La volonté humaine, bonne et raisonnable, capable d’agir sur la destinée de l’humanité ?

J’ai délaissé ce blog ces dernières semaines, pour diverses raisons.

Pour reprendre, je me contente, faute de mieux, de proposer à un éventuel lecteur quelques pages de Jules Romains.

Ces pages recoupent quelques thèmes que j’ai dans les têtes ces jours-ci, certains déjà effleurés en ce blog, d’autres pas encore.

Il faut lire ces pages à leurs lueurs.

  • Lénine, en ce 98ème anniversaire de la Révolution d’Octobre, Lénine qui me fascine ces derniers temps, Lénine puisqu’aucun dieu du ciel ne s’intéresse à nous
  • Le changement climatique, et plus largement les catastrophes que nous prédisent toutes sortes d’études scientifiques, depuis le rapport Meadows en 1972. J’ai découvert en ce beau dimanche ensoleillé (20 degrés en Île-de-France un 8 novembre…), par l’intermédiaire d’un vieux camarade bienveillant, le site Adrastia, fascinante suite au rapport Meadows. Il faudra y revenir, COP21 ou pas.
  • Des considérations sur la météorologie et la fatalité.
  • La théorie du 17-Brumaire d’Armand Laulerque.
  • Une vision de la civilisation qui intéressera les fidèles de Sid Meier.
  • Une vision de l’Histoire qui plaira aux fidèles d’Hari Seldon.
  • Les phénomènes migratoires et la sensation de submersion démographique qui saisit une partie de l’Europe, à tort ou à raison.
  • Et d’autres.

Ces pages ont été écrites par Jules Romains en 1943, entre Mexico et New York.

Ces pages font partie du 24ème volume des « Hommes de Bonne Volonté », intitulé « Comparutions ». C’est un dialogue en février 1928 entre les deux personnages principaux, Jean Jerphanion et Pierre Jallez. Ils se sont connus à Normale-Sup en 1908. Ils ont passé la quarantaine.

Jerphanion hésite sur la suite de sa carrière politique. Jallez, entre journalisme et littérature, revient de New York.

Ça se passe en 1928. Au XXème siècle. En 1928, l’Europe ne s’est pas vraiment remise de la grande catastrophe de 1914. D’autres grandes catastrophes semblent terriblement possibles.

Nous sommes en 2015. Pour l’instant, le XXIème siècle n’a pas vécu de grande catastrophe, même s’il a eu son lot de catastrophes de tailles respectables. Mais tant de grandes catastrophes semblent terriblement possibles.

Certaines perspectives de 1928 semblent terriblement pertinentes en 2015.

* * *

CHAPITRE XV – QUELQUES BONNES RAISONS DE DÉSESPÉRER

(…) Il reprit :

– La vue communiste des choses n’est pas très gaie. Tout le mouvement du monde conduit par les fatalités économiques. Mais eux-mêmes sont forcés d’admettre qu’il y a place pour des créations d’évènements, pour des volontés qui ne font peut-être pas l’histoire, mais qui la déclenchent. Rien n’obligeait la Révolution marxiste à commencer par la Russie, au contraire, s’il n’y avait pas eu Lénine. Et comme tu dis, Staline, dans son genre, c’est un nouvel argument. On peut faire valoir aussi que ce qu’ils entrevoient comme étape suprême, c’est un arrangement rationnel du monde. En fin de compte, l’esprit s’y retrouvera. Et d’ici là il y a de quoi s’employer. De plus, tous les communistes n’ont pas les conceptions sommaires de Pierre Baum. Litvinov proclame sur tous les toits que la Russie, pour continuer son œuvre, a besoin de la paix ; qu’elle est prête à soutenir les efforts des gouvernements bourgeois en faveur d’une organisation solide de la paix. C’est donc qu’il est bien loin de croire ces efforts inutiles… Bouitton me répète que pour un homme d’Etat français d’aujourd’hui, marcher avec Litvinov est aussi raisonnable que l’était pour les Bourbons de marcher avec le Grand Turc… Soit… Mais j’ai rencontré un type qui maintenant me fait apparaître la vue communiste de l’histoire comme une idylle à l’eau de rose, comme une orgie d’idéalisme sentimentale.

