Extension du domaine de la créance

Billet écrit en temps contraint

La situation en Grèce suscite, autour de moi, des réactions qui souvent me choquent. L’air du temps, le « Zeitgeist », souvent me révulse.

Qui y a-t-il « autour de moi », à mon humble niveau ? Des proches, des collègues, les gens avec qui j’échange brièvement ici et là, les gens que j’entends parler dans les transports, dans les files d’attente. Et puis les gens que j’écoute s’exprimer sur Twitter — j’adore Twitter.

Que disent-ils de la Grèce — surtout en ces dernières tragiques semaines ?

Il y a des réactions de pure indifférence. C’est où la Grèce ? C’est loin la Grèce ! On s’en fout de la Grèce ! Moi je m’en fous des Grecs, y a que ma gueule qui m’intéresse !

Il y a des réactions d’égoïsme primaire et viscéral. Moi je pars en vacances en Grèce dans quelques semaines, et j’espère juste que les troubles politiques et économiques ne vont pas me perturber mon petit confort, qu’il y aura à manger et à boire, et que je pourrai bronzer tranquillement.

Il y a des réactions simplement cyniques. Ils ont pas cédé aux exigences de l’EuroGroup ? Ils ont voté « non » au référendum ? Ils ont dit « non » à l’Europe ? Qu’ils se débrouillent ! C’est pas mon problème ! C’est pas notre problème !

Et puis surtout il y a des réactions de créanciers. On ne veut plus payer pour les Grecs. On a assez payé pour les Grecs. Les Grecs nous doivent de l’argent. Il faut qu’ils nous rendent ce qu’on leur a prêté. C’est notre argent. Ils doivent nous rembourser. C’est à nous. On a des droits sur eux. Ils ont pris notre argent.

Ces réactions-là ne viennent pas de nulle part. Elles sont banales depuis longtemps dans la presse allemande style Bild. Elles ont été popularisées en accéléré en France ces derniers temps, par divers leaders d’opinion, notamment conservateurs. On pourrait citer à titre d’exemple des dizaines de tweets plus ou moins dégoulinants, de Nadine Morano à Hervé Morin. Je me contenterais de citer une interview datée du 1er juillet 2015 de l’ancien petit président, qui décidément n’en rate pas une :

Quand on doit 320 milliards d’euros, il ne me paraît pas tout à fait habile d’ester en justice contre des créanciers à qui l’on demande des délais et des échelonnements de dette ! Cet argent appartient pour l’essentiel aux contribuables européens, et notamment français. Ils ont le droit d’être respectés.

Ces réactions, ces propos, ce raisonnement, cette idée fausse, ce sophisme — ce sont des propos de créditeurs. De créanciers. De propriétaires. En un sens, de capitalistes (qu’est-ce qu’un capitaliste sinon un détenteur de capitaux ?).

Cette idée fausse imprègne maintenant des millions d’individus, y compris des gens qui ne détiennent aucun capital, qui sont juste des travailleurs (qu’est-ce qu’un travailleur sinon un individu qui dépend de son travail pour vivre ?).

Cette idée fausse occulte la réalité de l’Histoire récente.

La gestion récente de la zone euro a été ignoble à bien des égards.

Avoir transformé, entre 2010 et 2012, les créances privées sur la Grèce en créances publiques, n’est pas la moindre des ignominies.

Pour sauver des banques et autres entreprises financières privées de la faillite, les maîtres de la zone euro, Angela Merkel et le petit président en tête, ont massivement permis à celles-ci de refiler leurs créances sur la Grèce aux Etats européens et aux institutions européennes. Ou la charge de leurs créances sur la Grèce, ou des créances sur des acteurs privés en Grèce, ou d’autres mécanismes plus subtils. Plutôt que de laisser les acteurs privés subir des pertes, et le cas échéant faire faillite — et éventuellement alors les renflouer — les maîtres de la zone euro les ont tirés d’affaire en nationalisant leurs dettes de jeu.

Ce ne sont pas des Grecs qui ont reçu des milliards d’argent public, notamment d’Allemagne et de France : ce sont des banques, notamment françaises et allemandes.

Cinq ans plus tard, ce tour de passe-passe a été oublié, la plupart des traces ont été effacées, des intérêts accumulés ont aggravé les montants, et désormais c’est chaque pays européen qui se considère, à son échelle, comme le créancier de la Grèce.

En 2010, la Grèce en difficulté aurait été amenée à ne pas honorer des créances privées, des créances envers BNP Paribas, Deutsche Bank, Crédit Agricole — à charge pour les Etats ayant leur tutelle de devoir voler à leur secours. Mais cela a été évité. Les gouvernants de l’époque ont évité l’opprobre de devoir, une fois encore, renflouer leurs maudites banques. Les banquiers l’ont échappé belle. Gentils banquiers ! Gentils riches !

Et maintenant, en 2015, la Grèce en difficulté aggravée va être amenée à ne pas honorer des créances publiques, des créances envers la BCE, le FMI et d’autres institutions publiques. Donc à des États. Donc, selon le discours dominant, à des braves et honnêtes contribuables de pays créditeurs. L’opprobre est détournée contre les Grecs. Salauds de Grecs ! Salauds de pauvres !

L’idée fausse tourne à plein régime. Les faiseurs d’opinion s’en donnent à coeur-joie.

