La France de 2015 est-elle la Bavière de 1870 ?

C’est une question que je me pose depuis plusieurs années — je l’ai déjà évoquée dans un billet de février 2014 :

La France sera-t-elle dans l’Union Européenne façon Angela Merkel, ce que la Bavière fut dans le Reich façon Otto von Bismarck ?

La question de l’unité allemande a traversé tout le XIXème siècle — et aussi le XXème siècle. Dans l’hubris des années 1990s, on a cru la « question allemande » définitivement résolue, mais on s’est peut-être trompé d’échelle.

Au cours du XIXème siècle, l’unité allemande s’est faite, petit à petit, autour du Royaume de Prusse, avec Berlin pour capitale.

Vu du début du siècle, dans les décombres du Premier Reich (alias, le Saint-Empire Romain Germanique, aux capitales variables), entre l’expérience de la Confédération du Rhin voulue par Napoléon, avec Francfort pour capitale, et le Congrès de Vienne (capitale de l’Autriche), la suite n’avait rien d’évident. Berlin n’était pas le pôle dominant. L’espace allemand était morcelé entre des dizaines d’Etats grands, moyens, petits et très petits.

Ca a commencé notamment par le Zollverein, une union douanière, dès 1833. Il y a eu diverses étapes intermédiaires. En 1849, le roi de Prusse refuse la couronne impériale que lui propose le Parlement de Francfort. Au pouvoir à Berlin à partir de 1862, Bismarck fonde en 1867 la Confédération de l’Allemagne du Nord, puis en 1871, dans la foulée de la victoire sur la France, fonde le Reich allemand. Ce qu’il est convenu d’appeler le « Deuxième Reich ».

Plus précisément, le 18 janvier 1871, le roi de Prusse est proclamé Empereur d’Allemagne, dans la Galerie des Glaces du Palais de Versailles, par des dignitaires et représentants de tous les « Etats allemands », grands-duchés, royaumes et autres, petits et grands. Ceux-ci se fondent ainsi dans le Reich. Le plus grand étant la Bavière.

Les modalités de l’intégration des Etats allemands, certains absorbés dans la Prusse avant 1867, d’autres réunis dans la Confédération de l’Allemagne du Nord, et d’autres enfin rattachés au Reich en 1871 — ces modalités sont compliquées. Surtout pour un esprit français habitués à l’égalité républicaine entre les départements homogènes dessinés en 1789. L’unité de l’Allemagne au XIXème s’est accomodée de toutes sortes de considérations féodales, dynastiques et nobiliaires. La Bavière, pour ne parler que d’elle, a gardé divers attributs d’un Etat, plus ou moins vidés de leur sens.

Et lorsque le Deuxième Reich disparait en novembre 1918, plusieurs voix parmi ses vainqueurs suggèrent que le traité de paix ne doit pas être négocié avec la seule République de Berlin, mais aussi avec une République de Munich et quelques autres Etats à considérer comme indépendants. Lire par exemple « Les conséquences politiques de la paix » de Jacques Bainville, ça se trouve assez facilement en livre électronique gratuit. Ou, tout frais, « La grande illusion : Quand la France perdait la paix » de Georges-Henri Soutou.

Laissons de côté ce qu’il reste de singulier à la Bavière dans la République Fédérale d’Allemagne contemporaine, avec Bonn pour capitale de 1949 à 1999 — par exemple l’échec des leaders bavarois à se hisser à la chancellerie de Bonn comme de Berlin.

Et revenons au moment décisif : pour Bismarck, en 1870, pour achever son oeuvre et fonder l’Empire, le gros poisson, c’était la Bavière. La guerre contre la France (et avant elle, les guerres contre l’Autriche et le Danemark) n’étaient que des moyens. Lorsque la Bavière accepterait de rejoindre l’union structurée par la Prusse, les autres Etats d’Allemagne du Sud en feraient autant.

Et repassons au présent. En cet été 2015, Yanis Varoufakis a évoqué en diverses occasions ce qu’il appelle « le plan du Dr Schäuble pour l’Union Européenne ». Une Union monétaire disciplinaire, avec un « ministre des finances de la zone euro » au pouvoir essentiellement négatif : droit de véto sur tous les budgets des Etats d’Europe, toutes sortes de processus coercitifs sur ces Etats, autorité, discipline … — mais a contrario, sans mandat positif : pas de trésor fédéral, pas d’emprunts fédéraux, etc. « Keine Euro-Bonds, solange ich lebe. » avait dit Merkel.

Selon Varoufakis, pour amener les Etats d’Europe, notamment ceux d’Europe du Sud, à faire cet abandon de souveraineté décisif, l’écrasement de la Grèce n’est qu’une étape. La Grèce sert à effrayer les autres, à faire un exemple, à faire peur. La Grèce n’est qu’un petit poisson ; le gros poisson, c’est la France.

Dès le vendredi 10 juillet 2015, il écrivait dans The Guardian :

Based on months of negotiation, my conviction is that the German finance minister wants Greece to be pushed out of the single currency to put the fear of God into the French and have them accept his model of a disciplinarian eurozone.