– Quoi ? Un ultra-communiste ?

– Pas du tout. Je suppose même qu’il n’a pas d’opinions politiques. Il doit trouver que ce sont des foutaises. Il s’appelle Naquin, Désiré Naquin.

– Connais pas.

– Il est professeur de je ne sais quoi au Muséum. Environ de notre âge. Dans son genre il a quelque chose de la simplicité supérieure et de la sérénité d’Ernest Torchecoul. Mais il m’impressionne plus. J’avoue même qu’il est un de ceux qui me flanquent le cafard le plus corrosif.

– Ah bah ?

– En dehors de son enseignement, il poursuit une œuvre personnelle. Il a publié des travaux qui font autorité, paraît-il, même à l’étranger. Il prépare un gros ouvrage de synthèse, qui sera un évènement, sombre évènement.

– Comment cela ?

– Son dada, c’est la démographie. Il ramène toute l’histoire, passée et présente, à des problèmes de démographie. L’histoire avec lui devient une espèce de météorologie, dont les observations s’étendent sur des siècles. Il s’agit de retrouver, plus ou moins exactement, les pressions démographiques qui ont existé à diverses époques. Toute la vie des peuples en découle : leur activité intérieure, leur turbulence, leur expansion vers le dehors, leurs guerres de conquête ou de défense, les impérialismes, la colonisation, etc.

– Comment la définit-il, sa pression démographique ?

– Calculée d’une manière élémentaire, c’est le nombre d’habitants qui vivent sur une surface donnée de territoire. Mais bien entendu la notion se complique. Les territoires n’ont pas la même capacité. Il y en a qu’une faible population sature. C’est une question de ressources naturelles. Puis la capacité varie avec les époques. Un territoire, de ressources agricoles médiocres, était vite saturé il y a cinq siècles. Arrive l’âge industriel. Le même territoire, qui possédait de vastes gisements de charbon et de fer, devient capable de supporter une population beaucoup plus dense. La pression démographique n’y devient dangereuse, ou intolérable, que pour un chiffre d’habitants beaucoup plus élevé.

– Encore bien simpliste, tout cela.

– Détrompe-toi. Mon homme n’est pas un maniaque. C’est un esprit large et pénétrant. Il tient compte de tous les coefficients possibles. Il admet très bien par exemple que la civilisation d’un peuple, l’avancement de sa technique, l’ingéniosité qu’il apporte à vivre et à se défendre ; et plus encore le volume absolu qu’il représente indépendamment de sa densité, modifient à la fois la valeur de sa pression démographique, le danger qu’elle constitue à un moment donné pour ses voisins, le danger que constitue pour lui la pression de ses voisins. Modifications en plus ou en moins selon les cas. La pression démographique allemande ne se calcule pas comme la belge ni comme la chinoise. Mais au total, les corrections voulues étant faites, le calcul est implacable. L’orage, le cyclone se formeront d’une manière irrésistible. Leur marche sera commandée. Au-dessus d’une certaine pression – et ajoutons : d’une certaine taille – un peuple deviendra fatalement envahisseur. Au-dessous d’une certaine pression, un peuple sera fatalement envahi. Aucune sagesse humaine n’y peut rien… Quand mon homme vous prend une carte de l’Antiquité, ou du Moyen Age, et se met à vous reconstituer les pressions approximatives – il a une documentation incomparable, et des méthodes d’évaluation qu’il a mises au point par un travail de comparaison immense – et qu’il vous montre du doigt la naissance, la marche des migrations, des invasions ; quand il vous prend une carte de l’Europe des temps modernes, et vous explique de la même façon les guerres, les hégémonies ; quand il vous prend une carte du monde actuel et vous annonce la formation et la direction des prochains cyclones – avec les réserves qu’impose la prudence scientifique – je t’assure que le sourire qu’on esquissait tend à disparaître…

– Je voudrais bien le voir, devant ses cartes, et lui soumettre certains cas embarrassants… à commencer par la Chine, précisément, ou par l’Inde… ou par la Suède de Gustave Adolphe, ou par l’Arabie de Mahomet.

