Une Idéologie Unique pour les gouverner tous

Comment l’Histoire appellera-t-elle l’ « accord » trouvé à Bruxelles au petit matin du lundi 13 juillet 2015 ?

La mise à mort programmée de la GrèceLe viol ? L’écrasement du « printemps Grec » ? Le nouveau « diktat de Versailles » ? Le troisième mémorandum ? Le début de la fin pour la zone euro ?

Pour l’instant, les maîtres de l’Europe considèrent qu’ils ont gagné la partie. Et dans les jours qui ont suivi le 13 juillet 2015, certains d’entre eux ont pris le temps d’exprimer doctement leur auto-satisfaction, et le reste de leur vision de leur monde, à la presse internationale. De leur côté, les deux minables petits présidents de la France (celui qui se fait appeler « Président des Républicains » et celui qu’il faut appeler « Président de la République ») s’en sont tenus à la docile presse française.

On peut lire Jeroen Dijsselbloem dans le Wall Street Journal (« The miracle happened »), on peut lire Wolfgang Schäuble dans Der Spiegel (traduit en anglais) (« We in the euro zone are on a real path to success. »), et on peut lire surtout Donald Tusk dans divers journaux, notamment dans Le Monde (traduit en français).

Cet entretien avec Donald Tusk me semble très remarquable. Ne nous arrêtons pas à la petite controverse sur la manière dont Le Monde l’a transcrite, et plus ou moins arrangée, Antoine Léaument a déjà traité ce point.

Pour Donald Tusk, l’heure est grave :

Je suis surtout inquiet des risques de contagion politique et idéologique. Avec ce qui se passe en Grèce est apparue l’illusion idéologique qu’il est désormais possible de changer le cours de l’Europe, qu’on peut construire une alternative à la vision traditionnelle de l’Europe de l’austérité. (…)

Parfois, il me semble que certains politiciens et quelques intellectuels en Europe sont prêts à remettre tout en question en Europe, les traités, mais aussi la façon traditionnelle de penser l’Europe, la construction européenne et nos valeurs. La Russie n’est pas l’élément le plus important de cette menace. A mon avis, l’atmosphère aujourd’hui est très similaire à 1968 en Europe. Je sens un état d’esprit, peut-être pas révolutionnaire mais d’impatience. Mais quand l’impatience devient un sentiment collectif, elle peut conduire à une révolution.

Question : Faites-vous une différence entre la gauche radicale et l’extrême droite ?

Ce qui m’a beaucoup marqué, c’est l’alliance tactique de ces deux groupes extrêmes pas seulement au Parlement européen. Lors du débat sur la Grèce, les discours contre l’austérité, les traditions européennes et l’Allemagne, tout cela était provocant et exalté des deux côtés. Juste avant les plus grandes tragédies de l’histoire européenne, on peut toujours observer le rapprochement tactique des extrêmes. Pour moi, la menace idéologique vient des deux côtés même si, dans le détail ils diffèrent, ils jouent néanmoins la même mélodie anti-européenne, contre la façon traditionnelle de voir l’Europe, la monnaie commune, le libéralisme et le marché commun.

Et c’est peut-être la question suivante qui est le sommet de cet entretien :

Question : Au sujet de la contagion idéologique, diriez-vous que quelqu’un comme Paul Krugman est plus dangereux que Poutine ?

Reprenons : « des risques de contagion politique et idéologique » , « l’illusion idéologique » , « la menace idéologique » , « la contagion idéologique » … « Krugman plus dangereux que Poutine » … Diantre ! En quelle époque sommes-nous ?

De son côté, Wolfgang Schäuble semble avoir lui aussi un problème avec Paul Krugman :

Krugman is a prominent economist who won a Nobel Prize for his trade theory. But he has no idea about the architecture and foundation of the European currency union. In contrast to the United States, there is no central government in Europe and all 19 members of the euro zone must come to an agreement. It appears Mr. Krugman is unaware of that.

