Titeuf, la guerre et la politique

Billet écrit en temps court

Ça faisait longtemps que je ne m’étais senti autant ému par quelques images.

La planche de bande dessinée publiée avant-hier, 8 septembre 2015, par Zep, le dessinateur de Titeuf, sur son blog, sous le titre « Mi-petit, mi-grand », m’a bouleversé.

Ça commence par Titeuf faisant ses lacets le matin, à l’heure d’aller à l’école, avec son père lui signalant qu’il va être en retard. Et puis soudain un obus tombe. Et Titeuf doit fuir. Et il y a des cadavres dans les rues. Des explosions. Des balles qui sifflent. Titeuf voit ses proches mourir les uns après les autres. C’est la guerre, lui dit la maîtresse.

— Manu !!! Arrête !! T’es pô mort !!
— Titeuf ! Il ne faut pas rester là !!
— Mais madame …
— Viens vite !
— On peut pô laisser Manu !
— Nous ne pouvons plus rien pour lui !

Cette bande dessinée est horrible. Poignante. Les mots manquent, parfois.

Zep est un grand artiste. Seul un grand artiste peut arriver à susciter autant d’émotion en aussi peu de temps. Seul un grand artiste peut arriver à saisir à ce point l’air du temps.

Depuis hier, cette bande dessinée me poursuit. Elle me mine. Je l’ai relue dix fois, cent fois. Un moment ce matin, je n’arrivais pas à me mettre au travail, je ne pensais qu’à cette bande dessinée, ces 42 cases, lues, relues, imprimées, relues. J’ai cru que j’allais me mettre à pleurer au milieu du bureau. Comme hier. Je ne sais jamais quoi faire des émotions. Il fallait que j’en parle avec quelqu’un. Heureusement que j’ai pu en parler avec une collègue, elle n’avait pas vu cette bande dessinée, je la lui ai infligée, ça l’a choquée elle aussi, mais elle m’a assuré qu’elle ne m’en a pas voulu. Elle aussi, elle a des enfants.

Il faut trouver les mots. Il faut mettre des mots sur les émotions. J’ai mis du temps à en trouver. Ce soir, j’ai commencé à les trouver.

Pourquoi cette bande dessinée, cette œuvre de fiction, m’a-t-elle ému bien plus encore que le petit gosse, bien réel, retrouvé mort sur une plage en Turquie, le 2 septembre ?

Parce qu’on n’a su son nom que après — Aylan Kurdi — et qu’il sera probablement bientôt oublié — alors que Titeuf, c’est Titeuf ? Il y a un peu de ça. Mais c’est plus compliqué que ça.

Une plage en Turquie, en Grèce, en Italie, sur la Méditerranée, sous le soleil, ça reste loin, ça reste un autre monde — vu de mon coin d’Île-de-France, c’est un autre monde. C’est ensoleillé. C’est exotique.

Avant de sombrer dans la folie au milieu des années 2000s, Maurice G. Dantec avait écrit des choses intéressantes. Ainsi ce petit paragraphe retrouvé ce soir, inspiré par ses souvenirs de la guerre de Bosnie :

Pendant l’automne 92, alors qu’il se battait à Sarajevo même, c’était encore une vieille ville historique qu’on bombardait, idem lorsqu’il était passé par Mostar, en revenant de l’offensive sur Bihac. Ici à Hrasnica, il n’y avait pas de musées, pas de ponts historiques, pas de bibliothèques à sauver, pas de symboles à protéger de sa poitrine symbolique pour les marchands de symboles. Ç’aurait pu être Ivry-sur-Seine, Montreuil, La Garenne-Colombes. Des petits pavillons miteux, des centres commerciaux flapis, des barres de béton. BHL n’y avait pas dormi.

Je connais un peu l’univers de Titeuf. Moins que, par exemple, celui de Kid Paddle — son père célibataire, sa sœur Carole, ses potes Horace et Big Bang, je peux tout réciter.