– Tu le verras quand tu voudras. Je suis sûr que par sa modération, par sa façon de tenir compte des objections et d’ailleurs de les avoir toutes prévues, il te plaira beaucoup. Bien entendu, il considère la disparition de la guerre comme extrêmement improbable, même dans une perspective très lointaine. Car il faudrait que les pressions démographiques trouvassent le moyen de s’équilibrer à peu près, sans jamais atteindre leur tension de rupture, ce qui serait inouï et miraculeux. Au contraire, il estime que la surpopulation du globe en beaucoup de points ne cesse de s’aggraver, ce qui ne peut que rapprocher les périodes de rupture, et en accroître la violence.

– Et il n’aperçoit aucune façon pour la sagesse humaine d’intervenir ?

– Si. Il admet des remèdes théoriques. Mais il est obligé aussitôt par honnêteté d’esprit de reconnaître que ces remèdes n’ont pas la moindre chance d’être étudiés sérieusement, ni surtout appliqués. Une foule de raisons et de préjugés s’y opposent, psychologiques, religieux, nationaux, etc. Il faudrait une humanité plus adulte de trois mille ans dans toutes ses parties. Mais bien avant qu’elle soit adulte, des cyclones démographiques, plus violents que jamais, et servis par une technique de destruction en progrès constant, auront eu vingt fois le temps de la ravager et même de l’anéantir ; l’excès de pullulement de l’espèce ayant ainsi à la longue l’effet d’auto-asphyxie bien connu des biologistes. En tout cas les régions les plus précieuses de l’humanité sont condamnées les premières, l’Europe occidentale par exemple. Quant à la France, plus rien à espérer. Sa population au temps de Louis XIV était le quart de celle de l’Europe, la moitié au moins de celle des deux Amériques, le quinzième peut-être de celle du globe. Tenu compte de tous les éléments de calcul, cela faisait à son profit une pression démographique formidable. Aujourd’hui ! … Et il serait puéril de prétendre corriger cela. Dix millions d’habitants de plus en dix ans, ce qui serait un résultat prodigieux, ne changeraient presque rien à l’ensemble de la situation actuelle ni à la carte des pressions futures. Pas plus qu’un accroissement de naissance dans l’Athènes de Périclès n’aurait empêché l’Empire romain d’être submergé par les Barbares huit siècles après… Tu ne trouves pas que cette vision du monde est affreuse ? Tout devient bête comme la pluie, bête comme un écoulement de lave ou de boue, bête comme le foisonnement d’une glu sur un fond de mer.

– C’est une théorie », dit faiblement Jallez. « Il ne manque pas de théories qui vous dégoûteraient de vivre si l’on n’avait pas la sagesse d’en prendre et d’en laisser.

– Oui, oui… Je ne suis pas un garçon de dix-sept ans qui se suicide après une classe de philosophie sur Schopenhauer. Je ne suis pas non plus un monsieur qui exige que les idées soient confortables… Tu comprends, quand je suis entré dans la politique, ce n’était pas pour gagner de l’argent, pour jouir du pouvoir ou des honneurs. J’y suis entré parce que je croyais à certaines idées. Il est capital pour moi de penser que mes idées ont une chance… une chance raisonnable. Je n’ai jamais demandé qu’elles eussent la partie gagnée d’avance. Je veux bien qu’elles aient à surmonter les chances contraires. J’accepte même la majorité des chances contre moi, comme nous l’acceptions à Verdun. Mais si l’on arrivait à penser qu’on a toutes les chances contre soi, on ne se battrait plus.

Jallez insinua, avec une timidité affectueuse :

– Je me rappelle d’une conversation avec toi, du temps de Verdun. Tu me parlais d’une période au front, où ta manière de tenir, c’était de te répéter : « Que vienne n’importe quelle circonstance… je lui serai supérieur… », où tu te récitais sous les shrapnels les vers d’Horace :

