Voir mon pays en ruines au XXIème siècle

C’est une idée qui m’a repris début septembre avec cette planche de Titeuf, « Mi-petit, mi-grand » , qui se passe dans les ruines d’un pays en guerre. J’ai déjà essayé de décortiquer pourquoi cette planche de bande dessinée m’avait ému aux larmes.

C’est une idée qui m’est revenue fin septembre quand Spotify m’a proposé « Miss Sarajevo » , cette coproduction de U2 et de Pavarotti au milieu des années 1990s, sur fond de guerre en Bosnie.

Is there a time for keeping a distance
A time to turn your eyes away
Is there a time for keeping your head down
For getting on with your day

C’est une idée que je porte au fond depuis toujours, enfant de la Guerre Froide perdu depuis.

Est-ce qu’un jour je verrai mon pays ravagé par une guerre ? Est-ce qu’un jour je verrai l’Île-de-France, Paris, la banlieue où je vis, la banlieue où je travaille, et d’autres endroits que je connais, dont je suis, ravagés par une guerre ? Des cadavres dans les rues ? Des bâtiments éventrés ?

Est-ce qu’un jour je verrai tout cela en ruines ?

C’est une idée qui m’est revenue en regardant fixement les tours de La Défense, ces monuments d’orgueil et de béton, cette caricature de Manhattan posée entre Puteaux et Courbevoie.

Imaginer l’Île-de-France ravagée par une guerre. Est-ce possible ?

Imaginer La Défense en ruine. Est-ce que ça peut arriver ?

La Défense ! « Premier quartier d’affaires européen par l’étendue de son parc de bureaux » ! Quelle vanité !

Je suis toujours surpris par le nombre de gens qui ignorent l’origine du nom de ce « quartier d’affaires ». « La Défense », initialement, c’était une statue. Une statue posée au milieu de l’immense rond-point au bout de la Nationale 13, entre Courbevoie et Puteaux. Une statue de 1883 commémorant la défense de Paris contre les Prussiens en 1870-71. Elle est encore là, coincée en contrebas, entre les dalles de béton en dessus, deux rues autour et un bout du terminal Jules Verne, au niveau de la Tour EDF et de Cœur Défense et d’autres. On passe le plus souvent sans la voir.

En 1870, Paris était, disons, la plus prodigieuse cité de l’univers. Embellie par Haussmann, capitale d’une puissance européenne majeure, en expansion, brillant de tous ses feux depuis l’Exposition Universelle de 1867, elle n’avait guère comme rivale que Londres (capitale plus puissante, mais qui n’a jamais eu son Haussmann). Vienne, Berlin, Saint-Pétersbourg, c’étaient presque des villes d’Asie. New York n’était pas encore une capitale mondiale. Le monde c’était l’Europe, et Paris était la ville-lumière de l’Europe.

En moins de deux mois, Paris s’est retrouvé sous le siège d’une armée étrangère. Le siège a duré quatre mois, a été cruel et meurtrier. Puis la ville a été le théâtre d’une guerre civile sale, féroce et sanglante. Il faut relire « La Curée » d’Emile Zola, par exemple. En très peu de temps, la plus prodigieuse cité de l’univers a été envahie par la violence, la mort et le malheur. Était-ce imaginable ?

La statue de La Défense, le nom même de ce quartier orgueilleux, commémore ces épisodes tragiques. Mais qui le sait encore ? Qui s’en soucie ?

Ce qui manque, c’est la mémoire historique.

Et ce qui manque aussi, c’est l’imagination.

Albert Einstein le disait :

Imagination is more important than knowledge.

Qui de nos jours arrive à concevoir l’état de l’Europe au printemps 1945 (je suis en train de lire « The End » de Ian Kershaw, par exemple, c’est effrayant), ou à l’hiver 1919 (lire « The Economic Consequences of the Peace » de John Maynard Keynes, facile à trouver en version électronique gratuite) ?

Qui arrive à imaginer l’état de Berlin, ville de plusieurs millions d’habitants, en mai 1945 ? Visitez n’importe quelle ville d’Allemagne ou d’Europe orientale, de Dresde à Stalingrad en passant par Varsovie ou Minsk, et demandez-vous quelle proportion était encore debout en mai 1945. Ou comment ont vécu les survivants pendant des années et des années. Mais qui se pose encore ce genre de questions de nos jours ? Y a tellement plus cool à faire, quand on est un touriste !

Et avant ?

Avant la catastrophe de 1914, avant la « Guerre de Trente Ans » du XXème siècle, était-il possible d’imaginer ?

