Le monde est ce qu’il est, c’est-à-dire peu de chose

Billet écrit en temps contraint

C’est une belle formule d’Albert Camus, assez connue :

Le monde est ce qu’il est, c’est-à-dire peu de chose.

Ce qui est moins connu, c’est son contexte. Cette phrase est la première phrase de son éditorial pour le journal quotidien « Combat », publié le 8 août 1945, écrit la veille, commentant le bombardement atomique d’Hiroshima, le 6 août 1945. Je suis fasciné par la capacité d’un journaliste tel que l’était Albert Camus à trouver une telle phrase en un tel moment, à saisir à ce point par quelques mots l’ampleur du moment. C’était il y a soixante-dix ans, et cette phrase n’a pas pris une ride. Et le reste du texte non plus, à quelques petits détails techniques près.

Le monde est ce qu’il est, c’est-à-dire peu de chose. C’est ce que chacun sait depuis hier grâce au formidable concert que la radio, les journaux et les agences d’information viennent de déclencher au sujet de la bombe atomique. On nous apprend, en effet, au milieu d’une foule de commentaires enthousiastes que n’importe quelle ville d’importance moyenne peut être totalement rasée par une bombe de la grosseur d’un ballon de football. Des journaux américains, anglais et français se répandent en dissertations élégantes sur l’avenir, le passé, les inventeurs, le coût, la vocation pacifique et les effets guerriers, les conséquences politiques et même le caractère indépendant de la bombe atomique. Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques.

Depuis le lundi 6 août 1945, depuis 70 ans, nous vivons dans l’ombre d’Hiroshima — et, plus près d’ici dans l’espace-temps, depuis 29 ans, depuis le samedi 26 avril 1986, nous vivons en Europe dans l’ombre de Tchernobyl. We all are sons of bitches.

Nous ne sommes pas rien, mais nous sommes bien peu de chose.

Le monde est ce qu’il est. Et on n’y peut pas grand’chose — moi pas plus qu’un autre.

Nous sommes tellement seuls. A sa manière, le monde est seul aussi. A ma manière, moi aussi je suis seul.

Au moment de reprendre ce blog, quelques semaines après le retour des vacances, quelques semaines après avoir repris tout le reste — métro, boulot, dodo, etc –, je me rappelle toute la vanité et toute la futilité de cette entreprise.

J’essaie d’éviter de revenir trop souvent sur des billets antérieurs, car je crains trop de tourner en rond, ou de constater que je tourne en rond. Mais au moment de reprendre ce blog, en cette fin d’été 2015, je ne peux que constater que mon état d’esprit est identique à celui à la fin de l’été 2014 : Pas envie. Et pourtant, mon seul projet c’est continuer.

J’ai envie de lire, j’ai envie d’écrire, j’ai envie de penser, mais il n’y a pas de place pour ça dans ma vie. Plus que jamais, il n’y a pas de place pour moi dans ma vie — il y a tout le reste.

Le monde bouge, le monde change, je ne veux pas écrire que le monde avance, car je me méfie plus que jamais de la confusion facile entre mouvement et progrès, entre changement et avancée.

Typiquement, l’Europe a beaucoup bougé ces derniers mois, mais qui peut sérieusement prétendre que ce qui s’est passé à Bruxelles dans la nuit du 12 au 13 juillet 2015, et dans les semaines précédentes, est un progrès ?

A mon humble avis, l’Union Européenne est morte cette nuit-là — en tout cas, l’Union Européenne en tant que facteur historique positif, en tant que projet, en tant qu’espérance. Espérance qu’elle était, au fond depuis 1945, depuis la chute du Troisième Reich.

Hormis pour une petite élite, l’UE en sa forme actuelle n’est plus un espoir, c’est un cauchemar. L’UE n’est plus l’Europe. Il serait peut-être plus franc de parler, comme Marie-France Garaud et d’autres, de Quatrième Reich.

Il ne reste plus de l’UE que des structures de gestion, de coercition, de domination, de pouvoir, un zombie politique, une Sainte-Alliance des riches et des puissants, comme dans les décennies suivant le Congrès de Vienne. Le zombie peut survivre longtemps. La dernière Sainte-Alliance avait perduré au moins jusqu’en 1848. J’avais évoqué, comme d’autres, cette comparaison dans mon dernier billet du mois de juillet, et j’ai été enchanté aujourd’hui de la retrouver dans le discours prononcé par Yanis Varoufakis le 23 août 2015 à Frangy-en-Bresse :

A spectre is haunting Europe: the spectre of democracy. All the powers of old Europe have entered into a holy alliance to exorcise this spectre: The state-sponsored bankers and the Eurogroup, the Troika and Dr Schäuble, Spain’s heirs of Franco’s political legacy and the SPD’s Berlin leadership, Baltic governments that subjected their populations to terrible, unnecessary recession and Greece’s resurgent oligarchy.

Le monde change, et l’une des raisons d’être de ce blog est d’essayer d’en parler, et d’écrire deux ou trois petites choses que j’espère pertinentes à son sujet. Sur l’UE et sur d’autres sujets. A ma manière. De mon point de vue. Ça ne vaut probablement pas grand’chose, mais ça ne vaut pas rien. L’epsilon n’est pas le zéro. Envers et contre la fatigue, malgré le manque de temps et le manque de place — ou plutôt, paradoxalement, pour défier le manque de temps et et le manque de place, pour voler un peu d’espace-temps à tout le reste.

Tout le reste me fatigue.

Le monde est ce qu’il est, c’est-à-dire peu de chose.

Il faut faire avec.

Bonne nuit.

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