Si fractus illabatur orbis
Impavidum ferient ruinoe…

– Oui, oui… je t’ai dit aussi que l’effet magique n’avait pas duré… A plus forte raison s’il faut tenir pendant toute une vie. Toute une vie ne peut pas être une bataille du désespoir. Si j’étais mathématicien ou poète, je me vois encore m’accrochant à une œuvre dans un monde que je saurais condamné. Mon œuvre serait une espèce de corde lancée de l’autre monde. Toi, par exemple, tu peux te donner l’illusion de travailler dans l’éternel. Mais nous autres ! … Je te dis que pour moi la question est pathétique. Si je ne suis pas tant soit peu sûr que la volonté humaine, bonne et raisonnable, est capable d’agir sur la destinée de l’humanité, d’orienter l’histoire plus ou moins ; si j’en arrive à me dire que nous autres hommes politiques, hommes d’Etat, nous sommes une parade de polichinelles, et que les forces, les causes sont entièrement hors de notre portée, alors, oui, je puis continuer à faire ma petite besogne quotidienne, comme un fonctionnaire qui attend sa retraite. Mais j’ai les reins brisés. Je suis contraint de m’avouer que j’ai fondé ma vie sur une erreur. Je suis le prêtre qui, à quarante ans, découvre que son dieu n’existe pas.

L’accent était vrai. Il n’y avait pas trace d’enflure oratoire. Jallez en fut remué.

 

Chapitre XVI – LA QUESTION DONT TOUT DÉPEND

– Voyons ! » dit Jallez, « tu ne vas pas me faire croire que les vues de M. Désiré Naquin aient sur toi ce pouvoir dissolvant ? II suffit de réfléchir cinq minutes pour qu’une foule d’objections  historiques vous viennent à l’esprit… celles auxquelles je faisais allusion, et bien d’autres.

– Je sais, je sais. Ne te méprends pas !

– Et surtout il y a ceci : en matière d’humanité, aucune théorie particulière n’a jamais réussi à tout expliquer. Nous avons eu vingt, cinquante explications, d’apparence parfois géniale… D’ailleurs, elles se contredisaient entre elles. Pourquoi veux-tu que celle-ci…

– Tu fais semblant de ne pas me comprendre. Comme si un curé de l’an 1863 avait dit à un autre curé « A la page 237 de la Vie de Jésus, Renan a commis une grosse erreur de traduction. Vous voyez bien que vos doutes sur la divinité du Christ ne sont pas sérieux. « Je me fiche de Naquin en particulier. J’ai eu tort d’insister sur l’exemple. Ce que je veux dire dépasse infiniment n’importe quelle théorie. Il ne s’agit pas de savoir si une théorie est capable d’expliquer à elle seule la marche de l’humanité. Je suis bien sûr que non. Mais chacune de celles qui comptent met en relief un élément de la vérité. Il se construit ainsi peu à peu une représentation des choses de plus en plus complète et probable. Pour moi la question pathétique, je répète, est celle-ci : dans cette représentation, est-ce que la place de la volonté, bonne et raisonnable, ne devient pas de plus en plus étroite et précaire ? Voilà. Rien n’empêche des héros un peu stupides de continuer à faire comme s’ils ne savaient rien. Il ne manque pas en Afrique de féticheurs qui continuent à dédier des cérémonies compliquées au dieu de la pluie. Je ne suis pas un héros. Mais je ne suis sûrement pas un héros stupide, et n’envie ni d’admire aucunement ce genre de personnage. » Il s’était levé, et il marchait à travers la pièce. Sa voix tremblait un peu. « Ou plutôt, je ne suis pas incapable de réciter : lmpavidum ferient ruinoe sous les shrapnells ; mais en pleine connaissance de cause. Si la bataille est évidemment perdue, il se peut que je trouve digne de moi de me battre encore, mais je tiens à savoir qu’elle est perdue ; et je méprise l’imbécile à côté de moi qui répète : Il paraît que l’ennemi est en fuite.

Il vint se planter devant Jallez :

– Tu as été, un temps, philosophe de profession. Tu n’as jamais, depuis, cessé de t’informer, d’observer, et de réfléchir. Tu vas me dire si le résumé que je me fais de la situation en quelques mots te semble correct : Jusqu’à une époque relativement récente — disons celle de Bossuet pour simplifier — les dirigeants de l’humanité civilisée, rois, ministres, conseillers… croyaient que les événements étaient dictés, ou au moins tolérés, par la Providence divine. Position en somme très confortable. Si l’on voulait soi-même quelque chose du fond du cœur, l’on comptait sur Dieu pour s’intéresser à cette volonté et la faire aboutir. En cas d’échec ou de désastre, l’on s’inclinait devant une force toute-puissante, l’on se consolait à l’idée d’une sagesse mystérieuse, l’on espérait les plus improbables compensations. Nous sommes bien d’accord jusqu’ici ?