Pour ce que j’en sais, en 1914, la plupart des éléments (moyens, techniques, acteurs, idées) étaient en place pour les tragédies du XXème siècle. Certains éléments n’existaient qu’à l’état d’idées ou de prototypes, mais ils étaient déjà là. Avions, artillerie, mitrailleuses, armes chimiques, barbelés, camps de concentration, fusées, tout cela était connu, il n’y avait guère plus qu’à mettre en oeuvre. Tout était prêt, y avait plus qu’à !

Même l’idée de l’arme atomique, l’ « arme absolue » qui allait symboliquement conclure la Guerre de Trente Ans les 6 et 9 août 1945, était déjà là avant 1914.

Elle n’est venue aux physiciens que très tard. A Ida Noddack en 1934. A Lise Meitner et Otto Hahn en 1938. Puis aux époux Joliot-Curie. Quand Léo Szilard la présenta, le 12 juillet 1939, à Albert Einstein, celui-ci s’exclama :

Daran habe ich gar nicht gedacht !
Je n’avais en effet pas pensé à ça !

Et pourtant elle était présente dans un roman d’Herbert George Wells, « The World Set Free » , publié en 1914, et que Léo Szilard aurait lu en 1932.

Imagination is more important than knowledge.

Des auteurs comme H. G. Wells avaient anticipé diverses applications militaires de techniques modernes, notamment l’aviation.

Des observateurs qui s’étaient intéressés aux récentes guerres cruelles, modernes mais périphériques (la guerre des Boers en 1899-1902, la guerre russo-japonaise en Mandchourie en 1904-1905, l’invasion italienne de la Libye en 1911-1912), avaient compris ce à quoi il fallait s’attendre en cas de guerre entre grandes puissances européennes. Dans « Les Hommes de Bonne Volonté », c’est un des rôles que confie Jules Romains au personnage d’Alfred Maykosen, journaliste. Je l’ai déjà cité en 1914, entre Guillaume II et Lénine.

Citons quelques pages de « Montée des Périls », ça se passe en 1911, et Maykosen explique le monde moderne et la guerre moderne à un homme politique en vue, Maxime Gurau, député d’Indre-et-Loire :

Maykosen se donne comme Balte, de famille noble, né sujet russe, naturalisé Américain. ll a collaboré, jeune, à de grands journaux suédois ; a été correspondant du Times dans les Balkans, puis en Russie. C’est alors qu’il est entré en relations avec des journaux américains. Il a suivi pour le compte de l’un d’eux la guerre russo-japonaise (…)

Une autre idée de Maykosen a vivement frappé Gurau. Le Balte ne se contente pas de prévoir, comme beaucoup, que la prochaine guerre deviendra promptement générale, si elle n’est pas d’emblée ; mais, à la différence de la plupart, il repousse la prophétie d’une guerre « terrible et courte ». « Terrible, oui », dit-il avec calme,  » et plus que vous n’imaginez. Courte ? Non. Pas plus courte que la guerre russo-japonaise. Peut-être moins. Pourquoi voulez-vous qu’elle soit courte ? Et si elle dure seulement autant que la guerre russo-japonaise, l’Europe sera ruinée. »

Maykosen appuie cette double opinion moins sur des raisonnements que sur des impressions vécues. Son expérience de la guerre russo-japonaise lui a laissé de la guerre moderne une idée fort éloignée des images conventionnelles dont les gens d’Occident se repaissent encore, même et surtout peut-être les militaires. Il a fait à Gurau le récit de quelques fragments de combats auxquels il a assisté, la description de champs de bataille qu’il avait réussi, une fois les armées retirées, à parcourir à pied ou sur un petit cheval mandchou. Gurau s’est écrié deux ou trois : « Mais c’est horrible ! »

Maykosen a ri. Puis il a bien fait sentir à Gurau, par quelques détails, que cette chose « horrible » aime à prendre son temps, et qu’elle n’est pas si pressée qu’on le penserait ; qu’elle s’installe lentement, lourdement ; qu’elle secoue un peuple des pieds à la tête, s’accroche à ses entrailles, modifie totalement sa vie, et qu’il ne faut pas compter ensuite la décoller d’une pichenette. « Si les Russes avaient été moins mois et un peu mieux commandés, s’ils avaient eu une meilleure artillerie, chacune des batailles auxquelles j’ai assisté aurait duré bien plus. La guerre aussi, s’ils avaient eu de meilleurs chemins de fer et de meilleures finances. »

Il a ajouté : « J’ai vu la Russie démolie au lendemain de la geurre. Elle était déjà toute démolie. Et cela s’était passé bien loin. Vous ne vous doutez pas de ce que serait la démolition de vos pays aux lendemains de la guerre. »

Là-dessus, Gurau s’est juré, avec l’émotion la plus vraie : « J’aurai le portefeuille des Affaires Etrangères le plus tôt possible pour empêcher ça. »

En 1914, l’abîme à venir pouvait être largement imaginé.

