Fragile

Billet écrit en temps contraint

Je trouve ce petit monde de plus en plus fragile. Il n’est pas que fragile — mais ces derniers temps, je le trouve surtout fragile.

Peut-être est-ce parce que je vieillis, ou parce que je deviens, avec l’âge, plus craintif ou plus lucide ?

Mais peut-être est-ce bien parce que c’est la tendance actuelle. Un monde de plus en plus fragile — des systèmes, des sous-systèmes, des objets, des organisations de plus en plus fragiles. Vulnérables. Peu robustes. Peu résilients.

Beaucoup des grands mots d’ordre de notre époque contribuent à rendre ce monde de plus en plus fragile. Feuilletons quelques-uns de ces mots.

Le profit. Il faut maximiser les profits. L’économie contemporaine n’a que le profit immédiat pour horizon. Enrichir les détenteurs de capitaux. Donc il faut maximiser la rentabilité des capitaux investis. Donc flux tendu. Pas de stock. Le moins possible de capital immobilisé. Pas de doublons, pas de redondances, pas de précautions, pas d’assurances. Risque maximal. Rogner sur tout. Le moins possible d’engagements. Le moins possible de personnel. Le cas échéant, dégraisser jusqu’à ce qu’on ait dévoré le muscle et qu’on s’attaque à l’os.

Et ça donne des organisations de plus en plus fragiles, prêtes à se rompre au moindre imprévu, au moindre grain de sable. Si un flux s’interrompt, on est mal, on n’a pas de stock. Si un travailleur est malade, on est mal, on n’a personne pour le remplacer. Organisation vulnérable. Organisation fragile. La cupidité crée de la fragilité.

La vitesse. Faut que ça aille vite. On n’a pas le temps de prendre le temps. Ou alors, prendre le moins de temps possible. Le temps c’est de l’argent. Le temps dépensé c’est des profits en moins. Donc faut que ça aille vite. Faut foncer. Tête baissée.

Toujours plus vite. Toujours plus. Toujours plus vite. Il faut accélérer. Il ne faut jamais s’arrêter. Vite, vite, vite.

Et plus on va vite, plus le moindre choc pourra faire du dégât. Les accidents à faible vitesse sont moins dangereux. La vitesse fragilise.

L’agilité. Grand slogan dans l’informatique ! On est les champions. On est les meilleurs. Donc on est agile (à prononcer à l’américaine : adjaïlle), on est lean, on est fin, léger, rapide. Cool! Fun! Great! On va vite. On fait des sprints. On est souples. Donc on triche avec la difficulté. On réutilise des choses qu’on ne maîtrise pas. On multiplie les bidouilles et les bouts de ficelle. On accumule de la dette technique. On limite la réflexion, on limite l’anticipation, on limite l’analyse des causes et des conséquences, on limite la profondeur de champ. On n’a pas le temps bordel ! Faut être agile putain ! Faut être lean merde !

D’agile à fragile, il n’y a que deux lettres.

Je tremble à l’idée que les méthodes que je vois à l’oeuvre pour des systèmes informatiques soient utilisées pour construire des trains, des voitures, des avions, des fusées, des matériels médicaux, des médicaments, des vaccins, et que sais-je encore ? Des drones ? Des systèmes d’armes ? Des centrales nucléaires ?

Is in the air for you and me

Je tremble en pensant que tout est maintenant truffé de logiciel et d’algorithmes — donc truffé de bugs, de backdoors, de trous de sécurité, d’instabilités, de vulnérabilités et autres joyeusetés. A la bonne vôtre !

La phrase phare de Marc Andreessen en 2011 « Software is eating the world » peut se décliner en « Les bugs dévorent le monde ». Les vulnérabilités dévorent le monde. Le logiciel rend le monde plus fragile. L’IOT (Internet Of Things) c’est l’Internet des objets — mais des objets truffés de logiciel, donc des objets fragiles.

La disruption. Grand slogan de la nouvelle nouvelle économie ! Très joli slogan, mais assez souvent, cela revient juste à piller l’ancienne pour bâtir du fugace. Remplacer des murs en briques par des châteaux de sable. Remplacer des trucs éprouvés depuis des décennies par des machins qui s’effondreront à la moindre difficulté, ou dès que des investisseurs éteindront la lumière.

Schumpeter a bon dos, l’expression « destruction créatrice » est devenue un slogan qui justifie toutes les destructions immédiates au nom de très hypothétiques créations futures. La disruption c’est toujours la destruction — parfois créatrice, optionnellement la création. Et donc la disruption, c’est presque toujours la fragilisation. Remplacer quelque chose d’éprouvé par pas grand’chose. Mais qui porte le risque ? Qui pense au risque pour la société ?

Bref, pour toutes sortes de raisons, ce monde est inondé d’organisations fragiles, de travailleurs précarisés, de systèmes instables, d’objets vulnérables, de conséquences inattendues. Ce monde dévale à toute allure la pente savonneuse de la fragilisation.

Je persiste à penser que le Flash Crash du jeudi 6 mai 2010 est un événement annonciateur de nombreux autres incidents.

Je pense aussi que la facilité avec laquelle la Troika a étranglé la Grèce dans les semaines précédant le lundi 13 juillet 2015 est aussi bon indicateur de la fragilisation du monde, je développerai cela un autre soir.

Ce monde me parait fragile — de plus en plus fragile.

Prêt à s’effondrer à tout moment. Comme un soufflé. Comme un château de cartes. Comme une baudruche gonflée de confiance en soi. Comme le Titanic. Comme Fukushima. Comme Tchernobyl.

En cas de coup dur, en cas d’imprévu … il n’y aura pas de stocks, pas de réserves, pas de redondances, pas d’alternative, pas de plan B, pas de canots de sauvetages. There is no alternative. Faut que ça aille vite. Fast. Agile. Disruptive.

Fragile. There is no alternative.

Radioactivity
Is in the air for you and me

Bonne nuit.

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