Il peut y avoir des degrés de modulation dans le discours qui est soufflé aux populations, mais il revient toujours à ceci : La Grèce nous doit de l’argent ! Et les citoyens de chaque pays sont invités à s’approprier le raisonnement : Les Grecs nous doivent de l’argent ! On paye pour les fonctionnaires grecs ! On paie pour les retraités grecs ! Et in fine ça devient un raisonnement individuel égoïste insensé : Les Grecs me doivent de l’argent ! J’en ai marre de payer pour les Grecs ! J’en ai marre d’entretenir ces feignants !

Et les faiseurs d’opinion balancent des montants : Les Grecs doivent x dizaines de milliards d’euros aux Français ! Les Grecs doivent y milliers d’euros à chaque Français ! Il faut que ça cesse ! On a assez payé ! Il faut qu’ils nous rendent ce qu’ils nous doivent !

Cette idée fausse est juste ignoble.

D’abord, répétons-le, cette idée fausse travestit l’histoire contemporaine.

Elle est ensuite souvent soufflée aux habitants de pays ayant eux-mêmes une importante dette publique — la France, par exemple.

Elle est aussi soufflée aux habitants de pays plutôt pauvres, voire franchement pauvres. Une autre ignominie de la gestion récente de la zone Euro, c’est dresser des pays pauvres (comme la Slovénie ou la Slovaquie) contre un autre pays pauvre (la Grèce). Diviser pour mieux régner. Monter les Slovaques contre les Grecs. Et demain les Lituaniens contre les Portugais. Et enfin les Autrichiens contre les Italiens ? Ça avait tellement bien marché, jadis…

Elle est encouragée par les institutions qui devraient être en charge de l’intérêt général, à commencer par la sinistre Commission Européenne, jadis instrument de l’idéal européen, aujourd’hui ramassis d’intérêts égoïstes.

Une idée fausse sert à monter les peuples d’Europe les uns contre les autres, à semer la haine entre des peuples déjà éprouvés par la récession, l’austérité et la déflation : c’est cela, l’Union Européenne, « Unie dans la diversité », l’Europe de la fraternité des peuples ?

Cette Europe, la leur, devenue mère ou tutrice de tous les peuples, source des pensées et des inventions, détentrice des plus hauts secrets, leur était moins précieuse qu’un drapeau, qu’un chant national, qu’un dialecte, qu’un tracé de frontière, qu’un nom de bataille à inscrire sur un socle, qu’un gisement de phosphates, qu’une statistique de tonnage comparé, que le plaisir d’humilier le voisin.

Et pendant que le ministre des finances slovaque se fabrique une popularité à bon compte sur Twitter, par une attitude de fermeté de façade vis-à-vis de son collègue grec, les vrais responsables de la crise, les banquiers français, allemands et anglo-saxons, qui avaient prêté dans des conditions rocambolesques et à des taux élevés à la Grèce pendant la décennie précédente, qui ont touché de gros intérêts, qui se sont gavés de grosses commissions et frais divers, qui ont été sauvés des eaux par les maîtres de la zone euro — ces banquiers, oligarques de facto apatrides, coulent des jours tranquilles.

Concluons.

Revenons à ces gens que j’entends parler, quelques dizaines de braves gens ordinaires en Île-de-France, quelques milliers de braves gens ordinaires sur le Twitter francophone. Comme d’autres dizaines de millions de braves gens ordinaires dans tous les pays de l’Union Européenne. Ces braves gens ont absorbé l’idée fausse. Ces braves gens sont sincèrement persuadés que les Grecs leur doivent de l’argent. Que c’est presque une affaire personnelle. Ces braves gens se sont ainsi habitués à raisonner en créanciers.

À d’autres moments des dernières années, ils avaient été culpabilisés par un autre bout du discours dominant, celui sur la dette publique de leur propre pays. Vous vous rendez compte, ça représente des dizaines de milliers d’euros par Français, c’est atroce, c’est épouvantable, il va falloir rembourser, nos enfants et nos petits-enfants nous haïront, on a trop de dettes, on vit au-dessus de nos moyens, salauds de pauvres, etc. Ils avaient alors été violemment culpabilisés en tant que débiteurs. Ils avaient été habitués, plus discrètement mais non moins efficacement, à raisonner en débiteurs.

Ils avaient été conditionnés comme débiteurs, ils sont maintenant conditionnés comme créditeurs.

Ce n’est pas contradictoire. C’est complémentaire.

Dans les deux cas, raisonner en tant que débiteur ou en tant que créditeur, ce n’est plus raisonner en tant qu’être humain, ou en tant que citoyen, ni même en tant que consommateur ou en tant que producteur : c’est juste raisonner en tant que financier. Homo financius. Homo economicus. Homo capitalistus.

Et voilà bien où nous en sommes.

Nous sommes tous invités à nous penser, tantôt en tant que créanciers, tantôt en tant que débiteurs.

Nous sommes ainsi amenés, en particulier, à reconnaître l’absolue légitimité de la position de créancier. Et donc, le moment venu, l’incontestable suprématie de ceux qui se présenteront devant nous comme nos créanciers, et qui pourront tout exiger de nous au nom de leurs créances. Nous sommes conditionnés à reconnaître la supériorité de l’argent sur tout le reste.

Nous sommes conditionnés à nous penser en petits financiers. Nous finirons esclaves.

Pauvres de nous.

Bonne nuit.

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