En 2015, quel abîme peut-on imaginer ?

Sur les armements au sens strict, beaucoup est écrit, beaucoup est disponible. J’avais compilé en 2013 un billet « Pistes de lecture – Les drones et l’horizon de la guerre » . Je recommande parmi mes lectures récentes une synthèse du Monde datée du 24 septembre 2015, pudiquement intitulée « Robots tueurs, sans foi ni loi » . Extrait :

Dans un rapport présenté à l’ONU en avril, M. Russell soutient qu’il faut s’attendre à voir apparaître d’ici vingt ans des essaims de giravions miniatures, équipés de cerveaux décisionnels et dotés de munitions capables de perforer les yeux ou de projeter des ondes hypersoniques mortelles. Ces armes pourraient posséder, dit-il, « une létalité comparable à celle des armes nucléaires » face à laquelle les humains « seront sans défense ». Dans leur lettre ouverte de juillet, les scientifiques avancent que le saut technologique, mais aussi éthique, franchi par l’usage présent et futur de SALA [Systèmes d’Armes Létaux Autonomes] peut être comparé à l’invention de la « poudre à canon » et à celle des « armes nucléaires », et parlent d’une grave « perte d’humanité ». Ils soulignent que de telles armes, « intelligentes » mais sans aucune disposition morale, « sont idéales pour des tâches telles qu’assassiner, déstabiliser les nations, soumettre les populations et tuer un groupe ethnique particulier ». Ils redoutent que « des dictateurs » les utilisent comme forces de l’ordre, ou que des « seigneurs de guerre » s’en servent pour « perpétrer un nettoyage ethnique ».

Mais je pense qu’il faut aller au-delà des simples technologies « évidemment » militaires, « directement » létales.

Je pense qu’il faut par exemple s’intéresser à la manière dont les « institutions européennes », BCE en tête, ont en quelques semaines mis à genoux la Grèce jusqu’à la capitulation du lundi 13 juillet 2015. Comment la dématérialisation de la monnaie permet de soumettre, sinon de liquider, une nation, au XXIème siècle.

Je pense qu’il faut inclure dans la réflexion les droits exorbitants que les puissances financières extra-territoriales sont en train de se voir reconnaître par des traités inégaux style TTIP/TAFTA. Droits de propriété intellectuelle, droits sur le vivant, droits de rétorsion — droit de vie ou de mort, droit de faire la guerre pour faire valoir un titre de propriété, une créance ? Jusqu’où peut aller l’extension du domaine de la créance ?

Je pense qu’il ne faut pas oublier le carcan mental planétaire que sont en train de devenir les GAFAs (ou GAFAMs) — ils savent mieux que vous qui vous êtes, ils savent tout ce que vous avez déjà oublié, etc.

Il faut essayer de visualiser ensemble BCE, SALA, TAFTA, Monsanto, Goldman Sachs, Volkswagen, GAFA, et quelques autres. Alors on aura une idée du futur. Du futur proche. Du futur concret. Ici et maintenant — ou presque. En France, en Île-de-France, à La Défense. A Ivry-sur-Seine, à Montreuil, à La Garenne-Colombes…

Et surtout il y a les substrats idéologiques.

En 1914, les techniques, les sciences, les méthodes, les industries étaient déjà là. Et puis il y avait aussi déjà là des substrats idéologiques qui allaient légitimer le déchaînement de la violence : le militarisme, l’anarchisme, le nationalisme, le racisme, l’antisémitisme, notamment.

En 2015, quels sont les substrats idéologiques susceptibles de dégénérer en un déchaînement de violence ?

Le néolibéralisme de 2015 est-il le militarisme de 1914 ? Je voudrais trouver le temps de relire « L’Imprécateur » de René-Victor Pilhes, un livre de 1974 qui n’avait pas pris une ride en 1994.

Et que dire d’une idéologie telle que le transhumanisme, au potentiel exterminateur de plus en plus évident ?

Bref.

Bref, est-ce que La Défense peut être le théâtre de carnages, dans les prochaines décennies — un déchaînement de violence avec les moyens disponibles au nom d’un substrat idéologique homicide ?

Oui, oui, oui, évidemment oui !

Tout cela peut finir en ruines.

L’Histoire est tragique.

Si vis pacem, para bellum.

Bonne nuit.

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