– Tout à fait d’accord.

– Plus tard, la Providence se discrédite, et apparaît l’idée d’une marche spontanée de l’humanité. Le ressort de cette marche varie un peu dans la formule : esprit humain, raison universelle, dieu immanent… au fond cela revient au même. L’humanité réalise par étapes les vues et les vœux de l’esprit. Position un peu moins confortable, mais plus excitante. Le dirigeant de bonne volonté est un agent direct du progrès humain ; il incarne un moment de l’esprit humain dans son devenir ; il est frère du poète et du philosophe… O Temps heureux ! Age d’or ! … Tu comprends. Je juge chaque fois la situation du point de vue de mon métier.

– C’est tout naturel. Et comme ton métier a de grandes conséquences pour nous tous, nous avons intérêt à ce que celui qui l’exerce en prenne la plus haute idée possible.

– Merci… Depuis lors le progrès est tombé à son tour en discrédit ; et nous en sommes aux forces aveugles. Oui, c’est le seul terme assez général que je trouve.

– Aveugles est un peu ambigu. Mais je vois ce que tu veux dire. Tu penses aux forces du monde matériel, que l’esprit même inconscient n’inspire pas, qui n’obéissent qu’à leur propre mécanisme.

– C’est cela. Mais au début, on nous les camoufle ; elles sont encore toutes bourrées d’idéalisme philosophique. Tout se passe comme si les forces aveugles, qu’elles soient biologiques ou économiques, travaillaient sur un plan que l’esprit aurait tracé. Et comme l’évolution économique en particulier dépend du progrès de la technique, comme c’est tout de même l’esprit qui invente le gouvernail, le collier de cheval, la banque, la machine à vapeur, le carnet de chèques, la dynamo, on peut prétendre que l’esprit n’est pas absent de l’aventure. De son côté, comme nous le disions tout à l’heure, le dirigeant peut se targuer d’être un accoucheur d’évènements. Il surveille les grossesses difficiles ; il exploite au mieux les moments critiques ; il aide la nature. C’est bien à peu près cela, n’est-ce pas ?

– Oui, il me semble.

– Alors, c’est très joli, tant que l’on croit que les choses tendent d’elles-mêmes à s’arranger pour le mieux, tant que, sans se l’avouer, on croit au progrès et à une espèce d’obtuse providence. Sinon… si je suis convaincu par exemple que l’évolution spontanée aboutira en fin finale au remplacement de l’humanité sur le globe par les insectes, mon devoir est de lutter tant que je peux contre la pente des évènements.

– A moins que tu ne pousses le respect des faits jusqu’à accepter d’avance le triomphe des insectes. Mais c’est un peu masochiste.

– Oui. Ne discutons pas. Ce qui me reste à dire est ceci : il est impossible à l’heure actuelle, pour un homme à peu près intelligent, de ne pas voir qu’un grand nombre de forces très puissantes, très diverses, disons même la grosse majorité des forces réelles, ne tendent nullement par elles-mêmes, et par leurs combinaisons spontanées, à former pour demain, pour après-demain, un monde meilleur. L’évolution économique va aussi bien vers l’esclavage collectif que vers la diffusion du bien-être. L’évolution démographique, abandonnée à elle-même, va très probablement vers le pullulement ignoble de l’humanité inférieure ; et dans la mesure où elle se combinera avec l’évolution économique, ce sera pour marcher plus vite vers l’esclavage collectif. Toujours d’accord ?

– Dans ces termes-là, entièrement d’accord.

– Bon. De plus, pour son propre compte, l’évolution démographique, on ne peut pas refuser ça à Naquin, prépare des ruptures d’équilibre, et en même temps qu’elle aggrave les problèmes économiques, augmente la tentation de les résoudre par la guerre. Tu l’admets bien ?

– Sans la moindre hésitation.

