Avoir un peu froid

Tous les automnes, je pense à cette courte page de Jules Romains, lue pour la première fois il y a plus de vingt-cinq ans. Surtout depuis que je vis en Île-de-France, c’est-à-dire depuis presque quinze ans.

Je trouve enfin ce soir le temps de la transcrire pour la partager.

C’est dans le chapitre X de « Le Drapeau Noir » , quatorzième des vingt-sept volumes de la série « Les Hommes de Bonne Volonté » . Le chapitre XXII s’intitule « Tourbillon de feuilles avant l’orage » . Le chapitre XXI fait parler Lénine, le chapitre XXV fait parler Guillaume II.

Automne 1913 à Chaillot. Maxime Gurau est député d’Indre-et-Loire, ancien Ministre des Affaires Etrangères, récemment écarté du pouvoir, mais resté assez près de lui.

Automne 1913. Dernier automne avant… avant 1914.

Là-dessus Gurau sortit pour s’abandonner aux plaisirs d’un matin d’automne : suivre les rues de son quartier jusqu’à l’une ou l’autre des grandes avenues ; prendre le trottoir du côté du soleil ; s’arrêter pour acheter un paquet de cigarettes, ou un journal, ou les deux ; avoir un peu froid ; penser qu’il y a une beauté de Paris à la mi-automne, serrée entre le 15 octobre et la Toussaint ; précaire, aléatoire, car elle demande la complaisance spéciale de l’année ; et qu’elle est justement là devant vous, qui êtes vivant, pour la saisir. La lumière semble plus limpide que celle de l’été, parce que les choses s’y laissent mieux voir, y acquièrent un éclat plus individuel, et un accent qui signifie : « Joie quand même ! Espérance quand même ! » Peut-être les maisons ont-elles cet aspect dans les toutes premières heures des jours d’été ; mais alors on n’est pas là pour les regarder, et le mouvement de la rue à onze heures du matin ne les baigne pas. Il existe aussi, surtout dans les larges voies comme l’avenue Marceau, comme l’avenue de l’Alma, une sonorité qui est celle de l’automne ; chacun des bruits ordinaires, au lieu d’aller s’assourdir finalement dans la rumeur, comme en d’autres saisons, semble se terminer par un rien d’élargissement, par une trace de coup de cymbale ou d’appel de cor. Une ampleur humide et forestière accueille la trompe du taxi, le heurt de deux pots de lait à la devanture du crémier. Mais le charme vient essentiellement de la rencontre qui se fait alors entre le climat intérieur du corps, le climat de la saison et la vie urbaine. Une autre rencontre, sensiblement différente, a lieu vers la même époque entre le corps, la saison et la vie de campagne, fût-ce dans une campagne très ornée de Touraine, comme Gurau venait de la constater.

Il mettait d’ailleurs à goûter ces divers plaisirs, à y être attentif, sinon de l’affectation, du moins quelque coquetterie provocante. Comme lorsque nous voulons faire sentir à un être qui nous néglige que nous ne périssons pas de langueur, et que nous sommes capables de connaître la plénitude sans lui. Chacune de ces promenades du matin était une façon de dire au pouvoir : « Tu vois que je me passe très bien de toi. Il y a des mois que je t’ai quitté ; et voici que commence une saison où il n’y a pas grande apparence que je te retrouve. Regarde comme je supporte bien la séparation. »

Bonne nuit.

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