« submergé de honte et de désespoir à l’idée que sa vie n’avait finalement rien donné »

Billet écrit en temps court

J’ai fait connaissance avec l’inspecteur Kurt Wallander dans les tout derniers jours de 2014. J’avais entendu parler d’Henning Mankell depuis des années. C’est son interview dans Libération en date du 19 décembre 2014, sous le titre « Le sort des êtres humains est de sombrer dans l’oubli » , qui m’a décidé.

J’ai commencé par « Le Guerrier Solitaire », livre choisi un peu au hasard, peut-être parce qu’il a été primé. Ça se passe à l’été 1994, pendant la Coupe du Monde de football. J’ai bien aimé ce livre. Un bon roman policier. Ensuite j’ai essayé de lire du Camilla Lackberg. Et d’autres choses. Pour me perdre dans la carte de l’Europe. Le temps passe très vite.

Je ne suis revenu à Henning Mankell et à l’inspecteur Kurt Wallander que cet été. Cette fois-ci, j’ai pris le roman le plus ancien disponible sur Kindle : « Les Chiens de Riga » . Ça se passe à l’hiver 1991, des deux côtés de la Mer Baltique, entre la Scanie (Sud de la Suède) et la Lettonie (qui n’était plus tout à fait une République Socialiste Soviétique). J’ai adoré ce livre, pour plusieurs raisons : parce que c’est un bon roman aux confins du roman policier et du roman d’espionnage ; parce que c’est une évocation des dernières heures de l’Union Soviétique ; et puis parce que c’est l’histoire d’un homme perdu.

En 1991, Kurt Wallander a 43 ans. Il vit seul à Ystad, en Scanie, au Sud de la Suède, au bord de la Mer Baltique. Sa femme est partie il y a quelques années, il n’a pas vraiment compris pourquoi. Sa fille est partie, pour faire ses études à Stockholm, la lointaine capitale. Son père n’a jamais accepté qu’il soit rentré dans la police. Je ne me rappelle plus ce qu’il est advenu de sa mère. Son meilleur ami, son mentor, Rydberg, a disparu il y a quelque temps. Il est policier depuis plus de vingt-cinq ans, et il se demande s’il n’a pas fait son temps. En un sens, comme le montrera ce roman, il est au sommet de son art. Il a quarante-trois ans.

En 1991, Kurt Wallander comprend de moins en moins le monde qui l’entoure. La Suède a beaucoup changé. La modernisation rapide du pays tout au long du XXème siècle s’est grippée, et a coûté. La mondialisation est déjà à l’arrière-plan. L’effondrement du monde soviétique commence à se sentir, juste de l’autre côté de la Mer Baltique. Des formes de criminalité et de violence nouvelles commencent à émerger. Kurt Wallander doit faire face. Il fait face. Mais il ne comprend plus, il accepte mal, il apprécie peu. Il se sent de moins en moins adéquat face au monde qui l’entoure. Il sent de moins en moins entraîné, outillé, adapté. Il sent désemparé. Il se sent perdu. Mais il fait face. Il travaille beaucoup. En un sens, il n’a plus que ça. Il a quarante-trois ans.

En février 1991, lors d’une nuit ordinaire, dans la vie ordinaire de Kurt Wallander, survient un incident :

Wallander fut réveillé en sursaut par une douleur intense à la poitrine. Il était deux heures du matin. Ça y est, c’est la fin, pensa-t-il dans le noir. Trop de travail, trop de stress. L’heure des comptes a sonné. Il resta immobile, submergé de honte et de désespoir à l’idée que sa vie n’avait finalement rien donné. L’angoisse augmentait avec la douleur.

Quelques heures plus tard, dialogue avec un médecin dans la nuit d’un hôpital de Suède :

— Je ne crois pas à une attaque, dit-il. Ce serait plutôt un signal d’alarme, un message de votre organisme. Tout ne va peut-être pas pour le mieux, mais vous êtes seul à pouvoir en juger.
— Il y a de ça. Je me demande tous les jours ce qui m’arrive, ce que c’est que cette vie. Et je m’aperçois que je n’ai personne à qui parler.
— Ce n’est pas bien. Tout le monde devrait avoir un confident.

Quelques heures plus tard, à nouveau seul :

La lumière était vive dans la chambre. Il pensa que toute sa vie était marquée par un isolement qu’il ne parvenait pas à rompre. Une douleur comme celle qu’il avait ressentie cette nuit pouvait-elle être attribuée à la solitude ? Ses propres hypothèses ne lui inspiraient aucune confiance.
— Je ne peux pas continuer comme ça, dit-il à voix haute. Je dois prendre ma vie en main. Bientôt. Tout de suite.

Quelques semaines plus tard, au milieu d’événements extraordinaires dans un pays dont il ne connait rien, dont il connaissait à peine l’existence, Wallander traverse quelques heures de répit :

La nuit qu’ils passèrent dans l’église fut un point de non-retour dans la vie de Kurt Wallander. Il eut la sensation d’avoir pénétré au cœur de sa propre existence. Jusque-là il y avait rarement réfléchi. Tout au plus lui était-il arrivé dans les moments sombres — face à des enfants tués dans des accidents ou à des gens suicidés — de tressaillir en reconnaissant l’incroyable brièveté de la vie au regard de la mort. Le temps de la vie était infime, le temps de la mort infini. Mais il avait une grande faculté de secouer ce genre de pensée ; la vie était pour l’essentiel, à ses yeux, un ensemble de problèmes matériels, et il doutait fort de pouvoir enrichir son existence en l’organisant selon des recettes philosophiques. Il ne se préoccupait pas davantage du contexte historique que lui avait assigné le hasard. En gros, on naissait quand on naissait et on mourait quand on mourait ; il n’avait pas poussé beaucoup plus loin sa réflexion sur les limites de l’existence. Mais cette nuit passée (…) dans le froid de l’église l’obligea pour la première fois à fouiller en lui-même.

Je n’en ai pas fini avec l’inspecteur Kurt Wallander.

Chacun fait ce qu’il peut avec qu’il a. Chacun fait de son mieux comme il peut. Chacun fait face comme il peut, à toutes sortes de choses qui le dépasse, troubles des mondes extérieurs (genre la dislocation de l’URSS en 1991) et troubles des mondes intérieurs (genre la « crise de la quarantaine », que je préfère appeler à l’américaine, « mid-life crisis »).

Le monde est ce qu’il est, c’est-à-dire peu de chose. Et, pour reprendre une formule d’Emmanuel Carrère :

Ce qui est fait est fait. Reste la ressource de le refaire en secret, et en pure perte.

Je n’en ai pas fini.

Bonne nuit.

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