– Quant à l’évolution de de la technique, c’est devenu un lieu commun. On ne trouve presque plus un imbécile capable de croire qu’une invention scientifique ou industrielle est par elle-même un bienfait. Je relisais l’autre jour le Plein Ciel de Hugo. Ça fend le cœur. Ce grand homme considérait comme évident que la navigation aérienne amènerait l’effacement des frontières et la fraternisation des peuples. Il serait content d’apprendre que dans la prochaine guerre, si elle a lieu, l’aviation détruira à elle seule plus de la moitié de l’Europe — tout ce que cinq siècles de guerres avaient épargné.

– Avant mon départ pour l’Amérique, je dînais avec Strigelius qui, rappelant de vieilles méditations qu’il poursuivait avant la guerre, me tenait exactement ce langage.

– Je suis flatté de me rencontrer avec Strigelius. Tu admets bien aussi que ce n’est pas par exception mais en règle générale que chacun de ces courants, en se joignant aux autres, loin d’en réduire les menaces ne fait que les augmenter ? Un cyclone démographique est cent fois plus destructeur aujourd’hui qu’au temps d’Attila, grâce à la technique moderne. Cette même technique moderne accélère les conflits économiques, en provoquant dans la production des bouleversements cent fois plus rapides que ceux de jadis. Le surpeuplement de son côté pousse aux développements imprudents de la technique, en lui fournissant une surabondance de main-d’œuvre et l’appât d’une clientèle qui ne cesse de croître. La technique à son tour favorise le surpeuplement et d’abord dans les populations inférieures, parce qu’elle y diminue la mortalité infantile et les épidémies, bien plus vite que ne s’y répandent les habitudes réfléchies et civilisées en matière de reproduction ?

– Tout cela me parait, hélas ! l’expression même du bon sens.

– Alors tu mesures mon angoisse. J’ai besoin de savoir si nous pouvons encore agir sur tout cela ; si notre métier de gouvernants sert à quelque chose, ou si nous ne sommes que des bouchons, peints de couleurs différentes, qui s’agitent à la surface des courants. Je tâche d’être fidèle à moi-même. Mais être fidèle à soi-même, ce n’est pas répéter hargneusement à quarante ans une erreur que l’on proclamait, d’un ton hardi et allègre, à vingt ans… Toi, Jallez, dis-moi bien ta pensée. Estimes-tu encore, avec la connaissance que tu as maintenant de la vie, que la raison et la bonne volonté puissent avoir, sur le cours des événements, une influence appréciable ? Ou faut-il admettre que ce sont les autres qui étaient dans le vrai ? ceux que jadis vilipendait Laulerque, ceux qui ramènent l’histoire à un enchaînement de forces toutes-puissantes, à l’échelle desquelles l’action d’un homme, ou d’un groupe quelconque, s’évanouit dans l’infiniment petit ? Tu comprends, c’est mon drame à moi. Mais c’est aussi le drame central de l’époque. J’en ai l’intuition profonde… Réponds. Ton avis, bien franc.

* * *

— Mon avis ? Je ne l’ai pas tout prêt. Il y a longtemps que je ne me suis Pas posé le problème, comme ça, en termes catégoriques. J’y pensais de biais, et par morceaux. J’évitais peut-être les conclusions… Oui… Que te dire ? Nier l’influence décisive qu’exercent certains individus à certains moments de l’histoire, cela me paraît impossible… Une influence qui peut changer l’orientation des évènements, ou l’équilibre des forces, pour un temps indéfini. Les deux ou trois générations précédentes ont pu l’oublier, parce qu’elles vivaient durant une période où les grands courants, les évolutions lentes et massives, avaient trouvé des surfaces très favorables pour s’étaler ; tandis qu’au contraire, dans l’ordre de l’action, les individus exceptionnels, subversifs, ne rencontraient que des occasions rares et étroites. Mais cette tranquillité quasi administrative de l’histoire s’est démolie sous nos yeux. Avec le temps des catastrophes est revenu le temps des aventuriers. Car il est bien clair qu’une catastrophe abonde en situations imprévues, en fissures praticables, dont l’aventurier tire parti.

– C’est à dessein que tu emploies ce mot d’aventurier, que tu insistes ?

