Le dégoût

Billet écrit en temps contraint

Les mots manquent, parfois. Ou alors il y en a trop. Ou alors il n’y en a que d’orduriers. Je n’ai pas encore abandonné toute retenue sur ce blog.

Ce soir il n’y en aura qu’un : le dégoût.

Le dégoût. C’est le mot plus court qui me vient, après avoir observé à mon humble niveau les derniers événements concernant la Grèce, les dernières étapes de la mise à mort programmée de la Grèce, ce week-end de sommets européens à Bruxelles, et son ignoble dénouement, cet « accord » tout simplement dégueulasse.

Les mots manquent.

Je ne vais pas récapituler ici toutes les ignominies contenues dans cet « accord », d’autres l’ont déjà fait ailleursavec plus d’éloquence, en français, en anglais et dans tous les langues de l’Europe !

Je veux juste ici ce soir exprimer mon dégoût, pour quelques personnes et quelques entités.

Dégoût pour François Hollande. Comment a-t-il pu ? Comment un Président de la République Française, héritier de Charles de Gaulle et de François Mitterrand, a-t-il pu s’abaisser à ce rôle de pantin, de complice dans le crime, et in fine de criminel lui-même ? Comment a-t-il pu ?

La nuit dernière à Bruxelles, il y a eu les séances à dix-neuf, et puis il y a eu les séances à quatre. À trois contre un. Angela Merkel, Donald Tusk et François Hollande, contre Alexis Tsipras. Ils n’ont pas négocié avec Tsipras. Ils l’ont massacré.

Citons Le Temps :

Selon l’AFP, un responsable grec aurait lâché, au milieu de la nuit: «Avec un pistolet sur la tempe, toi aussi tu serais d’accord.» Alexis Tsipras devait effectivement signer. Les négociations se sont déroulées dans un contexte d’asphyxie économique et monétaire du pays. Le système bancaire était au bord de l’effondrement.

Citons The Guardian :

One official dubbed it « extensive mental waterboarding » , in an attempt to make the Greek PM fall into line.

Citons The Financial Times :

« They crucified Tsipras in there, » a senior eurozone official who had attended the summit remarked. « Crucified. »

Et dire que j’ai voté pour François Hollande il y a trois ans. Et dire que j’ai même encore éprouvé, jusqu’à ces derniers mois, une certaine sympathie pour lui. Quelle honte !

Après six mois passés à exploiter l’imposture « Je suis Charlie » du 11 janvier, pendant combien de mois va-t-il exploiter l’imposture « J’ai sauvé la Grèce » du 13 juillet ? De postures en impostures, ce type n’est qu’un poseur et un imposteur. Il ne vaut pas mieux que son petit Premier Ministre, ou son petit prédécesseur, et autres petites brutes. C’est un petit. C’est un minable. C’est un lâche. Et on le savait depuis longtemps.

Je dénonce, Monsieur Hollande, la facilité, et je dirais même, en vous regardant, la lâcheté !

Dégoût pour l’Allemagne. J’ai une certaine idée, personnelle, un peu ambiguë, instinctive, voire romantique, de l’Allemagne.

J’avais grandi avec l’image de mon grand-père, impliqué dans la Résistance et décoré pour cela, mais surtout engagé après-guerre dans la réconciliation franco-allemande, germanophone, germanophile.

J’ai eu la chance de vivre les dernières années du XXème siècle en Allemagne, j’ai aimé ce pays et ses habitants, c’était un pays ouvert, pacifique, harmonieux, généreux, en paix avec tous ses voisins, apprécié par tous ses voisins. J’ai regretté souvent d’avoir laissé filer mes contacts et de n’avoir plus eu d’occasions d’y retourner. J’ai regretté souvent de n’en connaître que si mal la langue.

Il y a encore quelques années, j’étais bien décidé à ce que ma fille apprenne l’allemand en deuxième langue, le moment venu.

