Volkswagen et les désillusions du logiciel

Billet écrit en temps court

Le scandale Volkswagen est très impressionnant. En résumé :

Ce sont quelques lignes de code informatique qui plongent Volkswagen dans la tourmente. Les autorités américaines accusent le constructeur allemand d’avoir sciemment déjoué les tests antipollution nécessaires à la commercialisation de ses véhicules sur le sol américain. Onze millions de véhicules sont concernés dans ce qui apparaît déjà comme une crise majeure pour le secteur automobile allemand. (…) Au cœur de la polémique se trouve le calculateur moteur. Il s’agit, en quelque sorte, du cerveau du moteur, l’un des dispositifs informatiques les plus cruciaux de la voiture moderne.

Si le système médiatique ne l’étouffe pas trop vite, ce scandale pourrait avoir quelques vertus, notamment de remettre en cause quelques dogmes contemporains.

Le modèle allemand — ou plutôt, le modèle Merkel. L’obsession de l’exportation et de la compétitivité, aux fins de l’austérité. Je n’en dirai pas plus là-dessus ce soir, d’autres s’en chargent.

L’hypocrisie des multinationales en matière d’environnement — en attendant, dans deux mois, cette orgie d’hypocrisie et de « greenwashing » que risque d’être la conférence « COP21 » entièrement sponsorisée par tous les pollueurs de cette planète, les pompiers pyromanes peuvent aller se rhabiller. La seule chose qui intéresse les multinationales, Volkswagen comme les autres, c’est l’argent. Le profit. Tout le reste — les travailleurs, les lois, les normes, la santé, la planète, etc — peut bien crever, seul l’argent compte. On y reviendra peut-être.

L’illusion du logiciel — c’est le thème de ce billet. C’est un thème que j’aime beaucoup, que j’ai beaucoup traité dans ce blog. Le fabuleux destin des algorithmes. L’objectivité supposée de l’informatique. Toutes les vertus d’un monde saturé de logiciels, bourré d’objets truffés de logiciels.

Plus que jamais, je pense que l’une des phrases-clefs de la décennie en cours est cette sentence de Marc Andreessen — titre de sa tribune publiée le 20 août 2011 dans « The Wall Street Journal » :

Software is eating the world.

Le logiciel dévore le monde.

Partout, on met du logiciel.

Partout, on met du logiciel, et on se laisse aller à croire que c’est inévitable. Que c’est moderne, que c’est un grand mouvement historique indiscutable, un destin inéluctable, une fatalité. C’est une illusion.

Dans la plupart des cas, si on met du logiciel dans des objets, jusqu’aux plus inattendus, c’est par calcul économique : typiquement, pour récolter des données dont on espère tirer profit, ou qu’on entend juste revendre. Ou pour remplacer des travailleurs humains. Ou pour toutes sortes de motivations, bien rarement désintéressées. Faut que ça soit rentable !

Là où ce n’est pas rentable, là où même les plus illuminés marketeux de la Silicon Valley ne peuvent imaginer de rentabilité, on ne mettra pas de logiciel.

Dans beaucoup de cas, on met du logiciel (et de la connectivité Internet) dans des choses qui marchaient très bien sans logiciel ; et en rajoutant du logiciel, on diminue la fiabilité, on diminue la sécurité, on augmente le risque ! On rend vulnérable ! On rend fragile ! Voir cette synthèse récente de Slate sur, justement, les aberrations des voitures « connectées ». L’espérance de profit, comme toujours, passe avant la sécurité.

Partout, on met du logiciel, et on se laisse aller à croire que c’est neutre, que les logiciels sont forcément neutres, que les algorithmes sont nécessairement objectifs, que les calculateurs sont évidemment rationnels. C’est une autre illusion.

Les logiciels sont par essence truffés de bugs (par essence, et par nécessité économique — pas assez testés, trop vite mis sur le marché, rarement corrigés, encore plus rarement mis à jour, etc). De bugs, et aussi de failles de sécurité, de comportements inattendus, de cas non-spécifiés, et j’en passe. Les logiciels, comme l’Histoire, sont pleins de surprises !

Oh my god, it’s full of bugs!

Les logiciels peuvent être utilisés pour tricher. Le cas Volkswagen est spectaculaire à cet égard. Mais il n’est qu’un exemple.

On pourrait reparler de l’affaire Rogoff – Reinhart. On pourrait reparler de l’affaire Bettina Wulff. Il y en a tellement, en fait…

Ouvrez n’importe quel magazine, et demandez-vous s’il y a une seule publicité où la photo n’a pas été retouchée avec PhotoShop ou équivalent.

Dans la finance, des milliers de logiciels sont utilisés quotidiennement pour tricher, se manipuler les uns et les autres, et escroquer les derniers opérateurs humains — ça s’appelle le High Frequency Trading (HFT).

Et on pourrait continuer la liste.

Tout est faux de A jusqu’à Z ! Les personnages sont ridicules !

Partout, on met du logiciel, et on se laisse aller à ne même plus faire attention.

On a tort.

On a grand tort.

On se prépare de très sévères désillusions. Toutes ne seront pas aussi spectaculaires que le scandale Volkswagen. Mais certaines, bien que plus discrètes (quand elles ne seront pas complètement étouffées), seront infiniment plus graves.

God help us; we’re in the hands of engineers.

Frank Herbert a écrit :

Once men turned their thinking over to machines in the hope that this would set them free. But that only permitted other men with machines to enslave them.

L’Agent Smith a répondu :

… as soon as we started thinking for you it really became our civilization, which is of course what this is all about.

Bonne nuit.

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