Mais, même si je le connais peu, l’univers de Titeuf m’est familier. C’est une banlieue comme la mienne — ça pourrait être Ivry-sur-Seine, Montreuil, La Garenne-Colombes. Titeuf et ses potes, c’est les mêmes gamins que je vois tous les jours quand j’emmène ma fille à l’école, ça pourrait être les copains de ma fille. Ils ont les mêmes bobos, les mêmes attitudes, les mêmes mots, les mêmes cantines, les mêmes bus scolaires, les mêmes jouets. Nadia, ça pourrait être ma fille. Le père de Titeuf — emporté par un obus dès la deuxième case — , ça pourrait être moi.

Alors en ce mois de septembre 2015, l’Europe est submergée par la question : « que faire avec les réfugiés ? ». Question-piège ! Question-piège, qui permet aux médias de souffler sur toutes sortes de braises malsaines. Question-piège, qui enferme les échanges dans des postures morales intenables et des réactions immorales nauséabondes.

La force de cette bande dessinée, à mon humble avis, est qu’elle brise cette question-piège. Elle pose les bonnes questions. La première bonne question est : « pourquoi y a-t-il des réfugiés ? » La deuxième, meilleure question, encore en amont, est : « pourquoi y a-t-il la guerre ? » C’est la question que pose Titeuf à sa maîtresse — la vérité sort de la bouche des enfants, parfois :

La guerre ? Mais pourquoi ?

Pourquoi la Syrie — et une bonne partie du Proche-Orient et du Moyen-Orient, sans parler du Donbass et de la Libye, sont-ils à feu et à sang ?

Je ne vais pas me lancer dans une longue digression géopolitique ce soir. Je ne vais pas parler des constructions de la fatalité type juillet 1914, des interventions occidentales vaines et meurtrières, des ravages de l’impérialisme et toutes ces sortes de choses. Pas ce soir.

Je veux juste insister là-dessus : il est ignoble de concentrer le débat sur la gestion des réfugiés, si c’est pour mieux esquiver le débat sur ce qui fait fuir les réfugiés.

Il est ignoble de faire croire qu’il faut juste « gérer » (pourquoi pas « manager », pendant qu’on y est ?) les flux de réfugiés. Comme on gère une inondation — c’est « une grosse fuite d’eau », avait expliqué l’ancien petit président. Comme on gère un désastre météorologique. Il est ignoble de taire les causes. Mais le paradigme météorologique est tellement pratique — la météorologie comme l’étendard de la fatalité, ne cherchez pas à comprendre braves gens, vous ne pouvez rien contre la météo — and there is no alternative.

Il est ignoble de s’apitoyer sur les conséquences si on protège les causes. Citons un classique, Bossuet :

Dieu se rit des prières qu’on lui fait pour détourner les malheurs publics, quand on ne s’oppose pas à ce qui se fait pour les attirer.

Je n’ai pas de sympathie particulière pour Michel Onfray, mais sa sortie contre BHL, sur BFMTV le 4 septembre 2015, repérée par l’indispensable Olivier Berruyer, est particulièrement salutaire :

Il faut un peu de pudeur. Tous ces gens qui ont rendu possible cet enfant mort, et Bernard-Henri Lévy en fait partie. (…) Oui, évidemment ! Evidemment il est complice ! Comme d’autres sont complices ! Des présidents de la République, d’hier et d’aujourd’hui, qui défendent exactement la même ligne, et qui disent aujourd’hui, oh là là, c’est effrayant cette photographie … C’est effrayant, mais ce sont des criminels ces gens-là. Leur politique est criminelle. On devrait commencer par arrêter cette politique.

Les réfugiés qui arrivent en Europe sont la conséquence de guerres abominables, qui sont elles-mêmes la conséquence de politiques, de choix politiques, de décisions politiques, qu’il faudra bien aussi qualifier.

Ils voulaient juste vivre en paix chez eux. Avant d’arriver dans des trains, sur des routes, sur des bateaux, sur des plages, les réfugiés ont fui leurs villes et leurs villages, leurs campagnes et leurs banlieues. Ç’aurait pu être Ivry-sur-Seine, Montreuil, La Garenne-Colombes.

Vous allez bientôt oublier le nom d’Aylan Kurdi ; vous ignorez déjà le nom de la plage où son cadavre s’est échoué. Alors pensez à Manu, Nadia, Hugo ; pensez à Ivry-sur-Seine, Montreuil, La Garenne-Colombes.

La guerre n’est que la simple continuation de la politique par d’autres moyens.

Le feu tue.

Bonne nuit.

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