Il faut lire surtout la traduction en anglais sur son blog de son interview donnée à El Pais le 1er août 2015 (voir Libération pour un modeste échantillon en français) :

A. You can see that there is a plan being implemented and which is in progress. Today we have read that Schauble wants to sideline the Commission and to create something like a Budget commissioner who oversees the ‘rules’ that strike down national budgets, even if a country is not under a program. In other words: to turn every country into a program country! One of the great successes of Spain in the middle of the crisis was that you avoided a full MoU (and only had a limited one stemming from the bank recapitalization program). Schauble’s plan is to put the troika everywhere, in Madrid too, but especially in… Paris!

Q. So Paris is the final game.

A. Paris is the larger prize. It’s the final destination of the troika. Grexit is used to create the fear necessary to force Paris, Rome and Madrid to acquiesce.

En 1870, le gros poisson, c’était la Bavière. En 2015, le gros poisson, c’est la France.

La France sera-t-elle dans l’Union Européenne façon Angela Merkel, ce que la Bavière fut dans le Reich façon Otto Von Bismarck ?

Si j’avais du temps, je me plongerai dans les détails de l’histoire de l’unification allemande au XIXème siècle, dans les étapes intermédiaires et les modalités d’intégrations évoquées plus haut — les avancées, les reculs, les tentatives avortées, les échecs, les réussites, les unions douanières, les unions monétaires, les organisations des postes, des télégraphes, des chemins de fer, les combinaisons et les recombinaisons … et je me plongerai symétriquement dans les détails de l’histoire de la « construction européenne » depuis 1950.

Si j’avais du temps, j’essaierai de mieux comprendre les dynamiques à l’oeuvre — politiques, économiques, sociales, culturelles, infrastructures, organisations —  avant l’arrivée de Bismarck au pouvoir, et que Bismarck a orientées pour transformer le Zollverein de 1833, union douanière puis partiellement monétaire, en Deuxième Reich. Il doit y avoir des parallèles intéressants à faire avec la possible transformation graduelle de la Communauté Economique Européenne de 1957 en Quatrième Reich.

Le triomphe de Bismarck, c’est que, à l’automne 1870, non seulement les Etats du Sud de l’Allemagne ont accepté de rentrer dans le Reich, mais par-dessus le marché, c’est le roi Louis II de Bavière lui-même qui a assumé formellement l’initiative de proposer la couronne impériale au Roi de Prusse, par la lettre dictée par Bismarck et appelée « Kaiserbrief ».

Que dire du petit président français actuel, qui n’a même pas attendu que l’encre soit sèche le 13 juillet 2015 pour relancer des propositions de « ministre des finances de la zone euro » — propositions rigoureusement en ligne avec ce que Varoufakis appelle « le plan du Dr Schäuble » ? Que dire du petit président français précédent qui s’est vanté d’avoir été associé à l’étape précédente à l’automne 2011, « le Traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance » (TSCG), imposé lui aussi par le gouvernement de Berlin dans la foulée d’un nouvel avatar de la crise de la dette grecque ? Ces deux minables sont-ils des émules inconscients de Louis II de Bavière ? Sont-ils conscients de signer ainsi des « kleine Kaiserbriefe », transférant des morceaux de souveraineté, en théorie à Bruxelles, en pratique à Berlin ?

Mais peut-être est-ce le destin de la France que se fondre dans l’Europe (ou Quatrième Reich) — comme le destin de la Bavière était de se fondre dans l’Allemagne (ou Deuxième Reich) — ou comme le destin de la Bretagne ou de la Bourgogne étaient, chacune à leur tour, de se fondre dans la Royaume de France. Peut-être.

La Bavière, au fond, avait et a encore autant de profondeur historique que la France : à deux ou trois siècles près, c’est un pays bâti par une monarchie héréditaire ambitieuse au cœur de l’Europe féodale. Elle a une Histoire, elle a une culture, elle a une identité, elle a des terroirs, etc.

La Bavière, au fond, pour ce que j’en sais, n’a pas eu à se plaindre de son sort après l’abdication de sa souveraineté par Louis II en 1871 (à part les catastrophes qui ont marqué la fin du Deuxième Reich, puis la fin du Troisième Reich — mais qui y a échappé à part la Suisse ?). La Bavière est aujourd’hui une des régions les plus prospères et les plus heureuses d’Europe ! Autrement dit, le destin de la Bavière après 1871 peut sembler enviable. Peut-être que c’est ce qui pourrait arriver de mieux à la France après 2015.

Peut-être même est-ce que ce à quoi aspire la France fatiguée de 2015 — et peut-être que les petits présidents minables l’ont compris. Soumission pour soulagement. Se débarrasser de ce qui reste de souveraineté, ne plus se mêler de politique mondiale, ni même de politique tout court, c’est sale et c’est encombrant. Attendre paisiblement les directives de Berlin. Cultiver son jardin. Admirer Richard Wagner et construire de beaux châteaux. Devenir une province prospère du Reich. Sortir définitivement de l’Histoire.

Ou pas.

Je ne conclus pas, je ne juge pas, en tout cas pas ce soir. J’y reviendrai peut-être.

Je dis juste que la comparaison est intéressante. J’essaierai de ne pas en abuser.

Bonne nuit.

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