L’oubli est le propre de l’homme

Billet écrit en temps court

Qu’est-ce qui distingue l’homme de la machine ?

Le monde contemporain est-il encore humain ? Y a-t-il encore une place pour des êtres humains en ce monde ? Ou ce monde n’est-il plus qu’un monde fait pour des machines — et pour des êtres humains assimilés à des machines, se confondant avec des machines, se comportant comme des machines, s’adaptant aux machines ?

Comment peut-on mesurer où on en est dans ce basculement ?

Peut-être en observant l’évolution du statut donné, par la culture dominante, à certains concepts. Le rêve. La mémoire. L’ironie. La futilité? L’humour. L’oubli. Et d’autres.

Dans « La Plaisanterie », en 1968, Milan Kundera a écrit :

Oui, j’y voyais clair soudain : la plupart des gens s’adonnent au mirage d’une double croyance : ils croient à la pérennité de la mémoire (des hommes, des choses, des actes, des nations) et à la possibilité de réparer (des actes, des erreurs, des péchés, des torts). L’une est aussi fausse que l’autre. La vérité se situe juste à l’opposé : tout sera oublié et rien ne sera réparé. Le rôle de la réparation (et par la vengeance et par le pardon) sera tenu par l’oubli. Personne ne réparera les torts commis, mais tous les torts seront oubliés.

J’avais mis longtemps à comprendre l’importance de l’oubli, l’utilité de l’oubli, la valeur de l’oubli, pour le bien-être individuel et collectif.

Seulement voilà : le monde contemporain, le monde à venir déjà partiellement arrivé — ce monde est un monde où plus rien n’est oublié — où, l’informatique aidant, il est supposé que plus rien ne puisse être oublié. Tout n’est plus que données, data, Big Data ! Toutes les données sont collectées, archivées, traitées, jamais effacées, toujours exploitables.

Ainsi Facebook se propose de se substituer à votre mémoire. Ses confrères aussi, d’ailleurs, c’est juste un peu plus voyant dans le cas de Facebook. Facebook, Google, NSA et confrères connaissent votre vie mieux que vous. Ils se souviennent de toutes sortes de choses que vous avez oubliées depuis longtemps — voir que vous n’aviez pas pas vues ou sues. Mieux que vous. Plus fiables que vous. Plus objectifs que vous.

Avec eux, vous n’oublierez plus jamais rien.

En 2010, Eric Schmidt, l’un des patrons de Google l’avait expliqué :

It’s a future where you don’t forget anything. In this new future you’re never lost. We will know your position down to the foot and down to the inch over time. Your car will drive itself, it’s a bug that cars were invented before computers. You’re never lonely. You’re never bored. You’re never out of ideas.

Le petit bout de phrase le plus intriguant — ou le plus terrifiant — est : « You’re never lonely ». Il faudra y revenir.

Vous n’oublierez plus jamais rien. Et plus rien de vous ne sera jamais oublié. Au moins en théorie.

Vous ne pourrez plus jamais dire : « Je ne m’en souviens pas, monsieur le président du tribunal ». Il y aura toujours une trace informatique. Il y aura toujours un système qui se souviendra à votre place, qui imposera son souvenir indélébile à la place du vôtre — humain, trop humain.

Évidemment, au-delà de la théorie, il y aura des loupés, je suis bien placé pour vous dire que les systèmes informatiques sont viscéralement truffés de loupés. Oh my god, it’s full of bugs!

Il y aura aussi des manipulations. Mark Zuckerberg, comme Eldon Tyrell, sera capable d’implanter de faux souvenirs dans ses produits. N’oubliez jamais qu’en tant que simple utilisateur, vous n’êtes pas le client de Facebook, vous êtes le produit de Facebook. Et, en cas de doute, qui croira-t-on : vous, pauvre petit produit mortel ; ou les riches Big Data indélébiles de Facebook, Google, NSA et confrères ?

Il y aura des loupés et des manipulations, il y aura des zones d’ombres et des angles morts, mais ils seront ignorés. Négligés. Tenus pour négligeable.

L’idée dominante de l’époque, l’esprit de l’époque, littéralement le Zeitgeist, c’est que ses machines n’oublient jamais. Et que, parce que ses machines sont partout, rien ne sera plus jamais oublié.

Le rôle de la réparation ne pourra donc plus être tenu par l’oubli — il n’y aura plus d’oubli, il n’y a déjà plus d’oubli. Vous avez le droit de garder le silence, mais tout ce que vous direz pourra et sera retenu contre vous…

La réparation — au sens de Kundera — la réparation des actes, des erreurs, des péchés, des torts — n’en sera pas forcément plus possible par la vengeance et par le pardon. Elle deviendra probablement juste impossible. Plus d’oubli possible, donc plus de réparation possible, donc plus de libération possible.

La fin de l’oubli ouvre la voie à des formes de damnation éternelle. Ça enferme les esprits dans leurs douleurs. On tourne en rond. Si on ne peut pas oublier, si on ne peut pas se faire oublier, alors on tourne en rond. On est encerclé. On est enfermé.

Je me souviens d’un film français oublié du milieu des années 1990s, où un vieil homme interprété par Michel Serrault s’apprête à dicter ses mémoires à une jeune femme interprétée par Emmanuelle Béart. Celle-ci va utiliser un ordinateur. Selon ma mémoire, le dialogue se termine ainsi :

— C’est un ordinateur, il a de la mémoire.
— De la mémoire, oui, mais pas de souvenirs.

Je pourrais retrouver probablement le texte exact de ce dialogue, en deux ou trois clics. Mais je préfère le dialogue tel que je m’en souviens. Je suis d’un ancien temps, sans doute. Je compte encore un peu sur ma mémoire à moi, mes souvenirs à moi. Et parfois, je préfère mes souvenirs à un enregistrement.

Je me souviens d’un film américain inoubliable du milieu des années 1990s, « Lost Highway » de David Lynch. Encore un film à revoir, si j’avais le temps, quand j’aurais du temps, probablement jamais. Selon mon carnet, la personnage joué par Bill Pullman explique à un moment :

I like to remember things my own way. (…) How I remembered them. Not necessarily the way they happened.

J’ai souvent entendu dire que « le rire est le propre de l’homme ». Je crois volontiers que l’empathie, la compassion, l’indulgence et la pardon sont aussi le propre de l’homme.

Je crois que l’oubli aussi est le propre de l’homme.

Les machines, elles, n’ont pas de souvenirs, mais elles n’oublient jamais.

Bonne nuit.

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