Revenons à Donald Tusk :

Les principaux acteurs du débat actuel sont intellectuellement brillants et leurs arguments semblent très séduisants. Malheureusement, cela n’a rien à voir avec la réalité politique de l’Europe. Bien sûr, nous avons besoin de discussions nouvelles avec de nouveaux arguments, de nouvelles propositions. Mais nous avons surtout besoin aujourd’hui de discussions pragmatiques et réalistes sur ce nous pouvons faire de l’Union européenne et de l’euro, plutôt que des débats intellectuels spectaculaires. A ce sujet, je suis certainement conservateur et traditionnel. Pour moi, sur les matières économiques et financières, j’ai plutôt tendance à rechercher des conseils responsables et sages que ce genre de débats d’intellectuels. Je me sens proche de l’ordolibéralisme allemand après-guerre, qui avait une approche pragmatique, sans illusion. En Europe nous avons trop de Rousseau et Voltaire et trop peu de Montesquieu. Voilà ce que je pense du débat aujourd’hui en Europe.

Les mots sont forts, décidément. « Nous avons trop de Rousseau et de Voltaire. » ? Instinctivement, cette phrase me renvoie à Victor Hugo, aux Misérables, et à la chanson de Gavroche, et au dernier souffle de Gavroche :

Je suis tombé par terre,
C’est la faute à Voltaire,
Le nez dans le ruisseau,
C’est la faute à Rousseau

En quelle époque sommes-nous ? J’ai découvert avec joie ce week-end le long billet de blog d’Antoine Louvard intitulé « La Grèce, l’époque et nous », et qui, reprenant une intuition de Romaric Godin, argumente de manière très convaincante : Nous sommes en 1830. Les maîtres de l’Europe de 2015, de Donald Tusk à Angela Merkel, contrôlent leur Europe comme ceux de 1830, de Talleyrand à Metternich, contrôlaient la leur. L’ordre règne. La Sainte-Alliance veille. L’EuroGroup veille. Ils ont écrasé Tsipras comme ils avaient écrasé Bonaparte. Ils écraseront tout ce qui mettra l’ordre en péril. Gavroche est fauché par la mitraille le 6 juin 1832.

Et Poutine les énerve.

Et, plus encore que Poutine, Paul Krugman les énerve.

Même Voltaire et Rousseau les inquiètent !

Toute forme de divergence idéologique  — « illusion idéologique », « menace idéologique », « contagion idéologique » — les irrite !

Ce qui leur tient lieu d’argument, c’est essentiellement que leurs contradicteurs sont, soit des voyous communistes (type Tsipras), soit des charlatans sans cravate (type Varoufakis), soit des doux rêveurs, soit des dangereux inconscients, mal informés, mal appris, soit tout ça à la fois, voire pire encore. « [Paul Krugman] has no idea about the architecture and foundation of the European currency union. » « [Leurs arguments] n’[ont] rien à voir avec la réalité politique de l’Europe. »

Comme si la situation effective — économique, sociale, humaine — de l’Union Européenne n’était pas une réalité tangible — et in fine politique. D’un point de vue économique, social et humain, à part pour quelques Länder allemands, et pour quelques régions de quelques pays proches de l’Allemagne (Pays-Bas et Autriche notamment), la zone euro c’est le chômage de masse — et pour des pays entiers (Espagne et Grèce notamment), c’est le chômage de masse dans des proportions inédites depuis la Grande Dépression après 1929 !

Ce qui leur tient lieu d’argument, c’est que l’économique doit échapper au politique.

Comme si toute la construction de la zone euro n’était pas viscéralement politique — qu’il me soit permis, une fois de plus, de citer le verdict de Milton Friedman sur le Traité de Maastricht, en date du 28 août 1997 :

The drive for the Euro has been motivated by politics not economics. The aim has been to link Germany and France so closely as to make a future European war impossible, and to set the stage for a federal United States of Europe. I believe that adoption of the Euro would have the opposite effect. It would exacerbate political tensions by converting divergent shocks that could have been readily accommodated by exchange rate changes into divisive political issues.

Ce qui leur tient lieu d’argument, c’est que, de toutes façons, il n’y a pas d’alternative. There is no alternative. TINA.

Ce qui leur tient lieu d’argument, ce qui leur tient lieu d’idéologie, c’est justement qu’il ne faut pas d’idéologie. Surtout pas. L’idéologie, c’est mal. L’idéologie, c’est le mal. D’ailleurs, les idéologies sont toutes mortes au siècle passé, n’est-ce pas ?

Selon plusieurs sources, notamment Slavoj Zizek en date du 6 juillet 2015, Jeroen Dijsselbloem est l’auteur de cette maxime :

If we get into the ideological side of things, we won’t achieve anything.

