Plus rien ne s’oppose à l’ignorance

Billet écrit en temps court

Au détour d’un (trop) long entretien accordé à Mediapart, en date du 16 septembre 2015, Jean-Luc Mélenchon met les pieds dans le plat sur certaines conséquences concrètes du mépris contemporain pour toute forme d’érudition — je n’ose même plus dire de culture :

Les critiques que l’on me fait sur la forme cachent une volonté de ne pas discuter du fond.

Et puis il y a aussi une méconnaissance crasse de l’histoire politique chez mes contempteurs, et un niveau politique appauvri par certains qui n’ont même pas la pudeur de se renseigner. (…) Mais j’accepte le reproche que désormais il ne faille plus faire de références historiques, puisque personne ne les comprendrait.

Tout est maintenant dans la bienséance, dans le politiquement correct. On doit raconter sa vie, ça, ce serait intéressant. Mais on ne devrait plus entrer dans un débat de manière piquante.

Les références historiques, ça n’intéresse personne ! Tout le monde s’en fout !

L’Histoire, ça n’intéresse personne.

L’Histoire, comme la géographie, comme la philosophie, comme l’anthropologie, comme la sociologie, comme toutes sortes de disciplines intellectuelles, ça n’intéresse personne !

Tout le monde s’en fout ! Au diable les disciplines et les humanités !

Une fois sortis du collège et du lycée et autres institutions qui persistent encore à leur infliger ces disciplines, les enfants éternels contemporains peuvent enfin être libres. Libres de ne pas lire, libres de ne pas écrire, libres de ne pas penser. Libres enfants.

Libres d’être seuls face aux écrans.

Libres de « raconter leur vie » comme dit Mélenchon, et surtout de regarder les vies que les écrans leur racontent. Des vies mises en scène, des vies truquées, des vies de fiction. Parfois des fictions assumées — films, feuilletons, etc. Parfois des fictions à moitié déguisées — type télé-réalité, la plupart des gens ont fini par comprendre que tout est scénarisé. Et parfois des fictions complètement déguisées — type politiciens manufacturés des pieds à la tête par des armées de communiquants. Pendant qu’on discute les vacances et les amours du petit Nicolas, pendant qu’on tartine sur les régimes et les amours du petit François, on ne parle pas d’autre chose, on ne pense pas à autre chose — et surtout pas du fond.

On peut bien supprimer « Les Guignols de l’Info », les personnages en chair et botox sont désormais aussi fictifs et scénarisés que les marionnettes en bois et latex.

De nos jours, la culture — l’Histoire en premier lieu — est définitivement considérée comme encombrante, comme un poids, comme une entrave à la supposée liberté, un empêcheur de regarder les écrans en rond. Allez essayer d’expliquer que l’Histoire libère ! Elle fait chier, oui ! On s’en fout ! OSEF !

La culture générale est, plus que jamais, une malédiction.

Ajoutons que l’évolution de la nature des écrans n’arrange rien.

Il y a vingt-cinq ans, l’écran typique c’était TF1. Et ses confrères de l’époque, Antenne2, FR3, etc. Pour la majorité de la population, s’informer c’était regarder la télé.

Ces écrans-là essayaient encore un peu, parfois, d’élever le niveau, en général sans grand succès, mais c’était dans leurs cahiers des charges. Et certains employaient encore des artistes, des écrivains devenus des scénaristes, des femmes et des hommes d’une certaine culture et ne désespérant pas de la partager. Des chiffres et des lettres…

Et d’autre part, ces écrans-là essayaient au moins de fédérer leurs auditoires, donnaient un fond commun, un vocabulaire commun, des références communes. Le genre n’en finit pas de décliner, mais le journal télévisé de vingt heures avait le mérite d’exister — il mettait tout le monde à peu près au même niveau, fut-il déplorable.

Ça permettait des manipulations, mais assez vite très voyantes. En 1995, TF1 a échoué à faire élire Edouard Balladur. Ça s’est vu.

Aujourd’hui, l’écran typique c’est Facebook. Et ses confrères de l’époque, Google, Twitter, etc. Insistons : pour une proportion sans cesse croissante de la population, Facebook est la principale — sinon unique — source d’ « informations » (« news »).

Ces écrans-ci ne font strictement rien pour élever le niveau. Ils n’ont pas de cahiers des charges, pas de régulateurs, pas d’ambitions même hypocrites. Leur seule ligne de conduite pour déterminer quoi montrer c’est « more of the same« , si vous avez aimé ça, on va vous en redonner encore plus. Et entre les geeks et les financiers, pas de place pour la culture générale. Des dollars et du code…

Et d’autre part, ces écrans-ci ne fédèrent rien du tout. There is no such thing as society. C’est du « deux point zéro », c’est personnalisé, c’est hyper-personnalisé, parce que chacun est unique, a beautiful and unique snowflake, chacun voit un truc différent — sans même se rendre compte que c’est différent. Il n’y a rien dans ces écrans qui tente de mettre tout le monde à peu près au même niveau. Chacun reste dans sa bauge. Chacun dans sa bauge, et la porcherie est bien gardée.

Ça ouvre la voie à des manipulations absolument colossales et virtuellement indécelables. En 2016, en 2017 … On n’y verra probablement que du feu.

Je ne dis pas que « c’était mieux avant », je laisse ce créneau à ma mère et à Valeurs Actuelles. Je dis juste que « c’est encore pire maintenant ». Et j’insiste bien : il y a une continuité, qui relie TF1, ce qui a précédé TF1, Facebook, et ce qui suivra Facebook. Il y a une tendance. Et elle n’est pas belle à voir.

Je le rappelle souvent, l’édition anglaise des « Particules Élémentaires » a été sobrement intitulée « Atomised » . Traduction géniale. Atomisé. Atomisés. Éparpillés, par petits bouts, façon puzzle. Chacun dans son coin. Chacun seul avec lui-même. Rien en commun avec les autres. Chacun seul avec le présent — chacun seul dans son coin du présent. Pas de passé — et pas vraiment d’avenir non plus. Et surtout pas de passé commun — et encore moins d’avenir commun. Surtout pas de références communes.

L’Histoire ? L’Histoire ?? Quelle Histoire ??? Ecoutez plutôt la dernière histoire belge (si vous avez déjà liké des histoires belges) ! Ou la dernière blague de blondes (si vous avez déjà retwitté des blagues de blondes) ! More of the same! Have fun! Be cool! Enjoy! That’s great!

Ignorance is strength

Jusqu’où descendrons-nous ?

Osez, osez Joséphine !
Osez, osez Joséphine !
Plus rien ne s’oppose à la nuit
Rien ne justifie

Bonne nuit.

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