Sur l’effet de surprise

Billet écrit en temps contraint

En voyage il y a quelques semaines, je me suis interrogé sur la place de la surprise, et de l’effet de surprise, dans nos vies contemporaines.

Certains moyens modernes de communication ont modifié considérablement la notion de surprise.

On ne voyage plus pour découvrir, on voyage pour vérifier. On voyage pour tester. On voyage pour confirmer que ce qu’on va voir est conforme à ce qu’on a déjà vu sur des écrans.

Il y a quelques décennies, avant de partir en voyage, on n’avait guère que des plans en papier, des guides avec des photos en noir et blanc, des textes plus ou moins évocateurs. Aujourd’hui, on a Google Maps, Google Street View, Trip Advisor, des milliers de sites et des millions de photos en ligne.

On ne voyage plus pour se dépayser et s’émerveiller. Ou plutôt, plus précisément, on ne s’émerveille pas de ce qu’on voit en tant que tel, on s’émerveille que ce qu’on voit ressemble à ce qu’on en avait lu, à ce qu’on avait vu à la télévision ou sur Internet, à l’idée qu’on s’en était faite. On ne voyage plus pour découvrir, on voyage pour confirmer.

Google Maps, Google Street View, Trip Advisor et leurs confrères permettent de planifier un voyage avec une densité d’information considérable. Ces outils sont formidables. On peut tout savoir à l’avance, tout prévoir, calculer toutes les durées, les trajets, tout repérer, tout anticiper. On préfère. On est des gens prudents.

Il devient difficile de partir en voyage sans plans précis et sans préjugés. Il devient difficile de se dire : on verra bien une fois sur place, on se débrouillera, on verra comment c’est, on improvisera, on s’adaptera. On laisse de moins en moins de place au hasard. Et à l’improvisation. Et à l’émerveillement. En un mot, à la surprise.

On s’habitue à ne plus être surpris. On oublie qu’on peut être surpris. On ne sait plus comment réagir quand on est surpris.

Et pourtant, la surprise arrive quand même. Forcément. Il y a toujours des surprises. Heureusement.

Quand un bâtiment est méconnaissable parce qu’il est en chantier de ravalement, littéralement emballé par les échafaudages.

Quand une place est à l’ombre parce qu’on la visite en fin de journée et que le soleil est bas, la rendant méconnaissable par-rapport à l’image habituellement lumineuse sur les écrans.

Quand la pluie force à se mettre à l’abri.

Alors parfois, certains réagissent mal. On réagit mal à la surprise. On peut se découvrir vexé quand on est surpris. Irrité. Furieux. Car on est au fond des consommateurs, des enfants capricieux de la société de consommation — si le produit ne répond pas à ce qu’on attend de lui, on peut se plaindre, on va se plaindre, on va pas se laisser faire, non mais ! Le client est roi, non ? « Vu à la télé » !

Mais ça arrive de moins en moins souvent.

L’ordre règne. Pas de surprises. Pas de déceptions. Pas d’imprévus.

Les surprises se font rares, du coup lorsqu’une surprise arrive malgré tout, l’effet de surprise est décuplé.

Il n’y a pas qu’en voyage.

Il n’y a pas qu’en voyage que la notion d’effet de surprise a changé, sous l’effet notamment des techniques modernes de l’information et de la communication.

Essayons d’autres champs.

On s’est habitués à ce que les sondages prévoient les résultats des élections. On est alors effroyablement surpris quand ils se trompent, par exemple le 21 avril 2002.

On s’est même habitués à ce que les sondages dictent les politiques, rendant virtuellement inutiles les élections. Les sondages ont plus d’importance que les élections. Par parenthèse, dans l’Union Européenne en 2015, on met un point d’honneur à ne pas tenir compte des résultats des élections. En bons somnambules. Il y a des règles. Il ne peut pas y avoir de surprises. Il y a des règles ! Es gibt Regeln!

We don’t change our policy according to elections.
Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens.

Et on s’habitue tout doucement, à ce que les sondages ne servent plus à dire ce que les gens pensent, mais à asséner aux gens ce qu’ils doivent penser. Comme ça, toujours moins de surprise possible !

Quelle surprise quand des gens pensent différemment !

On s’est habitués à l’idée que les algorithmes ont toutes les réponses, à commencer par le plus célèbre de tous : Google. Il suffit d’interroger Google, il est infaillible, il sait tout, il a tout, il n’y aura pas de surprise ensuite. Google aurait dû s’appeler Oracle, si la marque n’était pas déjà prise.

Quelle surprise quand Google se trompe !

Quelle surprise quand des gens pensent encore par eux-mêmes — off-line !

On s’habitue à ne pas penser, encore moins à imaginer. On s’habitue à ne plus en avoir besoin. On s’habitue à ne plus avoir de surprises. Imagination is more important than knowledge ? Qu’importe, on n’a pas le temps. Il ne peut plus y avoir de surprise à la fin de l’Histoire. On ne veut plus de surprises. On veut juste « more of the same« , en fait. On est des gens prudents.

Alors forcément, quand survient une surprise, ça passe mal, on réagit mal.

Et paradoxalement, quand survient une surprise, on préfère ensuite se dire qu’elle était imprévisible.

Par exemple, combien de fois a-t-on entendu cette apparente évidence : Personne n’aurait pu imaginer une attaque terroriste avec des avions contre les tours jumelles du World Trade Center à New York ! C’est évident, non ?

Et pourtant … Et pourtant, le 28 juillet 1945, un avion s’était écrasé sur l’Empire State Building, à New York. Et pourtant, le 26 février 1993, un camion chargé d’explosifs avait explosé au sous-sol de la tour Nord du World Trade Center, à New York. Et pourtant, Tom Clancy dans « Debt of Honor » paru en 1994 … Et pourtant … Et pourtant, il suffisait d’y penser…

Bref, pendant mon voyage il y a quelques semaines, j’ai été ravi d’avoir pu être émerveillé.

J’ai été ravi d’avoir pu être surpris. Je me suis félicité de ne pas avoir trop planifié. Je ne regrette pas d’avoir passé le moins de temps possible sur le Web pour regarder à l’avance. J’ai été heureux d’avoir des surprises. J’ai adoré mon voyage.

Certes, il y a eu des loupés. J’ai probablement raté des trucs faute d’avoir assez planifié — autrement dit, je n’ai peut-être pas vu en vrai des choses que j’aurais pu voir si je les avais d’abord vues sur un écran. Tant pis. C’est surement dommage, mais tant pis.

J’ai été heureux d’avoir des surprises.

Mais c’est probablement un sentiment minoritaire.

Bonne nuit.

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