– C’est plutôt malgré moi, dirais-je. Et tu vas voir ; cela se rattache à l’autre idée que j’ai envie de t’exprimer, mais qui est encore malheureusement très confuse dans mon esprit…. Nous, maintenant, n’est-ce pas, nous voyons très bien que l’apparition de Bonaparte a changé l’histoire de France, l’histoire d’Europe, a déclenché des séries d’événements que personne ne pouvait plus rattraper. Bon. Nous avons un peu la même impression pour Lénine… Peut-être que Staline, Mussolini, d’autres, à un degré moindre, nous font déjà le même effet. C’est un argument contre la soi-disant marche implacable de l’histoire. Mais attention ! Nous constatons cela après coup. Je me rappelle le refrain de Laulerque… tu me l’as cité maintes fois : le 17 Brumaire, veille du 18… A la réflexion, cela n’a peut-être pas beaucoup de sens…

– Tu trouves? fit Jerphanion d’un ton légèrement scandalisé.

– Personne ne pouvait prévoir, le 17 brumaire, que par exemple, en supprimant Bonaparte, on supprimait Napoléon, les guerres de l’Empire, Waterloo, cent ans de fermentation nationaliste en Europe, et le reste… On supprimait, voilà tout, un général ambitieux, que d’autres pouvaient remplacer sans peut-être le valoir… Alors à quoi bon?

– Mais lui, Bonaparte, savait davantage à quoi s’en tenir?

– Pas tellement… Il avait des buts vagues et interchangeables… Il portait en lui une énorme quantité de hasard. Il a bouleversé l’histoire, parce qu’il s’y est introduit comme une cartouche chargée d’un explosif à haute puissance. Mais sur cette charge il n’avait lui-même qu’un très faible contrôle… Tiens, prenons un cas où les gens ont eu l’air d’agir de propos délibéré : ceux qui ont mis Lénine dans un wagon plombé et l’ont expédié en Russie comptaient bien provoquer là-bas du grabuge et affaiblir du même coupe le front des alliés. Mais penses-tu qu’ils prévoyaient la Révolution bolchévique, le communiques devenant formule de révolution mondiale, toute l’Europe saisie par la contagion, les foules ouvrières de leur propre pays arborant la faucille et le marteau ?

– Soit. Mais cette fois tu ne diras pas que l’intéressé n’en savait guère plus qu’eux. Lénine est le type de l’homme qui a réalisé ce qu’il prévoyait… Au-delà même de toute espérance.

– Je vais t’insinuer une idée qui te paraîtra bien subtile ; bien tirée par les cheveux… Que Lénine ait prévu en gros ce qu’il allait réaliser est peut-être moins significatif que tu ne penses.

– Et comment ça ?

– Parce qu’en 1917 il y avait probablement en Europe cinquante autres agitateurs qui se donnaient des buts différents, mais d’une ampleur analogue ; qui croyaient en leur mission avec une foi aussi farouche. Aujourd’hui nous les considérons comme de simples illuminés. C’est trop facile. En 1917, il n’y avait peut-être aucune raison objective de se prononcer entre eux, de discerner entre les quarante-neuf qui seraient des ratés et le gagnant futur — ou du moins ce gagnant-là. Aucun argument décisif, tiré d’une connaissance même profonde de leurs dons, de leur efficacité propre, bref des seuls facteurs inclus dans les limites de leur peau. Ce qui a joué en faveur du gagnant, c’est peut-être un concours prodigieux de circonstances, donc quelque chose qui lui était entièrement extérieur.

– A quoi veux-tu en venir ? soupira Jerphanion.

– Mon Dieu… à cette suggestion timide que même les cas qui semblent manifester les triomphes les plus éclatants de l’énergie individuelle sont peut-être des camouflages du hasard. Il y a peut-être en ce moment-ci, chez nous, une dizaine de types, déjà connus, qui rêvent de répéter en France le coup de Mussolini, qui prennent déjà leurs dispositions et se vantent auprès des copains. J’espère bien qu’aucun ne réussira. Mais si par malheur la chose devait arriver un jour, avons-nous un moyen quelconque de dire dès maintenant « Ce sera Untel ? » Ce ne serait peut- être même pas l’un des dix qu’on connaît… ce serait quelque outsider, qui pour l’instant fait de la folie des grandeurs dans son coin.

– Mais, pour ce qui est du rôle de la volonté dans l’histoire, est-ce que finalement cela ne revient pas un peu au même?

