n’a jamais eu très bonne réputation en France, trainant quelques vilaines étiquettes — monétariste, libéral, américain, etc. Des étiquettes qui ont permis à beaucoup hélas de l’ignorer, voire de le mépriser.

L’excellent Olivier Berruyer a exhumé il y a quelques semaines sur son site les-crises.fr un entretien édifiant avec Milton Friedman, datant de 1996.

Pour ma part, j’avais relu il y a quelques années un bref article publié (ou re-publié ?) par Project Syndicate, daté du 28 août 1997, intitulé « Monetary Unity To Political Disunity?« . Voici sa brève conclusion, effroyablement pertinente à l’heure de la mise à mort de la Grèce :

The drive for the Euro has been motivated by politics not economics. The aim has been to link Germany and France so closely as to make a future European war impossible, and to set the stage for a federal United States of Europe. I believe that adoption of the Euro would have the opposite effect. It would exacerbate political tensions by converting divergent shocks that could have been readily accommodated by exchange rate changes into divisive political issues. Political unity can pave the way for monetary unity. Monetary unity imposed under unfavorable conditions will prove a barrier to the achievement of political unity.

Comment se lance-t-on dans une impasse ? Pourquoi ? Comment ?

Il y a quelques mois, dans son livre « Je suis Charlie », Emmanuel Todd proposait d’autres pistes pour comprendre ce qui s’est noué il y a plus de vingt-cinq ans, et va peut-être bientôt — douloureusement, tragiquement — se dénouer :

Le traité de Maastricht a entraîné la plus grande partie de l’Europe occidentale dans le rêve d’une unification par la monnaie. Il fut approuvé par référendum en France en 1992, avec 51 % des voix, au terme d’un débat passionné. Il apparaît aujourd’hui que le projet était fou, puisque la zone euro, malgré tous ses efforts budgétaires, financiers et surtout idéologiques, croupit dans la stagnation, le chômage et la déflation. Désormais libérés du débat sur l’intérêt économique du projet, nous pouvons en toute sérénité examiner les origines anthropologiques et religieuses de l’utopie. (…)

L’utopie monétaire était sortie de l’effondrement de la religion catholique comme la Révolution française de la première déchristianisation ou le nazisme de la chute du luthéranisme.

Le 5 mai 1992, soit moins de six mois après la dissolution de l’Union Soviétique (1917 – 1991, soixante-quatorze ans, presque trois fois vingt-cinq ans), Philippe Séguin disait — je cite ici bas les paragraphes suivants immédiatement ceux déjà cités plus haut :

On ne joue pas impunément avec les peuples et leur histoire. Toutes les chimères politiques sont appelées un jour ou l’autre à se briser sur les réalités historiques. La Russie a bel et bien fini par boire le communisme comme un buvard parce que la Russie avait plus de consistance historique que le communisme, mais à quel prix ?

Alors, si nous organisons l’Europe, organisons-la à partir des réalités. Et les réalités, en Europe, ce sont toutes les nationalités qui la composent.

Comment allons-nous articuler la construction de l’Europe avec ces données de faits qui plongent si profond dans le passé et dans l’inconscient collectif ? Comment allons-nous bâtir un système de coopération assurant la paix et la prospérité sans négliger ces réalités nationales dont les mouvements ne nous paraissent parfois imperceptibles que parce qu’ils appartiennent à la très longue durée ?

La très longue durée. Le temps long. Le recul.

Nous y voilà.

Que reste-t-il de la très longue durée à l’ère de Twitter ?

Bonne nuit.

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