Nous sommes tellement vains

Tous les soirs, j’observe longuement le chat. Le vieux chat. Il a plus de 15 ans. Il est encore, selon le vétérinaire, en bonne santé. Mais ses jours sont comptés — encore quelques mois ou quelques années, nul ne le sait.

Est-ce que ce chat sait qu’il va mourir ?

Parfois le soir, je me demande s’il n’est pas en train de mourir, sous mes yeux, sur le canapé. Il dort, il est inanimé, et parfois je me demande s’il n’est pas déjà mort.

J’essaie de percevoir sa respiration, voir bouger sa poitrine, pour me rassurer. J’observe ses tremblements, ses frissons. Je le vois tendre ses pattes, et je me demande si ce n’est pas un signe de détresse, et je surinterprète certainement.

Il ouvre les yeux, je capte son regard, mais je ne sais pas quoi y lire.

Que pense-t-il ? Que sait-il ? Que ressent-il ?

Ma grand-mère a plus de 90 ans. Elle sait qu’elle va mourir. Elle dit souvent qu’elle le souhaite, que la vie est devenue pour elle un fardeau, elle ne peut guère plus marcher, c’est pas drôle la fin de vie, c’est pas gai la vie en maison de retraite. Elle sait qu’elle va mourir, et qu’en partie ce sera un soulagement.

Elle habite à plus de 400 kilomètres de chez moi. Je ne l’ai pas vue depuis plus de 6 mois, il faut que j’aille la voir en novembre, il faut que je prenne le temps, je lui téléphone une fois par semaine. On fait ce qu’on peut, et on ne peut jamais assez.

A-t-il peur ?

A-t-elle peur ?

Et nous, les gens en bonne santé en 2015, dans la France, l’Occident, la Civilisation de 2015, est-ce que nous savons que nous allons mourir ? Est-ce que nous pensons à celles et ceux qui vont mourir ? Est-ce que nous nous pensons en tant qu’êtres vivants, ou en tant que machines ou appendices de machines ?

Nous sommes tellement vains.

Nous sommes tellement futiles, tellement inutiles, tellement ineptes.

L’économie moderne est orientée vers la glorification de l’inutilité et la marchandisation de la stupidité. La création de besoins inutiles, la frustration permanente et la poursuite du profit à tout prix. Pour faire court.

L’argent est partout, on parle de valeurs partout, on chiffre tout, on mesure tout, on analyse tout, on décortique tout, on calcule tout, le calcul est partout, mais on est perdus. On vit mal.

Nous ne savons plus ce qui est important.

La vie nous ne savons plus ce que c’est. Nous n’avons pas le temps. Nous ne savons pas calculer sa valeur.

Nous préférons nos machines, nos jouets, nos écrans.

Les êtres vivants, surtout ceux qui ne sont pas comme nous, nous voulons les voir le moins possible, les vieux chats comme les vieilles grands-mères.

Nous courons après des objectifs abstraits. Des chiffres, des montants, des symboles, des méta-symboles, des KPIs et autres chimères. Nous courons sans cesse, derrière rien. Comme des hamsters dans leurs cages.

Les animaux, on se rappelle à peine que ce sont comme nous des êtres vivants. Typiquement, on ne veut surtout pas savoir ce qui se passe dans les usines où sont massacrés ceux qu’on mange en tant que « viande » . Mais est-ce si nouveau que cela ?

Au XIXème, Otto von Bismarck avait dit approximativement :

La stabilité sociale nécessite que le bon peuple soit tenu dans l’ignorance de comment sont fabriquées les lois, et comment sont fabriquées les saucisses.

Au XXème siècle, les Béruriers Noirs chantaient approximativement :

Massacrés dans les abattoirs
Brûlés dans les laboratoires
Parqués dans des cités-dortoir

Au XXIème siècle, l’unité de l’espèce humaine est menacée, de plus en plus ouvertement, par le transhumanisme, qui a le potentiel d’être le nazisme de ce siècle. Le transhumanisme envisage joyeusement la séparation de l’humanité entre une race des seigneurs (les 1%, ou les 0,1% — bref l’oligarchie déjà en place), et tous les autres, inutiles, dépassés, vains, et in fine voués, selon les dires d’un idéologue transhumaniste dénommé Bruce Benderson, à servir de « viande » :

Les gens qui, pour une raison ou une autre, n’évolueront pas dans le même sens, s’ils existent, deviendront l’espèce inférieure incapable de survivre ou ne pouvant survivre que pour servir d’esclaves ou de viande pour les autres (comme les vaches aujourd’hui).

Il a dit « viande ». Il n’a même pas dit « animal de compagnie ». Voilà l’avenir de la civilisation pour les « transhumanistes » : 99% de viande, 1% d’oligarchie. Comme lendemains qui chantent, on a connu mieux. Non, le transhumanisme n’est pas un humanisme !

Voilà où nous en sommes. Avec enthousiasme et aveuglement.

Le XXème siècle a été abominable, le XXIème siècle a tout le potentiel pour être pire, il y a des pages et des pages à écrire sur le sujet, j’en ai ébauchées quelques-unes, par exemple ici, et surtout .

Les enfants, on ne veut plus les voir. Les malades, on ne veut plus les voir. Les vieux, les animaux, on ne veut plus les voir. La mort, on ne veut plus la voir.

La vie non plus, en fait.

On ne veut plus rien voir.

Tout ce qui n’est pas comme nous, on ne veut plus le voir, sauf que nous, on ne ressemble plus à rien.

Comme l’a écrit Michel Houellebecq en 2001, en conclusion de « Plateforme » :

(…) tous autant que nous sommes, nous puons l’égoïsme, le masochisme et la mort. Nous avons créé un système dans lequel il est devenu simplement impossible de vivre (…)

Quel genre de monstres sommes-nous en train de devenir ?

Bonne nuit.

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