– Non. C’est par hasard que ces types-là prennent leur importance. Comme une pierre tombée d’un talus prend de l’importance parce qu’elle va bloquer l’aiguille d’une voie ferrée… ou comme une vache prend de l’importance parce que l’idée lui vient de se promener sur une route en bravant les voitures ; et qu’ainsi elle fait capoter une auto où voyageaient deux ministres… Tu comprends. Qu’un hasard puisse faire dérailler l’histoire, c’est entendu. Et que ce hasard puisse revêtir un visage d’homme, oui, mais il n’en change pas de nature pour cela. Ce que j’aimerais constater dans le passé, constater plus souvent, c’est quelque chose ceci : un homme qui n’est pas un aventurier ni un agitateur, c’est-à-dire pas quelqu’un qui par définition a le hasard comme auxiliaire principal ; un homme qui a choisi délibérément le métier de gouverner, qui a sérieusement étudié son affaire, qui est arrivé au pouvoir par les moyens réguliers de son époque, qui s’est proposé un de ces buts vers lesquels l’histoire ne glisse pas toute seule, et qui, par des moyens bien calculés, atteint ce but. J’admets un certain imprévu dans les moyens, une certaine approximation dans le but. Mais je veux assister à cela comme au travail d’un ingénieur. Je veux que mon homme soit un artisan qualifié avec ses plans et ses outils. Je ne veux qu’il ait l’air, après coup, d’une cartouche de dynamite jetée par hasard dans la suite des événements, tombant par hasard au bon endroit et produisant des effets incalculables… Car c’est bien le point, n’est-ce pas, qui te préoccupe ? Tu veux pouvoir te dire qu’un grand effort de raison et de bonne volonté ne sera pas perdu ? Mais avoir une chance sur cinquante, ou plutôt sur mille, sur cette mille, d’être l’accident individuel qui dévie le cours de l’histoire, je conçois fort bien que cela ne t’intéresse pas personnellement ; du point de vue philosophique cela te paraît offrir une consolation des plus minces.

Jerphanion soupira de nouveau :

– Evidemment … » Puis une lueur anima son regard. Il reprit : « Mais l’artisan qualifié dont tu parles, qui a son but et ses plans, et qui obtient plus ou moins le résultat cherché, tu n’as pas l’impression  qu’il s’est rencontré plus d’une fois ?

– Si…

– Qu’il peut se rencontrer encore ?

Jallez hocha la tête. Puis :

– Je l’espère. Je tâche de le croire. Tu souhaites un avis sincère, n’est-ce pas ? J’en arrive à me demander, comme toi d’ailleurs, si les forces aveugles dont tu parlais n’ont pas terriblement grossi, si en outre leurs effets ne sont pas arrivés à un degré de complication vertigineuse… Le tout défiant les ressources, Ie courage d’un homme, même le pouvoir de pensée d’un homme… s’il garde sa raison. Il ne reste alors de rôle à jouer qu’à la cartouche de dynamite qui se fiche de la complication, puisqu’elle éclate au travers et la disloque… Si… Pour être juste, il y a une autre espérance : une imbibition lente, très lente, des masses humaines par les idées. Et par suite, peu à peu, une palpation, une reptation des êtres collectifs vers un certain idéal qui a des chances de s’apparenter à celui des hommes les plus sages ; car la raison a sur la folie l’avantage de l’unité et de la constance… Mais cela suppose des perspectives séculaires. Entre-temps tous les désastres sont possibles.

– Et puis cela t’intéresse, toi. Tu peux te dire qu’une de tes idées finira par imbiber les masses dans les un ou deux siècles, et contribuera dans quatre ou cinq siècles, après diverses catastrophes, à une reptation dans le sens qu’il faut. Mais moi ! Mais nous ! qui travaillons dans l’actuel ?

Jusqu’à la fin du chapitre XV, c’est une retranscription entièrement manuelle. Pour le chapitre XVI, elle est partiellement manuelle, j’ai corrigé manuellement le produit des photos prises avec mon iPhone puis interprétées par un site spécialisé — je ne pense pas avoir vraiment gagné du temps par cette technique, mais ça valait la peine de tester.

Bonne nuit.

Publicités
Cet article, publié dans humanité, littérature, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s