Et aujourd’hui, je ne sais plus.

Qu’est-ce que l’Allemagne est devenue, ou est en train de redevenir ? Faut-il parler de modèle Merkel ou de modèle allemand ? Est-ce le retour de la Prusse ? Est-ce le Quatrième Reich ? Tout au moins, c’est le retour de la question allemande. Il faudra que j’y revienne.

En attendant, ce soir, 13 juillet 2015, ce qui apparaît de l’Allemagne me dégoûte. C’est pas l’Allemagne que j’ai rêvée. C’est pas l’Allemagne que j’ai connue.

Dégoût pour Wolfgang Schäuble. Au début des années 1990s, Wolfgang Schäuble était un homme d’État exemplaire. Un des architectes de la réunification. Un des architectes de la construction européenne. Un des architectes de la paix et de la prospérité de l’Europe en devenir. L’auteur du plaidoyer décisif pour arracher le vote du Bundestag en faveur du transfert de la capitale fédérale à Berlin. Un homme d’Etat allemand. Un homme d’État européen. Statufié de son vivant. Le dauphin d’Helmut Kohl.

Wolfgang Schäuble est devenu un monstre. Oui, un monstre.

On le savait déjà, par exemple par les souvenirs de Timothy Geithner publiés il y a quelques années :

[In February 2010] the Europeans came into that meeting basically saying: ‘We’re going to teach the Greeks a lesson. They are really terrible. They lied to us. They suck and they were profligate and took advantage of the whole basic thing and we’re going to crush them.’ [That] was their basic attitude, all of them.

[In July 2012, Wolfgang Schäuble] told me there were many in Europe who still thought kicking the Greeks out of the eurozone was a plausible — even desirable — strategy. (…) a Grexit would be traumatic enough that it would help scare the rest of Europe into giving up more sovereignty to a stronger banking and fiscal union. (…) The argument was that letting Greece burn would make it easier to build a stronger Europe with a more credible firewall.

On le sait maintenant plus clairement par le témoignage de Yanis Varoufakis publié il y a quelques jours :

Based on months of negotiation, my conviction is that the German finance minister wants Greece to be pushed out of the single currency to put the fear of God into the French and have them accept his model of a disciplinarian eurozone.

Et au-delà des mots, il y a les actes. Il y a ce qui a été infligé depuis des années à la Grèce — et à l’Irlande, et au Portugal, et à l’Espagne, et à l’Italie, et à tout le reste de l’Europe, sans parler des millions de travailleurs allemands jetés dans la misère au nom de la compétitivité !

Son Europe « des règles », son Europe abstraite, elle se fait sur la souffrance concrète de millions d’êtres humains, de millions d’Européens !

Les chiffres parlent, mais ne crient jamais. C’est pourquoi ils n’empêchent pas les amis de Monsieur Chalamont de dormir. Permettez moi messieurs, de préférer le langage des hommes : je comprends mieux.

Wolfgang Schäuble est un monstre. Il se croit visionnaire et inspiré ? Il n’inspire que le dégoût !

Dégoût pour Angela Merkel. L’homme le plus dangereux d’Europe. Il n’y a rien à ajouter sur cette sorcière qui a envoûté la moitié de ce malheureux continent. Qu’elle brûle en enfer !

Dégoût pour les seconds couteaux. Jeroen Dijsselbloem. Jean-Claude Juncker. Pierre Moscovici. Mario Draghi. Et on en passe, et des pires. Tous ces gens, cyniques, médiocres, grassement payés, égoïstes, hypocrites, carriéristes, sans vision, sans message, sans envergure — tous ces gens ne suscitent que le dégoût. C’est ça l’élite dirigeante de l’Europe unie ? Des gens dégoûtants ! Des salopards, comme disait Mélenchon, décidément visionnaire, au moins pour ça !