Ne pensez pas !

Soyez modernes !

Circulez, il n’y a rien à voir !

C’est aussi le sens de la phrase désormais mythique de l’inénarrable Jean-Claude Juncker le 29 janvier 2015 :

Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens.

Rappelons que la devise officielle de l’Union Européenne, depuis le 4 mai 2000, c’est :

Unie dans la diversité

Quelle diversité ? En 2015, certainement pas la diversité des idées !

Pensons par parenthèse aux luttes en court au sein de l’université française pour éliminer toute forme d’enseignement économique hétérodoxe. Depuis l’automne dernier, cette croisade contre les hérétiques a un nom et un visage, celui de Jean Tirole, prix Nobel d’économie (pour ce que ça vaut) :

Chercher à se soustraire [au jugement par les pairs] promeut le relativisme des connaissances, antichambre de l’obscurantisme. Les économistes auto-proclamés «hétérodoxes» se doivent de respecter ce principe fondamental de la science.

J’ai déjà cité ailleurs dans ce blog une belle phrase de Français Bayrou datée du 23 février 2002 :

Si nous pensons tous la même chose, c’est que nous ne pensons plus rien.

J’ai déjà cité ailleurs dans ce blog une belle phrase de Philippe Muray datée du 23 janvier 2003 :

L’interdiction de penser est portée par l’éloge constant d’un monstrueux devenir.

Ne pensons pas ! Il n’y a pas besoin de penser ! TINA! There is no alternative! Seuls comptent les droits des rentiers et les droits des créanciersIl n’y a qu’un seul modèle économiqueIl n’y a que des règles automatiques. Il n’y a rien à penser.

Bref, comme plusieurs fois ces derniers mois en ce blog, je repense à la douce époque d’où tout cela est sorti, de mon humble point de vue générationnel. C’était il y a vingt-cinq ans. Le début des années 1990s, de la Chute du Mur de Berlin le 9 novembre 1989 au référendum sur la Traité de Maastricht le 20 septembre 1992. 1990. L’été 1990. Les paris des années 1990s.

L’époque de Francis Fukuyama et de sa théorie si mal comprise sur « La Fin de l’Histoire ». Une époque surtout marquée par un slogan : « La fin des idéologies ». Le déclin (puis la chute) de l’Union Soviétique, l’ouverture (même retardée) de la Chine Populaire, tout cela ne pouvait que signifier qu’il n’y avait plus, qu’il n’y aurait plus d’idéologie. C’est fini les idéologies. Il faudrait décidément relire les dossiers de cette époque, à commencer par le texte initial de Fukuyama lui-même. Il faudrait décidément reprendre tout cela, mais le temps manque.

Alors faisons court. La grande illusion du début des années 1990s, c’était la fin des idéologies. Zéro idéologie.

Derrière cette illusion, une idéologie unique a étendu son empire sur le monde : le néolibéralisme — et sa forme germano-centrée, l’ordo-libéralisme a étendu le sien sur la plus grande partie de l’Europe. Une idéologie. Unique.

Le Un se cachait derrière le Zéro.

There is no alternative.

Au début des années 1990s, avant que les technologies numériques ne permettent à Peter Jackson d’en faire des films à très grand succès, « Le Seigneur des Anneaux » était encore peu connu. Romans publiés en 1954-1955 par J. R. R. Tolkien, mort en 1973.

One Ring to rule them all, One Ring to find them,
One Ring to bring them all and in the darkness bind them
In the Land of Mordor where the Shadows lie.

En général, on traduit « One Ring » en français par « Un Anneau », mais il me semble qu’une partie du sens est ainsi dilué. « One Ring », c’est L’Anneau Unique, L’Unique, Un Anneau Unique. Avec des majuscules.

Un Anneau Unique pour les gouverner tous, Un Anneau Unique pour les trouver
Un Anneau Unique pour les amener tous, et dans les ténèbres les lier
Au pays de Mordor où s’étendent les Ombres.

Vingt-cinq ans plus tard, voilà où nous en sommes :

Une Idéologie Unique pour les gouverner tous
Une Idéologie Unique pour les trouver
Une Idéologie Unique pour les amener tous
Et dans les ténèbres les lier

Bonne nuit.

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