Dégoût pour l’euro. « L’euro, notre monnaie », disait la gentille campagne de communication du gouvernement français en l’an 2001 (quand on aura vingt ans). Grave erreur : ce n’est pas « notre » monnaie. C’est la monnaie de la BCE, et la BCE comme chacun sait est indépendante, indépendante de nous citoyens, et toute entière au service du système financier européen, et des « maîtres de l’Europe » sus-cités.

L’euro n’est ainsi pas la monnaie des Grecs, mais sa simple existence aura permis d’infliger à la Grèce l’équivalent d’une offensive militaire, de bombardements stratégiques massifs en bonne et due forme. En un sens, la BCE est l’héritière du SAC, et Mario Draghi l’héritier de Curtis Le May, renvoyant en quelques mois une économie moderne à l’âge de pierre.

Citons Paul Krugman, dimanche soir sur son blog de « The New York Times » :

Let’s be clear: what we’ve learned these past couple of weeks is that being a member of the eurozone means that the creditors can destroy your economy if you step out of line.

Citons Romaric Godin, ce lundi après-midi dans « La Tribune » :

L’euro devait être une monnaie qui rapprochait les peuples. Ce devait être la monnaie de tous les Européens. Or, cette crise a prouvé qu’il n’en est rien. On sait que, désormais, on peut priver certains habitants de la zone euro de l’accès à leur propre monnaie. Et que cette privation est un moyen de pression sur eux. Il sera donc bien difficile de dire encore « l’euro, notre monnaie » : l’euro est la monnaie de la BCE qui la distribue sur des critères qui ne prennent pas en compte le bien-être des populations, mais sur des critères financiers dissimulant mal des objectifs politiques. L’euro est, ce matin, tout sauf un instrument d’intégration en Europe. En réalité, on le savait depuis la gestion de la crise de Chypre en 2013, qui, on le comprend maintenant, n’était pas un « accident. »

L’euro est un piège. L’euro aura servi à prendre en otage des millions d’Européens. L’UEM, la zone euro, l’Eurosystème sont les petits noms de la Matrice qui détient prisonniers des millions d’Européens, et qui a démontré avec ce qu’elle a fait à la Grèce qu’elle savait briser les récalcitrants.

The Matrix is a system, Neo. That system is our enemy.

L’Eurosystème a fait un exemple ! Le Dr. Schäuble, émule du Dr. Strangelove, peut être fier de son « Eurosystème », de son « Doomsday Device », de sa « Matrix » !

As soon as we started thinking for you it really became our civilization, which is of course what this is all about.

Comme l’avait tweeté Evgeny Morozov, à la veille de l’EuroGroup fatidique du vendredi 20 février 2015 :

Why worry about robots and algorithms when there are so many German politicians?

Quant à l’Europe… L’Europe ? L’Europe !

Elle est passée où l’Europe de Victor Hugo et de Jules Romains ? L’Europe de Konrad Adenauer et de Charles de Gaulle ? L’Europe d’Helmut Schmidt et de François Mitterrand ? L’Europe de Brest à Brest-Litovsk, l’Europe de l’Atlantique à l’Oural, l’Europe de Vancouver à Vladivostok ?

L’Europe, mon pays !

Il faut se souvenir que l’Union Européenne n’est pas l’Europe.

L’Union Européenne au sens des traités de Maastricht, Amsterdam, Nice et Lisbonne, ce n’est pas l’Europe.

La BCE n’est pas l’Europe. L’EuroGroup n’est pas l’Europe. L’EuroSystème n’est pas l’Europe. Un cartel des créanciers n’est pas l’Europe.

Ce sont des usurpateurs. Ce sont des menteurs. Ce sont des voleurs. Traîtres. Décomplexés. Indécents. Criminels !

Ils ont volé l’Europe aux Européens. Ils ont pris l’idée même d’Europe en otage. Ils nous ont aussi volé l’espoir. Ils nous ont volé l’avenir.

Ils me dégoûtent.

Ils me dégoûtent.

Bonne nuit.

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